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    August 18

    Le Singe (dernière partie)

    Ndla : Enfin ! Il est ici, il est là, le dénouement de cette grosse nouvelle. On peut dire qu'il m'en a fallu du temps pour en venir à bout. Peut-être y'avait-il des éléments à l'intérieur-même de l'histoire qui, inconsciemment, freinaient ma progression. Je ne le sais pas en fin de compte, et j'aurais amplement le temps d'y réfléchir plus tard. En attendant, je vous souhaite une bonne lecture, chers amis lecteurs ! ;-)

     

     

    « Deux agents de police sont ensuite venus vers moi, me demandant ce que je faisais en pyjama sur les lieux d’un tel drame. Des gens toujours très professionnels, ces policiers, n’est-ce pas ? Je vis sortir de la maison, juste à temps avant que ces deux molosses ne m’écartent du jardin, Ann-Camille, groggy, son bébé dans les bras, et suivie d’un Bernard en pleurs. Ils accoururent tous d’un coup vers moi, comme si j’eus été leur patriarche. Ce qui me fit instantanément me poser la question suivante : mais où donc était passé Geert ? Plutôt que d’essayer d’en trouver la réponse, je les serrais tous trois dans mes bras. Je n’étais plus simple spectateur comme lors du premier drame qui les frappa, mais un figurant impliqué à part entière. Un figurant empathique et coupable… Je me sentais, pour le reste de ma vie, inexpugnablement coupable, et je pleurais avec eux. Je me souviens très exactement : nous pleurions tous à chaudes larmes ; des larmes que les cris du nourrisson en fond sonore amplifièrent. Cela dura un très long moment, sans que personne n’articule le moindre mot. Ma mâchoire se débloqua enfin pour bégayer mon incompréhension, ainsi que toute ma peine. Et ce fut précisément cet instant que choisit Geert pour enfin pointer le bout de son nez. Où diable était-il donc durant tout ce temps ? Cela, je n’allais le savoir que bien plus tard. Je le vis marcher tout doucement vers nous, sans aucune expression particulière sur son visage ― je le précise, car c’est bien cela me frappa instantanément. À vrai dire, il paraissait avoir l’esprit complètement ailleurs ; et si j’osais, j’irais même jusqu’à affirmer qu’autre chose que la mort de sa propre fille le préoccupait. Comme il semblait le moins affecté physiquement par ce drame, et donc le plus apte à répondre, je lui posais alors la question, de savoir ce qui venait d’arriver à Louise. Il m’expliqua, beaucoup trop calmement et avec un recul indécent en cette circonstance, que sa fille venait de se pendre, et qu’elle avait été découverte par Bernard, dans le grenier, déjà morte depuis quelques heures. Cette phrase que vous venez d’entendre, modulé par des lèvres d’une sérénité malsaine, je viens de vous la restituer mot pour mot ! Tout sonnait faux, il était beaucoup trop détaché.

    « Ce fut à partir de cet instant que je cessai d’essayer de comprendre Geert. Son comportement incompréhensible, indigne d’un père de famille me fit fulminer de colère, et il fallut qu’Ann-Camille me demande de la prendre dans ses bras pour la réconforter, pour m’empêcher de lui hurler à la figure toute ma rage emmagasinée contre lui. Seulement… Seulement voilà : la culpabilité et son cortège de mimiques éloquentes, instantanément, se mirent à parader sur mon triste visage, lorsque je vis le regard de Geert se métamorphoser soudainement. Il nous voyait là, tous les deux, sa femme et moi, dans les bras l’un de l’autre, nous réconfortant mutuellement. Je faillis repousser Ann-Camille en observant ses sourcils se renfrogner, comme s’il avait fait une découverte capitale. Je changeai aussi brusquement que lui d’expression, et mon visage s’imbiba dès lors des airs ahuris d’un marmot pris la main dans le sac. Mon esprit s’emballa : Geert avait certainement tout deviné en nous observant ces quelques secondes. Puis d’un coup, sans que l’on s’y attendît, il se retourna. Il partit rejoindre l’ambulance qui s’en allait pour l’hôpital d’Orange. Résignés, nous les suivîmes ensuite, derrière, dans la voiture des policiers… Plus aucune parole ne fut échangée entre nous cette nuit funeste.

    « Il en fallut bien du temps, avant que l’on ne se reparle. Moi, le pétochard muet, responsable de ce fiasco, de cette vie stupidement gâchée par ma négligence infâme, je n’avais, par peur de leur déverser mes coupables remords sous le coup de l’émotion, ou même par mégarde, osé les contacter pour m’enquérir de leur état. C’aurait été une attitude normale de ma part. Mais non. Car de cela, je n’en fut pas même foutu de le faire, et ce fut finalement Ann-Camille qui prit les devants trois jours après, en téléphonant pour me signaler l’enterrement de sa fille, au cimetière de Malaucène. Cela tomberait un jeudi, je m’en souviens, peu avant le 10 décembre. Puis elle conclut ce court entretien en ajoutant qu’elle tenait à m’entretenir en tête-à-tête juste après les obsèques ; ce que j’acceptais sans conditions.

    « Je ne m’étendrai pas sur l’enterrement… Enfin, la cérémonie et la procession en elles-mêmes, vous savez très bien ce qu’on peut ressentir en ces douloureux moments ; je ne vais donc pas vous faire l’obscénité de le raconter en détail. Mais ce que je peux me permettre de vous dire, c’est que tout s’est déroulé dans une relative intimité, nous étions moins de d’une dizaine. Je me souviens, certains commerçants du village avaient même fait le déplacement ; ce fut gentil de leur part. Et puis j’ai pleuré. J’ai pleuré autant que tous les autres, vous imaginez bien. Mais une chose valait tout le coup d’être soulignée : Geert, pour une fois, n’était pas accompagné de son singe, et resta très digne. Cette très belle cérémonie funéraire était donc à la hauteur de la mémoire de Louise.

    « Je fis le chemin du retour en compagnie de ce qu’il restait de la famille Rijkevoors. Mais Ann-Camille me prit rapidement à part, et confia le petit Bernard ainsi qu’Annabelle, le bébé, aux mains de Geert. Elle ne prétexta rien, et raconta la vérité à Geert : elle et moi, devions nous entretenir seul à seul. Encore une fois, il fallut que j’eus mon lot d’effarement pour la journée : Geert ne réagit pas, et semblait singer le rôle d’un cocu magnifique. Car, c’est à peine croyable, mais il a souri comme s’il eut été tout à fait normal, que sa femme et son ancien amant aille s’entretenir en tête-à-tête. Du moins, j’avais la conviction qu’il était déjà au courant de tout ce petit manège depuis les tristes évènement de la nuit dernière.

    « Nous nous installâmes alors dans à la table d’un café. La figure chagrinée d’Ann-Camille paraissait s’être momentanément dissipée, laissant la place à une expression plus pensive. Puis elle commença à parler. Après un long moment à nous échanger nos peines respectives sur feue sa fille, mon effarement atteignit son faîte lorsque nous finîmes la conversation que vous allez entendre :

    ‘Basile, tu te rappelles quand je t’ai trouvé dans le jardin, à genoux, en train de pleurer, et que je suis venue te trouver avec Annabelle et Bernard, après avoir découvert ma fille pendue ? Tu ne t’es pas demandé pourquoi Geert n’était pas avec nous ?

    – Je me la suis effectivement posé sur le coup, cette question, lui répondis-je. Mais en effet, elle m’était complètement sortie de la tête depuis.  Que s’est-il passé ?

    – Je vais te le dire. Avant, il faut que je te raconte ce que j’ai vu en allant au grenier. On discutait tous les deux ce soir-là, tu t’en souviens ? Bernard m’avait appelé, et il était paniqué Je t’ai donc raccroché le téléphone, Basile, ok ? Je lui demandais ce qu’il se passait, pourquoi il était comme ça. Il n’a rien dit. Des larmes ont commencé à couler sur sa joue. Il m’a alors pris la main, et il m’a tiré jusqu’à l’escalier qui va au grenier.

    – Oui, je sais, la coupai-je alors. Et c’est dans le grenier que tu as retrouvé Louise qui s’était pendue…

    – Mais attend, Basile, ce n’est pas tout, laisse-moi finir ! Quand je suis monté aux escaliers, et que je suis entré à l’intérieur du grenier, j’ai tout de suite vu le corps de ma fille, là, immobile, en l’air, suspendu au bout d’une corde, accrochée à une poutrelle. C’était terrible, cette vision, et tu le sais. Mais ce que tu ne sais pas, c’est qu’il y avait quelque chose d’encore plus terrible présent dans ce grenier. Quand j’ai découvert Louise pendue, j’ai tout de suite vu à côté d’elle, sous les pieds de ma fille morte, une grosse masse rouge, assise. Je l’ai tout de suite reconnu: c’était le singe de Geert, ce maudit orang-outan ! Regarde : cet animal était assis, juste en dessous du cadavre de ma fille, et il ne faisait rien. Totalement immobile. Il avait juste la tête levée, et il contemplait avec ses gros yeux noirs ma fille, Louise, sans vie, qui flottait ! Mon dieu, Basile ! Tout ça était trop inquiétant ! Tu te rends compte ? Ce stupide animal a regardé, il était déjà là ! Il a assisté à la mort de ma fille, depuis peut-être des heures ! Et si ça se trouve, il l’a peut-être poussé à se pendre.’

    Les mots me manquèrent pour lui exprimer ma surprise et mon effroi devant ces révélations. J’essayai tout de même de me raisonner devant de tels faits.

    ‘Et ce n’est pas fini, reprit Ann-Camille. Quand j’ai regardé le singe, j’ai eu vraiment très très peur. Et j’ai crié. Et la bête m’a entendu. Elle a tourné ma tête vers moi, puis m’a fixé, droit dans les yeux. Et là, Basile, je te le jure : c’était un regard épouvantable, inexpressif, de vrais yeux démoniaques ! J’ai vu le Mal ! Oui, le Mal, en personne, Basile ! Vraiment, je te le jure… Et donc, j’ai eu encore plus peur... Alors j’ai hurlé encore une fois, et de toutes mes forces, comme… comme dans le film Psycho, tu sais ?... Je pensais que l’animal aurait eu peur, qu’il… qu’il se serait enfui sous mes cris. Mais pas du tout… Toujours en me regardant, il… il a levé son long bras en l’air… Il a attrapé la jambe de ma fille. Et il a commencé à la balancer de droite à gauche, comme… comme si son corps était… devenait le balancier d’un pendule… Et il me fixait toujours avec ses yeux maléfiques !… Et je voyais le corps de ma fille… bringuebalé par ce singe, ce monstre, comme un jouet pour les enfants… C’était épouvantable, Basile, mais je crois qu’il me narguait en faisant ça !...’

    Ann-Camille sanglotait en se remémorant ces horreurs. Il fallut quelques minutes de réconfort avant qu’elle ne puisse poursuivre son récit :

    ‘Et c’est à ce moment que Geert a accouru jusqu’au grenier. Je le voyais… Lui-même n’en croyait pas ses yeux… Mais il est resté immobile, incapable de prendre une initiative… Et j’ai fini par lui hurler dessus… en pleurant, hein… de… de faire quelque chose, de tuer ce singe qui s’amusait avec la dépouille de notre propre fille !... Alors doucement, il a marché vers son singe. Il lui a ensuite mis sa main sur l’épaule. Alors, là, l’animal a arrêté de secouer Louise. Et puis… Et puis… Et puis ils se sont pris dans les bras l’un de l’autre… C’était incroyable, Basile. Incroyable… Il n’a rien fait. J’étais effondrée… Puis il s’est tourné vers moi et m’a crié "Bel naar de politie !... Doch… Doch wacht ‘n beetje vooraf ! " : "Appelle la police, mais attend un peu avant ! "… Mon dieu ! Mais cette sale bête est plus qu’un animal ! Ce n’est pas possible, c’est sûr : le Diable ! Le Diable, Satan en personne !... Basile, tu comprends maintenant pourquoi il fallait que je t’en parle ? C’est terrible ce qui m’arrive. Ce qui nous arrive…

    – Ann-Camille, c’est… c’est… bégayai-je. C’est terri…

    – Je n’en pouvais plus, s’efforçait-elle de continuer. Je suis partie avec Bernard, et j’ai tout de suite appelé les urgences. Et puis plus tard, quand ils ont emmené le corps de ma fille, je suis sortie dans le jardin. Et je t’ai vu… Geert n’était pas là, sais-tu pourquoi ?

    – Je sens que cela a un lien étroit avec sa bestiole, non ?

    – Oui, exactement. En fait, s’il m’a demandé d’attendre un peu avant d’appeler la police, c’est que la première chose qui lui est venue à l’esprit quand il a découvert la scène du suicide, c’est que les autorités locales découvrent son orang-outang, et qu’ils le lui confisquent ! Alors, il lui a fallu un peu de temps pour cacher son singe dans la cave pour la nuit... Franchement, penser tout de suite à ce macaque alors que sa fille est presque morte sous ses yeux… Geert est fini. Il est passé de l’autre côté…’

    « Je m’assis à côté d’elle pour la prendre dans mes bras, et la réconforter. La femme que j’aimais était bafouée par un singe. Quelle absurdité ! m’écriai-je. Je tentai de me raisonner, de trouver un semblant de chose rationnelle dans cette histoire complètement saugrenue, au fond. Après quelques secondes à sécher ses larmes, Ann-Camille se redressa soudain sur sa chaise :

    ‘ Tu veux que je te dise ? Voilà ce que je pense au plus profond de moi : depuis que Geert est avec ce singe, il a changé, on dirait qu’il est littéralement tombé amoureux ! Oui, amoureux, je sais ce que je dis ! Si tu avais pu les observer toutes ces semaines… Cet animal n’est pas normal. Je suis persuadé que c’est une incarnation du Diable, que Lucifer habite son âme ! En plus, personne ne sait pas vraiment d’où vient cette bête ! Je te jure Basile, j’en ai la profonde conviction : c’est une créature du Diable, une succubus ! Ces démons existent, et ils se sont emparés de l’âme de Geert à travers ce singe, et ont provoqué toutes les catastrophes, les morts qui nous sont arrivés !...’

    « Je devins soudainement plus circonspect. Cette femme, que j’aimais sincèrement, commençait à tenir, vous le voyez bien, des propos complètement délirants, sur des choses, en fin de compte, qui sont plus de l’ordre de la superstition et de la croyance infantile, que du propos sensé. Après tout, c’était peut-être normal de péter les plombs lorsqu’on a vécu ce qu’elle vient d’endurer. Puis elle était catholique, et un peu bigote… Elle avait repéré mon air sceptique :

    ‘Je sais que tu ne me crois pas, Basile, que tu me prends pour une folle, que je raconte des âneries ! me lança violemment Ann-Camille. Mais c’est la stricte vérité !

    – Non, je te crois. Vraiment… Mais je pense que nous ferions mieux de rentrer…’

    « Je la pris par les épaules, et l’emmener ainsi jusqu’à chez elle. Je ne résistai pas, cette fois-ci, à l’embrasser furtivement, une fois arrivés devant chez elle. C’était un baiser d’enfant, de réconfort, comme… je ne sais pas… comme… comme un père embrasse sa fille pour la consoler, par exemple. Je crois qu’elle comprenait le sens de mon geste : ce n’était qu’un geste de tendresse pure. Elle me quitta sans rien ajouter de plus.

    « Comment une simple histoire de mari trompé avait-elle pu prendre une tournure aussi tordue ? Le destin, la fatalité, certainement. La brusque et incompréhensible irruption d’un orang-outang coïncidait furieusement avec la survenue de tous ces funestes évènements. Ann-Camille avait peut-être raison : c’est le fait du Mal, l’envoûtement du malin qu’a subi Geert à travers ce singe. L’esprit de ce singe était peut-être la cause de toutes ces tragédies… Mais cela me posait problème : admettre les propos, potentiellement bigots, d’Ann-Camille serait mettre à malle toute la formation scientifique et rationaliste que mes études m’avaient dispensées, et à laquelle j’adhérai avec une foi, un fanatisme même, sans borne. Ce serait de la bêtise pure de ce point de vue-là. Aussi, les jours qui suivirent, mon esprit passa le plus clair de son temps à se déchirer entre les deux plateaux d’un dilemme buridanesque ; partagé entre mon scepticisme naturel, celui qui m’avait hisser jusqu’à la position sociale que j’occupais, et mon envie de croire les propos, même farfelus, d’Ann-Camille. Au fond, en y réfléchissant bien au fil des jours, le second choix n’était, lui, uniquement motivé que par l’amour que je portais à son égard. Il n’était en fait nullement question de renier mes convictions cartésiennes, et de croire ou non aux bondieuseries moyenâgeuses qu’elle me racontait, mais d’apaiser ou non, par l’écoute, la détresse que m’adressait désespérément cette conjointe délaissée par son mari, tout cela à cause d’un singe. Dans quel monde étions-nous ?

    « Les semaines qui suivirent furent déterminantes : le nombre de coups de fil d’Ann-Camille à mon domicile tripla chaque jour qui passait, et tous les prétextes étaient bons pour ensuite me convier à son mal-être, et cracher sur le comportement de Geert, qu’elle jugeait indécent. C’est d’ailleurs sur ce second point qu’elle insistait lourdement : ses mots se faisaient de plus en plus durs à son égard, lui et son orang-outang étaient devenus inséparables. Et c’est vrai que souvent, de la fenêtre de mon cabinet, j’apercevais ce grand dadais de Geert sortir de sa maison main dans la main, comme s’il partait promener son propre fils, puis revenir tous les deux, quelques heures plus tard, comme… Oui, comme des amoureux. De véritables amoureux : l’un entourant de sa main une épaule rousse, poilu, l’autre ceinturant de son interminable bras les hanches maigres de l’humain. C’en était grotesque et risible.

    « Mon inaction, et mon manque de réponse face à ses complaintes, lors de ces entretiens téléphoniques exacerba, je le crois, le repli d’Ann-Camille vers la religion. Ou plutôt, c’était une certaine forme de mysticisme et de croyances incohérentes. Tenez, comme exemple, je me souviens d’une conversation particulièrement bizarre. Ann-Camille se plaignait de l’état de la chambre du couple :

    ‘C’est devenu un vrai bordel notre chambre, Basile ! Les draps sont tous déchirés, la lampe de chevet est cassée, Geert oublie à chaque fois de la remplacer. De toute façon, il ne fait plus rien, il a même démissionné de son poste dans la holding. Il traîne toute la journée avec son singe. Ils me font très peur. L’après-midi, quand je regarde la télé au salon, tous les deux s’enferment dans notre chambre. Et ils y restent tout l’après-midi, jusqu’à la soirée parfois même. Je n’ose pas imaginer ce qu’ils y font. Mon Dieu !... Du sexe avec un animal… Mais tu vois Basile, si effectivement, ils le faisaient, ce n’est pas vraiment le fait qu’il le fasse avec un animal qui me dérange. Non, ce qui me dérange le plus, c’est que Geert fasse ça avec un mâle ! Tu te rends compte de l’horreur ? Et comment pourrait-il le faire ?...’

    « C’est à compter de cet instant que je compris que son esprit venait de se soustraire aux sentinelles de la Raison, pour fuir vers des cieux incertains et extravagants. J’aurai pu l’aider, et la pousser à se faire aider psychologiquement. Mais mon travail au cabinet exige des horaires des horaires monstrueux, je ne pouvais m’occuper d’elle maintenant qu’elle n’était plus enceinte. Et puis de toute façon, c’était trop tard. Beaucoup trop tard pour que je prévienne un quelconque collègue psychiatre. Car, tenez-vous bien : pendant deux ou trois jours, je ne reçus plus aucun coup de fil, jusqu’au jour suivant. Je me souviendrai à jamais de cette date : c’était le 21 décembre. Au soir, vers 22h, que je n’avais pas vu, ni avec qui je n’ai parlé depuis ces deux ou trois jours, Ann-Camille s’était enfin décidée à me re-contacter. Seulement, l’appel, ce soir-là, ne fut pas comme les autres, car elle semblait prise d’une violente panique à l’autre bout du fil :

    ‘Basile ! cria-t-elle en pleurs. Au secours !... Il… il faut que tu viennes à la maison tout de suite ! C’est… C’est le singe de Geert, il… il est en train de nous faire du mal ! J’ai peur ! Nous sommes en danger, viens vite, je t’en supplie !...’

    « Mon dieu, ils étaient en danger ! Étrangement, que ce singe leur fasse un jour du mal, cela ne m’avait jamais traversé une seconde l’esprit, tant la complicité entre Geert et son partenaire, certes sauvage, m’avait paru sans faille dès le début. Je décidai alors de me précipiter chez eux à pied, juste après avoir prévenu la police.

    « J’arrivai très vite aux abords de la demeure des Rijkevoors. Je traversai leur jardin, puis je frappai à la porte criant « Ouvrez ! C’est moi, Basile ! Ouvrez ! ». Mais cet appel resta sans aucune réponse. Bon sang, j’arrivais trop tard !... Je me décidai donc à défoncer cette porte que je pensais verrouillée ; eh bien je n’en eus pas besoin, car elle était déjà ouverte. Nom de dieu, qu’allais-je découvrir ? J’eus un frisson malfaisant en y pensant. La porte, curieusement, grinça lorsque je la poussai. Mais aucun bruit à l’intérieur. Le silence. Une étrange odeur, un peu fraîche, me rappela soudain mes anciennes années d’interne à l’hôpital. La salle de séjour était plongée dans une profonde et désagréable obscurité, et je dus m’avancer vers le canapé pour trouver un interrupteur. J’allumais la lumière. Et là, en face de moi… Ce que la clarté des ampoules me fit apercevoir me flanqua d’une nausée immédiate, doublée d’une image atroce et tenace : en position assise sur un fauteuil, je reconnus la silhouette de Geert, puis son visage qui, à la place de l’œil droit, se trouvait affublé un trou béant entouré de lambeaux de chair pendants. Sa bouche était béante. Le sang avait giclé autour, ses habits en étaient imbibés. L’odeur du sang dans cette pièce, c’est ce qui m’avait rappelé mes années d’interne… Puis je tournai la tête à droite, distinguant l’ombre d’un petit corps, allongé sur le canapé. Oh non !... Je reconnus le petit Bernard, une figure de mort, les yeux grands ouverts, et, surtout, la cage thoracique mutilée, déchiquetée… Mon dieu !... Une partie de ses entrailles se trouvaient sur son bas-ventre et sur le canapé. C’est là que je poussai un hurlement d’effroi, et de dégoût mêlés… Qu’avait donc fait cette bête ? Elle s’était rebellée contre son maître, et, sur un coup de folie, avait trucidé tout les habitants de cette maison ? Et elle traînait peut-être encore dans le coin. Mais je pensais soudainement à Ann-Camille. Où était-elle ? La bête lui avait-elle fait subir le même sort ?

    « C’est là que, comme par miracle, j’entendis le son de sa voix dans mon dos, et que le soulagement m’envahit. Mais, sans que j’eusse eu le temps de me retourner, je sentais une pression sur mon dos. La pression d’un objet longiligne, creux, et rond. Mais… Mais c’était un canon de fusil !...

    ‘Ne bouge pas, Basile ! me lança-t-elle avec une autorité inédite. Ne bouge pas, ou je te flingue tout de suite.’

    Mais… Mais que lui arrivait-il donc ? C’était moi, Basile ! J’avais répondu à son appel au secours ! Elle me braquait maintenant à bout portant avec une énorme carabine.

    ‘Annie ! C’est moi Basile !... Je viens te sauver…

    – Tais-toi, imbécile ! me coupa-t-elle sèchement. Ferme-là !...

    –…Mais le singe ? Il ne t’a pas fait de mal ! continuai-je.

    – Ferme-là, ou je t’arrose de plombs ! Tu m’entends ? Il n’y a pas de singe !...’

    « Paradoxalement, je n’éprouvais nulle peur à ce moment-là, c’est juste que je comprenais plus rien à cette situation, ou à cette méprise sûrement. J’aurais voulu y mettre fin, à ce malentendu, lui mon montrer mon soulagement de la voir là, vivante, en la serrant bien fort dans mes bras, mais Ann-Camille me força à rester immobile. Doucement, elle fit quelques pas autour, pour, ensuite, se retrouver face à moi, le fusil toujours fermement pointé en ma direction. Ce visage qui se présentait, fermé, crispé, ces yeux malveillants, larmoyants, imbibés d’une haine féroce à mon égard, inimaginable auparavant, commença peu à peu à me terrifier. Elle semblait déterminée. Moi, je tremblais devant ce fusil. Nos regards ne se quittèrent jamais. Quand enfin, elle mit des mots sur ces sanglots :

    ’Tout ça, Basile, c’est de ta faute ! Tu entends ? C’est de ta faute !... Ces morts dans le salon, si j’ai dû les tuer, c’est à cause de toi ! Ma fille, mon grand fils, tous ces morts, c’est de ta faute aussi, espèce de salaud !... Si nous n’avions jamais été voisins, si je ne t’avais pas rencontré, et si je n’avais pas trompé Geert, rien de tout ça ne serait arrivé ! Le ciel, l’au-delà, la justice divine ne m’aurait jamais punie sans cela  Tout est de ta faute ! Tu m’entends, Basile ? Tout est de ta faute !...’

    « Je fus effondré par ces violentes accusations, spécialement venant d’une femme que j’avais sincèrement aimée.  Non. Non, rien de tout cela ne pouvait être de ma faute !... En tout, pas entièrement… Pour la mort de Louise… Oui, j’étais coupable, je l’ai toujours admis... Mais pas celle de Jerominus, non ! Non, je n’étais pas responsable ! Non ! Bien, sûr que non !... Je finis alors par m’écrouler sur les genoux, éreinté par le poids de la honte, les mains couvrant mon visage. Je pleurai à mon tour.

    ‘Ce n’est pas ma faute, Annie !... Réfléchis à ce que nous avons vécu !... Range ce fusil, suppliai-je, tu n’es pas dans ton état normal…. Range ce fusil, je t’en prie, ça ne sert à rien…

    – Oh que si, ça va servir ! Ça va mettre fin au véritable responsable de ce carnage, ce gâchis humain ! Et je vais savourer ma vengeance, crois-moi espèce de salopard !’

    « Mes paupières se fermèrent. J’entendis Ann-Camille me mettre en joue. Elle était prête à tirer, mon heure allait sonner. Puis… Et puis… Puis soudain, la délivrance, complètement inattendue : j’entendis frapper à la porte ! Les policiers que j’avais pris le temps d’appeler tout à l’heure, ils étaient là ! C’est eux qui ont fait en sorte que je sois aujourd’hui ici pour vous raconter tout cela ! C’est extraordinaire ce que je leur dois à bougres… »

    Le docteur s’arrêta, et reprit alors son air pensif habituel. Vivre une telle histoire laisse toujours des séquelles. Mais nous le suppliâmes, moi et ma compagne, de raconter la dénouement de son rocambolesque guet-apens.

    « Ann-Camille fut surprise ; puis, instantanément, cette surprise se mua en détresse. Je crois qu’elle avait compris que c’était la fin. Elle me fixa de son regard accablant cette fois-ci. Puis, me lança comme un baroud d’honneur à sa propre folie :

    ‘Tu m’as trahi, Basile. Je croyais que tu m’aimais… Tu m’as trahi, Basile. Tu n’es vraiment qu’un salaud…’

    « Et là, tout se passa en un éclair. Devant son refus d’ouvrir la porte, les policiers, finirent par la défoncer à coup de pied. Ann-Camille tourna instantanément son fusil vers eux. Ses longs cheveux noirs, que j’avais aimé humer avec délice, il y a quelques temps, tourbillonnèrent. J’entendis alors deux coups de feu éclater. Quand j’ouvris les yeux, un seul corps gisait. Ses longs cheveux noirs buvaient un liquide visqueux, rouge. Elle était morte. Je la regrettais infiniment.

    « Deux policiers vinrent me réconforter. Puis une dizaine de minutes après, ce fut toute une armée qui envahirent la demeure des Rijkevoors, charmants voisins, famille maudite, et qui emmenèrent les corps. Quant à moi, je restai prostré, immobile, assis sur une chaise au milieu du salon, indifférent à ce ballet autour. Qu’y avait-il à tirer de cette étrange histoire ? Je me le demande encore. Peut-être qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Guérir quand il est trop tard… Enfin, je ne sais pas… Puis tout à coup, une chose me sortit de ma torpeur : l’orang-outang, où était-il ? Je bondis alors de ma chaise pour me précipiter vers un commissaire :

    ‘ Monsieur, lui demandai-je, avez-vous trouvé le cadavre d’un singe dans cette maison ?

    – Un singe dîtes vous ? fit-il d’un ton dubitatif.

    – Oui, un singe. Enfin… un orang-outang, en fait ! Vous avez fouillé tous les recoins de la maison ?

    – Monsieur, mes hommes ont fouillé de fond en comble chaque pièce de ce foyer, et, j’en suis désolé, mais il n’y a aucune trace de ce singe…

    – Mais enfin, persistai-je, vous n’avez pas eu écho de la présence d’un orang-outan dans la région ? Tous les habitants l’ont vu !

    – Ecoutez, monsieur, le seul orang-outan de la région que j’ai vu se trouve au zoo de la Barben. Tenez, je vais vous emmener jusqu’à ces messieurs là-bas ; je crois qu’après ce que vous avez vécu, un peu d’aide psychologique n’est pas de trop dans ces-là…’

    « Bon sang, mais où était ce foutu singe ? Je ne l’avais tout de même pas rêvé ? Si Ann-Camille ne l’avait pas tué, alors… alors peut-être s’était-il enfui à temps. J’eus quand une impression persistante, bizarre, irrationnelle même, comme si l’existence de cet animal n’avait en fait été qu’un rêve… Et pourtant, j’en étais sur, je l’ai vu… Bref, tout cela pour vous répétez ce que j’ai dit au début : cet histoire sordide, tordue, et presque ridicule, a complètement bouleversé mes convictions cartésiennes. Voilà la fin de mon histoire, chers invités. J’espère ne pas trop vous avoir ennuyé avec mes digressions abondantes.

    – Pas le moindre du monde, lui répondis-je satisfait.

    – Oh ! réalisa soudain le docteur Seghdioui. Mais j’ai oublié une chose d’une importance capitale dans ce dénouement !

    – Oui, docteur, lança ma compagne avec une certaine soif de curiosité. Il manque une personne dans cette famille. Qu’est donc devenue la petite Annabelle ? Elle a survécu ?

    – Oui, j’allais en parler. Le commissaire vint me voir après m’avoir envoyé voir le corps médical. Il m’indiqua que ses hommes venaient de retrouver un bébé au premier. Il était sain et sauf et dormait comme un loir : c’était Annabelle. Rien ne lui était arrivé. Les autorités décidèrent de confier l’orpheline aux parents d’Ann-Camille restés à Haarlem, aux Pays-Bas. Inutile de vous décrire l’intensité de leur souffrance lorsqu’ils apprirent la mort de leur unique fille, c’était littéralement indescriptible. Ils élevèrent du mieux qu’ils purent la petite Annabelle, qui ― est-ce dans les gènes ?― retourna dans son pays natal, la France, effectuer de brillantes études de médecine. Ses parents l’auraient souhaité, je le pense.

    – Mais qu’est-elle devenue exactement ? insista ma compagne avec bienveillance. Elle exerce déjà ? Et où vit-elle ?

    – Ah ! Vous aimeriez le savoir ? Je peux vous dire qu’elle à vingt-cinq ans, qu’elle est devenue médecin généraliste, et qu’elle exerce du côté d’Avignon.

    – C’est donc une de vos collègues ! s’enthousiasma-t-elle. La côtoyez-vous ? »

    Un sourire mutin envahit alors le visage du Docteur Seghdioui. Il se tourna alors vers sa femme :

    « Cette histoire date d’il y a vingt-cinq ans exactement. C’est l’âge de ma femme. Quand je l’ai vue, j’en suis tombé instantanément amoureux Grâce à son irrésistible air à la Louise Brooks, c’est sa mère toute crachée. J’ai déplacé mon ancien cabinet de gynécologie à Avignon pour la suivre, et parce que cette demeure devait accueillir une personne de plus. Annabelle et moi, nous sommes mariés il y a deux ans ; et Patricia est née il y a six mois. Elle dort d’ailleurs en ce moment-même là-haut, au premier. C’est un ange. »

    Elle avait donc vingt-cinq ans comme il me semblait. Son sourire naturel, qu’elle arborait continuellement le long de cette soirée, dénotait d’une gaieté incessante. Une grande femme. Ça alors, je ne l’aurais jamais deviné. Je me tournai vers ma compagne pour lui faire part de mon étonnement, mais je vis que son visage avait soudain changé. Une sorte de malaise grave habitait maintenant les traits de son visage. J’eus la désagréable impression, qu’après ces révélations, mon épouse fut comme prise d’une soudaine nausée.

     

     

     

     

    FIN

     

     

     

    August 01

    Le Singe (3ème partie)

     

    Ndla : Voici la troisième et avant-dernière partie du récit "Le Singe". L'épilogue est à venir dans les prochains jours, et je sais que vous en piaffez tous d'impatience. La fin est proche les amis ;-)

     

     

     

    Le docteur échangea un long regard attristé, empli de compassion, avec son épouse. Puis il reprit :

    « C’était émouvant. Les Rijkevoors repartirent tous à Haarlem en ce mois d’août funeste, pour l’enterrement de leur fils, ils reviendraient dans trois semaines, en septembre, pour la rentrée scolaire de leurs enfants. Leur attachement à mon égard fut tel qu’ils me proposèrent d’y assister avec eux. Mais je dus refuser, malgré toute ma peine sincère, ne me voyant pas être aux funérailles d’une personne dont le visage poupin ne m’était apparu qu’en photo. Geert refusa de me confier son quadrumane, il partirait tous en voiture cette fois pour ne pas rencontrer de problème à l’aéroport pour embarquer l’animal sauvage avec eux. Ceci eut le dont d’énerver Ann-Camille, que je vis fulminer avant le départ, reprochant à son mari qu’un trajet sur la route, en plus d’être interminable, serait amplement plus fatigant, non seulement pour eux-mêmes, mais pire, pour un nourrisson de moins d’un mois. Mais étrangement, Geert, le patriarche, le chef qui prenait les décisions, esquiva toutes ces récriminations par un silence entêté. Le placement de son singe dans la voiture semblait le soucier plus que tout. Il lui fallait de l’espace, du confort, et, surtout, qu’il puisse être près de la fenêtre pour apprécier le paysage français lorsqu’ils rouleraient. Décision fut donc prise de blackbouler son épouse de la place du mort, vers les sièges à l’arrière, avec bambins et bébé. Je pus m’entretenir quelques minutes avec Ann-Camille avant qu’ils ne partent tous.

    ‘Geert n’est plus le même depuis qu’il a rencontré ce singe, me murmura-t-elle avec la petite Annabelle dans les bras. Il ne fait plus attention à rien. On dirait qu’il n’y a plus que cet animal qui compte maintenant. Il s’est plus occupé de lui que de notre bébé. Et je ne te parle même pas de moi.

    – Tu sais… dis-je en cherchant vaguement des paroles réconfortantes. Avec la mort de Jerominus… Je crois qu’il faut lui laisser le temps… Cet animal… c’est peut-être juste un objet sur lequel il… il transfert les angoisses qu’il ressent pour la petite…’

    « Ann-Camille me fit de gros yeux, me jeta un regard perplexe, dubitatif, comme si j’eus dit une énorme ânerie. Ce que j’avais fait. Bien évidemment, moi-même, je ne croyais pas à cette analyse psychologique, d’une finesse digne d’une cartomancienne éméchée, et que je tentais maladroitement de lui faire gober. C’est idiot, mais on a souvent tendance à penser que les étrangers que l’on côtoie, et qui ne parlent pas le même français que vous, vous font une confiance aveugle, vous mettent au rang de guide, d’éminent ambassadeur de votre culture, et que, de la sorte, ils se contenteront de ce que vous leur raconterez, sans sourciller, même lorsque vous remarquez qu’ils n’y ont visiblement rien compris. Pour ma part, c’est un vieux réflexe imbécile : dès que je vois une personne qui ne maîtrise pas le français comme moi, j’ai tendance à la classer dans le tiroir ‘manipulable’. Naïvement, l’idiot que je suis associe l’intelligence à la maîtrise d’une langue.

    « Ma vie reprit donc un cours à peu près normal. Ces trois semaines furent plutôt sobres, solitaires, et promptes au repos les derniers jours. Je passai mes dix premiers au cabinet de gynécologie, très occupé par mes consultations, et surtout, les accouchements. Saviez-vous que le mois d’août est très propice aux accouchements ? La région du nord Vaucluse ne faisait pas exception à la règle. Les natifs du Lion déferlèrent en un nombre exceptionnel cette année-là ! Enfin, si mes souvenirs sont bons… En tout cas, quoiqu’il en fût, il y a une chose dont je suis certain : c’est que cette décade passa aussi rapidement qu’un éclair. Il ne resta déjà plus que dix jours avant que les Rijkevoors ne revienne. Je décidai alors de prendre mes congés et de partir en vacances. Mais, me direz-vous, n’étais-je pas déjà en vacances depuis mon arrivée dans ce coin de France choyé par Hélios ? Certes. Mais il fallut que je me dégage de l’atmosphère de travail de ma maison pendant quelques temps. Je pris donc l’avion pour le Portugal, ce pays pauvre qui venait récemment de se propulser en jeune démocratie, chez des amis neurologues, des anciens camarades de promo installés là-bas depuis 1975, dans une superbe villa qu’ils avaient fait construire au bord de l’Atlantique, dans la région Alentejo. Je n’aurai qu’un seul mot pour décrire ce séjour : fabuleux. C’est simple, il ne pouvait y avoir autres mots. La beauté du ciel, le climat où se marie à merveille la chaleur et le soleil de la méditerranée et la douceur reposante de l’Océan, les paysages envoûtants de la côte portugaise, tout concorda pour que mon repos se déroula aussi vite que mes précédentes journée de travail. Tout y est d’une beauté ahurissante. Quel choc !... Pardon de m’extasier avec une nostalgie aussi obscène, mais l’amoureux des paysages agrestes que je suis éructe souvent ses souvenirs de manière inopinée. »

    Ce trait d’humour provoqua instantanément un grand rire chez ma femme et moi. Le docteur nous fit un sourire bouffon et clownesque. Il avait beaucoup de recul, c’était un homme extraordinaire.

    « Je revins ici, tout joyeux et reposé. Ils revinrent, eux, deux jours après, les mines défaites, les yeux encore rougis par le chagrin et le deuil. Jamais ne me suis-je senti aussi embarrassé de ne savoir quoi dire à des gens dans la tourmente. Moi-même n’avais-je onques eu à déplorer la perte soudaine d’un proche. Bien sûr je partageais leur peine, mais… Comment dire ?... Pas autant qu’eux… En fait, en y repensant aujourd’hui, je crois bien qu’en réalité, je m’en foutais éperdument… C’est triste à dire, mais c’est une vérité que je me dois d’admettre après toutes ces années : ma tristesse apparente à cette époque n’était que pur mimétisme. Je n’avais encore que trente-trois ans, aucun enfant, et la vie devant moi : je n’aurais jamais pu réellement comprendre, et même ressentir leur douleur. Et puis, à quoi bon ?... Ainsi, ma seule manière de compatir à la peine de cette famille, et par-dessus tout à celle de cette femme que je continuais d’adorer, fut de les aidait à décharger leurs affaires, et ce, dans un silence de recueillement. Certes, ce n’était pas grand-chose, mais j’en fis plus que certain. Et en effet, un détail eut la fâcheuse vertu de quelque peu m’ulcérer : le comportement de Geert. Celui-ci nous regarda, tout le long, porter toutes les valises en caressant doucereusement son singe, sans qu’aucun autre membre de la famille ne bronchât. Il me sembla alors que quelque chose d’indicible, une sorte de liant qui s’était aggloméré entre eux pour les réunir chaleureusement à la naissance de la petite dernière avait littéralement fondu pendant leur séjour en terre natale. Louise  me parut la plus inquiétante : son air amorphe me rappela celui de ses plus sombres heures, lorsque je la voyais dans sa chambre, complètement stone, à la suite d’une prise de LSD. Je n’osai pas en alerter les deux autorités de cette famille, tant l’ambiance y était pesante. D’ailleurs, je pense que ces deux autorités-là furent eux-mêmes dépassés par les évènements : Ann-Camille et Geert se réfugiaient dans un mutisme angoissant en ne s’occupant plus que, pour l’une de son bébé, l’autre de son animal sauvage. J’eus devant moi, littéralement, la vision obscène des prémices de la dégénérescence d’une famille bienheureuse ; une famille que, jadis,  j’avais vu fendre, d’une proue gaie et radieuse, les écumes limpides du bonheur. Ne serait-ce qu’en apparence… Enfin… en apparence, parce que je fus le seul à voir que leur fille allait déjà très mal depuis le début…»

    Le docteur Seghdioui interrompit subitement son récit, et se redressa sur sa chaise. Le regard se fit soudain terne. Il nous fixa d’un air sérieux, comme jamais auparavant je ne le vis. On sentit dès lors que ses prochaines paroles seraient de l’ordre de la confession, portées par le souffle de la repentance. La voix se fit chevrotante :

    « Pourtant, Dieu sait que j’aurai dû les prévenir tout de suite que leur fille allait très mal ! Et même, insister durement, ou m’occuper moi-même de son cas… Vous n’avez point idée à quel point ce regret me hante depuis vingt-cinq ans. Jamais me ne le pardonnerai-je !... Vous allez être, si l’on excepte ma femme, les premières personnes à entendre les déballages du lâche que j’ai été. Je ne me rappelle plus très bien combien de temps après leur retour cela  recommença, mais Ann-Camille ne tarda des semaines avant de m’assaillir de coups de fil, et même de demandes d’entrevue. Elle eut très vite besoin d’une personne à son écoute, compte tenu des nouvelles et étranges priorités affectives de son mari. Et moi, donc, je l’écoutais… Ce n’était pas tant ses complaintes interminables, ses reproches inflexibles envers son mari, ou les principes d’éducation à donner à leur nouvelle fille qui m’intéressaient pendant ces entrevues, mais plutôt la précieuse et unique perspective de pouvoir renouer les mêmes liens, la même complicité qui, auparavant, nous animait l’un l’autre durant l’absence de Geert. Bien sûr, je n’avais plus rien à espérer quant aux aspects charnels de nos rencontres… Eh bien tant pis, qu’il en fut ainsi ! Elle comptait encore plus que tout. Plus que tout et… plus que l’état préoccupant de Louise, sa propre fille…  Je me souviens très bien, c’était au téléphone. Ann-Camille se plaignait inlassablement du comportement trop proche de Geert avec son animal et qui, cette fois-là, commençait à faire le tour du village, et mêmes ceux alentours. Ils ne se cachaient plus, et plusieurs fois, me dit-elle, ils avaient été aperçus se baladant tous les deux sur plusieurs marchés de la région, main dans la main. Elle redoutait, plus que tout autre malheur, celui de la rumeur, qui les discréditerait irrésistiblement ; eux, les seuls étrangers du coin, à l’époque, à qui, c’était certain, l’on ne pardonnerait pas le moindre écart fait à la discrétion intégrationniste que les autochtones, implicitement, exigeaient de la part de ceux qu’ils considéraient encore comme des visiteurs. Je me souviens très exactement de la scène. C’était le soir. Au téléphone, elle me disait : ‘Tu sais, j’ai vraiment honte de lui, je n’arrive pas à lui parler…’, avant d’être subitement interrompue par le petit Bernard, pris d’une panique inhabituelle. Je l’entendais s’affoler et pleurnicher ‘Maman ! Maman !’ Elle s’excusa de devoir raccrocher. Cela sembla sérieux. »

    Il arrêta soudain son récit. Après un silence déconcertant d’une trentaine de seconde, le médecin dut rassembler ses forces pour continuer.

    « Quelques minutes après ce coup de fil, je vis un défilé morbide parader dans mon voisinage : des pompiers, des policiers, des ambulanciers passaient à grand renforts de sirènes devant mon cabinet, et se dirigèrent vers la grande demeure au pied de la colline… Cette maison maudite qui appartenaient aux Rijkevoors. Instantanément, je pensai à leur fille Louise, j’avais eu un pressentiment funeste, et je courais, n’ayant pas eu le temps de me changer, en pyjama jusqu’à chez eux. J’arrivais devant leur jardin, un peu essoufflé ; et là, devant moi, j’eus en spectacle une scène d’horreur, que pourtant, un homme du corps médical comme moi, était habitué à voir. Mais cette fois-ci, je tombais sur mes genoux, en me tenant la tête. Les brancardiers emportaient un corps inanimé vers l’ambulance. Ils l’avaient recouvert d’une couverture grise, un peu hâtivement, car on voyait encore la longue chevelure bouclée, châtain, et une partie du front dépasser. C’était le cadavre de Louise, je la reconnus tout de suite… Puis j’ai pleuré. J’ai pleuré comme si c’était ma propre fille qu’on emmenait… »

    Le désinvolte et joyeux médecin qui nous avait accueillis en début de soirée n’était plus. Ses yeux humides, certainement alourdis par la pudeur, se baissèrent.

    « Nous pouvons en rester là, docteur, si vous voulez, proposai-je alors. Nous avons passé une excellente soirée avec…

    – Non, non, je vous en prie, restez ! se rasséréna-t-il d’un coup. Si je suis dans l’état que vous me voyez, c’est que cette histoire compte beaucoup pour moi.

    – Justement, nous avons l’impression qu’en continuant à vous la faire raconter, nous deviendrions de véritables tortionnaires envers vous.

    – Allons, allons, ce serait plutôt moi le tortionnaire d’avoir à vous faire subir mes écarts émotionnels ! Mais ne vous en faîtes pas, notre torture à tous est bientôt finie, fit-il en retrouvant le sourire. J’ai besoin de terminer cette histoire, et que des gens l’entendent. Une question de paix intérieure. »

    Ma compagne et moi acquiesçâmes de la tête, impatients que nous étions d’en connaître le fin mot.

     

     

     

    A suivre...

    July 13

    Les Oeillets (2ème partie)

    Ndla : La saga de notre aristocrate normand aux valeurs éculées continue. Finalement, les thèmes abordés y seront si riches, variés, et partiront tellement tous azimuts que cette histoire ne pourra pas se limiter au cadre d'une nouvelle, ou même d'une novelette, mais prendra carrément le volume et la forme d'un roman. Ce sera un truc avec une fin émouvante, cynique, et digne de ce nom ! Eh oui, chers lecteurs, sachez que malgré le désordre affectivo-intellectuel qui me secoue l'esprit depuis quelques mois, cette histoire sera un projet ambitieux bouclé d'ici la fin de l'année. D'ailleurs, je ne publierai pas dans cette espace la totalité des chapitres pour des raisons évidentes de confidentialité. N'est-ce pas ? ;-)
     
     
     
     
     

    II

     

     

     

     

     

    De La Gauterie, devant les portiques d’entrée de la gare de Caen, attendait l’employé de l’agence d’intérim paneuropéenne, Europ’rim, laquelle lui avait fourni toute la main-d’œuvre qu’il allait devoir accueillir. Celui-ci devait le briefer, avec une courtoisie toute commerciale, sur l’organisation concrète de leur séjour, deux semaines en tout.

    Il s’était adossé sur le vitrage, à côté des portes automatiques, et semblait prendre consciemment une pose faussement négligée : le menton haut, les mains dans les poches, le pied droit relevé, appuyé contre le plexiglas. En ce premier samedi d’avril, une marée rutilante de rayons lumineux aiguayait agréablement la saleté des lieux, de cette chaussée garnie, sous un soleil généreux, de mégots et de gobelets broyés. Ce temps changeait des saucées habituelles. Ses grosses et dispendieuses Ray Ban Wayfarer noires ne lui parurent point excessives en cette lumineuse occasion, si rare dans la région ; car quelques candelas en trop provoquaient impunément un plissement exagéré des yeux, faisaient une frisure infâme de la peau des tempes, le forçaient à retrousser mécaniquement son nez aquilin ; ce qui lui enlevait alors tout panache, en affublant un air crétin à son visage allongé, qu’il fallait alors masquer sous ces énormes verres fumées. Ses cheveux noirs, savamment mis en bataille, ses joues creuses, comme sillonnées par les affres de sa jeune existence, et qui lui sculptaient une moue boudeuse, se chargeaient de muer ce moment d’attente, d’une platitude extrême, en brillante diapositive de figure sous-dandyesque, en train de combler son angoisse du vide actanciel par des poses, des artifices péteux de mirliflore.

    Une silhouette chétive sortit soudain d’une grosse berline blanche, garée à une dizaine de mètre. L’individu se dirigea vers l’entrée de la gare d’un pas dur et autoritaire, et on put peu à peu percevoir une large mèche châtain masquant sommairement un crâne dégarni. De La Gauterie fut frappé par son aspect poupin et son élégance, malgré la calvitie précoce et  la petite taille du bonhomme : le costume bleu marine, comme le sien, se cintrait ad hoc pour modeler son corps fluet de manière harmonieuse. Cela ressemblait furieusement à du Hedi Slimane. L’homme s’arrêta devant la zone de dépose minute, regarda autour de lui, les sourcils froncés, l’esprit soucieux, semblant chercher quelqu’un. Il a une grosse montre en argent au poignet, remarqua le baron. Le bracelet est en argent aussi. Ou alors, c’est du fer blanc. Non, c’est bien de l’argent : elle a l’air lourde, et ne brille pas de manière ostentatoire au soleil. C’est une Richard Mille. Je vois que Monsieur est connaisseur…

     Le regard du petit coquet s’arrêta sur De La Gauterie. Il sembla avoir trouvé son homme, puis fit un pas vers le baron.

    « Excusez-moi monsieur, commença-t-il, je cherche monsieur Etienne Nehoult.

    - Nehoult de La Gauterie, lui-même.

    - Enchanté. Michel Bodard-Lachaud, de l’agence EUROP’RIM, fit-il sans même un sourire. Je suis chargé de vous accompagner et de répondre à vos questions concernant nos intérimaires, je peux servir aussi d’intermédiaire entre nos travailleurs et vous, je connais quelques mots en polonais et en roumain et j’espère que vous avez préparé des questions car je ne serai présent que ce premier jour. »

    Il sortit sa phrase d’un seul trait, extrêmement vite. De La Gauterie se sentit presque agressé par la tonalité froide et mécanique de ce discours, vomi avec une rapidité si prodigieuse, qu’on ne pouvait, au mieux, qu’en retenir le début et la fin. Quel sagouin, pensa-t-il. Une telle classe, ruinée par un vocabulaire et une diction de charognard.

    « Eh bien, en ce qui concerne mes questions, répondit le baron avec un sourire faussement naïf, j’en ai une qui me vient de la plus haute autorité existante : ma femme. Combien seront-ils exactement, ces intérimaires ?

    - C’est vous-même qui les avez sollicités, monsieur, vous devriez le savoir, rétorqua-t-il sèchement. L’agence m’a envoyé ici pour accueillir onze intérimaires dont neuf spécialistes en travaux d’intérieur, cinq Polonais, quatre Roumains et deux Bulgares incluant selon le devis que j’ai sous les yeux, deux carreleurs, deux jardiniers, deux peintres en bâtiment, un plombier, un électricien, un contremaître bilingue ― et je vous fais noter que c’est très rare d’en avoir un bilingue ― pour superviser le tout, ainsi que deux mains d’oeuvre. »

    Le débit hystérique du petit chauve laissa De La Gauterie perplexe. Il ne saisit que la première phrase cette fois-ci, et le mot bilingue, qui le frappa sans raison. Mais pourquoi me parle-t-il de la sorte, cet homoncule hautain ? Zut à la fin ! Premièrement, fulminait intérieurement le baron, ce n’était pas moi, mais mes beaux-parents qui les ont sollicités, et secondement, qu’il s’exprime plus clairement, le saligaud ! Prend-il son souffle lorsqu’il baragouine ? S’entraînait-il pour un hypothétique championnat d’apnée à l’air libre ? De La Gauterie sortit alors de manière automatique le seul mot entier qu’il déchiffra.

    - Bilingue, vous dîtes ?

    - Oui, le contremaître est bilingue. C’est bien pratique. Bilingue polonais – anglais, monsieur La Gauterie.»

    Effectivement, polonais - anglais, c’était bien pratique pour quelqu’un qui n’avait jamais entendu un mot de polonais, et dont les capacités en langue anglaises se réduisaient à celles de prononcer, avec un accent prodigieusement français, son nom et son prénom. Le bilinguisme du monsieur le contremaître lui faisait donc une sacrée belle jambe.

    « Comme il est écrit dans le contrat, reprit le petit homme, en échange d’une remise de 15% sur le devis total c’est vous qui vous chargez de les héberger, vous êtes au courant ?

    - Oui, oui, bien sûr. Le château de La Fausillière possède une dépendance, il y aura assez de lits je pense.

    - Ah oui… j’oubliais : je suis aussi là pour m’assurer des conditions de logements de notre main-d’œuvre. Vous savez, ça n’est pas grave s’il n’y en a pas assez. Ces gens-là ne sont pas très regardants et peuvent dormir dans des duvets ou chacun leur tour sur un lit commun. Entre vous et moi, je crois qu’ils ne sont pas comme nous, ou du moins que nous ne sommes plus comme eux. Nous avons perdu tout sens du sacrifice dans le travail alors qu’eux sont prêts à se saigner aux quatre veines pour nourrir les leurs quand nous, préférons largement nous rabaisser à mendier à genoux sur le trottoir pour trois bouts de pain. L’opulence et le confort ont annihilé les désirs de réussite. Les désirs tout court peut-être. C’est triste à dire, je le déplore autant que vous mais notre société a besoin de ces gens-là. Des gens qui ont le désir de réussir »

    De La Gauterie n’y comprenait décidément pas grand-chose, à cette marmelade sonore. Il lui sembla qu’avec le mot « société », qu’il venait vaguement de distinguer, ce type ajoutait maintenant un contenu politique dans son message. Il pensa qu’il le laisserait se débrouiller avec les parents Nozieux tout à l’heure, et répondit alors par un truchement de tête hasardeux, qui brandissait une mine sérieuse. Le petit homme lui fit enfin un grand sourire, puis lui lança :

    « Alors je ne vous conseillerai qu’une chose : profitez-en ! Le prix de nos services est imbattable grâce à eux. Par contre, les dépassement de jours de travail vous seront facturés 15% au-dessus du SMIC horaire.»

    Il était à présent 11h15. Le type de l’agence pressa De La Gauterie pour entrer dans la gare : le Corail Intercité en provenance de Paris devait arriver dans huit minutes maintenant. Mais en levant les yeux sur le tableau d’arrivée des trains, celui des travailleurs étrangers venait d’être infligé de trente minutes de retard. Le baron se para soudain d’une grimace désenchantée à l’idée de tuer tout ce temps, en compagnie de ce personnage pris d’un début de cyclothymie. Ce dernier lui fit signe d’aller attendre au bord du quai avec lui, à l’extérieur. De La Gauterie suivit à contrecoeur, commençait d’angoisser face à l’idée de supporter le blabla horripilant de cet inconnu. Il refusa une cigarette de sa part, comme un geste véhément de rébellion. Le jeune employé engagea alors la conversation comme par courtoisie forcée. Son discours prenait un débit étonnamment plus sain et spontané :

    « Dîtes-moi, monsieur Nehoult, il paraît que vous êtes d’extraction nobiliaire… C’est ça ? Vous avez des titres ?

    - Euh… oui, oui, fit-il surpris »

    Il avait bien de la chance, ce petit bonhomme : s’il y avait bien un sujet sur lequel De La Gauterie pouvait être intarissable, c’était sur lui-même et son histoire familiale.

    « Ma famille est issue d’une très vieille lignée de la noblesse d’épée, reprit-il, vous savez ce que cela signifie, oui ? Celle qui s’est distinguée par des faits d’arme, la plus prestigieuse des noblesses. C’est une des rares lignée qui ne se soient pas éteintes au XVème siècle.

    - Ah... Vous avez des titres, alors ?

    - Oui, oui, bien sûr, et pas qu’un seul, je dois vous avouer. Si vous voulez tout savoir,  cela a commencé fin XIIème siècle. Selon la légende familiale, nous descendons tous de Gervald le Breton, un militaire fort habile à cheval, immigré d’Angleterre. Celui-ci s’était brillamment illustré durant la troisième Croisade, en 1191 exactement, où on l’envoya, dans une sorte de mission suicide déguisé, à la rescousse du fils cadet de Bohémond III d’Antioche, Bernard de Tyr, retenu.prisonnier dans les geôles de Saladin, à l’intérieur d’une forteresse, près de Naplouse, si je me souviens bien de ce que Papa m’a dit... Pour mener à bien cette périlleuse tâche, il eut la malicieuse idée de se travestir en jeune moine un peu niais, venu donner les saints sacrements chrétiens, juste avant l’exécution, à ce prestigieux prisonnier. Les geôliers musulmans furent, malheur pour eux, assez naïfs pour laisser pénétrer dans l’enceinte ce clerc aux chattemites airs inoffensifs ; car le bougre, tout rusé qu’il fut, réussit à dissimuler sous son froc monastique pas moins d’un arsenal de vingt kilos ! Figurez-vous : deux côtes de maille, trois cimeterres attachés à la taille, un vieux scramasaxe fixé habilement au dos, un poignard espagnol noué à la ceinture, six dagues turcs (des yatagans) superposées sur chacune des cuisses, et, enfoui dans sa capuche de franciscain, un lance-pierre en acier, tout cela sous une vulgaire robe de bure ! Impressionnant, non ? Gervald, armé jusqu’aux dents, entra dans la cellule de l’otage, lui donna la moitié de son attirail en guise de saints sacrements, puis sortirent tous deux pour prendre par surprise les gardes, et les égorger vaillamment. Ils écumèrent ensuite les couloirs, tels des ménechmes fous furieux avides de sang, pour massacrer le moindre Sarrazin à portée de lame, éventrer tout mahométan dont le seul tort fut de les croiser, décapiter chaque infidèle qui avait le malheur de faire dépasser de son corps, sa tête. Quand finalement, ils parvinrent à faire baisser le pont-levis et remonter la herse : ce fut le signal, pour qu’une centaine de croisés déchaînés, embusqués à l’extérieur depuis des heures, se ruent et envahissent la forteresse, déjà déchargée, grâce à ces deux gaillards, de la moitié de sa population de départ. Imaginez, ce fut une véritable boucherie ! On raconte même que des rivières de sang se déversaient littéralement des meurtrières et des fissures de la pierre.

    « Et lorsqu’ils en finirent tous avec la forteresse, ces mêmes croisés, comme des cavaliers de l’Apocalypse déferlant par centaines, s’attaquèrent aux villages alentours, faisant, là, un carnage historique. Gervald, alors, profita de ces bacchanales sanguinaires pour enlever  une jeune Maure fort à son goût, dont il avait violé, puis étranglé la mère. Il ramena cette jeune levantine en terres normandes. Puis il l’épousa, une fois que celle-ci consentit, non sans mal, à se convertir au christianisme, et se faire baptiser Béatrice. Ce qui signifie que j’ai du sang arabe dans mes veines, le croiriez-vous ?... Mon aïeul obtint alors, pour ces glorieux faits d’arme en Terre Sainte, la baronnie du Mesnil-Auzouf, et il fut donc honoré du titre de baron par Philippe Auguste lui-même. Puis nous avons traversé les flots impétueux de l’Histoire : la Guerre de cent ans ne nous affecta guère, nous avions toujours entretenu une bonne relation avec les paysans du coin. Et leur soutien, combiné à une collaboration intelligente avec l’ennemi anglais, permit de ne pas nous faire confisquer notre territoire. Et encore plus tard, en 1616, Jean Nehoult reçut le titre de comte de La Gauterie, pour avoir brillamment servi au sein du Conseil des finances, et apposa celui-ci au nom de Nehoult. D’où mon nom complet : Nehoult de La Gauterie. C’est de cette époque que date la construction du château de La Fausillière que vous verrez tout à l’heure. Puis son fils acheta, par la suite, juste après la Révolte des Nu-pieds, durant laquelle, au passage, il cacha héroïquement des paysans recherchés par les dragons du Roi, le petit comté de Cauvicourt afin d’unifier des terres dispersées.

    - Ah… fit le petit homme incrédule. Et vous, vous êtes quoi ?

    - Je possède les trois titres. Ceux-ci ne se sont jamais dispersés malgré tous ces remous, Dieu merci ! Mais initialement, j’ai hérité du titre de Baron du Mesnil-Auzouf et de Comte de La Gauterie par la mort de mon père.

    - Ah… Toutes mes condoléances…

    - Merci. Mon frère cadet, Gilles, Comte de Cauvicourt, m’a laissé son titre que Papa lui avait légué de manière exceptionnelle sur son testament. Il est parti s’installer aux Etats-Unis, l’année dernière. Vous savez pour travailler où ? Dans le temple du grand capital : Wall Street. »

    - Et vous, vous faîtes quoi ?

    - J’ai repris le patrimoine immobilier de mes parents, que je continue de gérer, louer, retaper, etc. Ca marche plutôt bien, le bocage a toujours été très en vogue. Je vis de mes rentes, comme au bon vieux temps… »

    Bodard-Lachaud fit un début de grimace. Ce devait être à cause du mot « rente ». Après un léger instant, il reprit :

    « Mais au fait, comment est-ce que je dois vous appeler ? Monsieur ? Monsieur le comte ? Monsieur le baron ? Monseigneur ?

    - Ma femme m’appelle De La Gauterie… Oui, c’est une manière bizarre d’appeler son conjoint, mais c’est un truc entre elle et moi. Ce petit surnom cristallise toute notre complicité, à dire vrai : mélange de respect, de légère taquinerie, et d’admiration. Pourtant, elle fait une erreur grammaticale en m’appelant de la sorte, car La Gauterie aurait été plus approprié. Mais elle trouve que la double particule sonne très… pittoresque, dirons-nous. Ce « De » symbolise beaucoup de choses intimes. Mais c’est vraiment un truc entre elle et moi.

    - Et moi, je vous appelle comment alors ? lança le représentant avec un brin de malice.

    - Eh bien… fit-il non sans un léger sourire. Monseigneur serait bien à propos, cher monsieur. Mais Etienne suffira pour vous… »

    La voix féminine préenregistrée de la SNCF interrompit brutalement  leur discussion, et annonça l’arrivée imminente du train des intérimaires. Tous les regards se focalisèrent alors sur l’extrémité droit du quai. On put apercevoir, au fond, une légère pastille sombre, qui, dans la perspective, grossissait au fur et à mesure que le rail, à cheval sur la ligne de fuite, s’approchait. De La Gauterie, soudain, sentit une désagréable sensation d’angoisse l’envahir : il commençait subitement à douter du bien-fondé de sa bonne idée, celle, benoîte, d’héberger onze inconnus, étrangers de surcroît, chez lui, dans sa luxueuse demeure, où vit en plus une très jolie femme, la sienne en l’occurrence, continuellement malade. N’importe quoi, et par-dessus tout le pire, pourrait alors arriver. Mais était-il encore temps de reculer ? Non, bien entendu. L’affaire fut donc très vite pliée…

    Le train, accompagné de la fanfare métallique assourdissante que ne connaissent que trop bien les habitués du transport ferroviaire, ralentissait devant des quais bondés, pour s’arrêter en un long crissement encore plus assourdissant. Les roues raclant contre les rails firent une série de grincements, décidément insupportables, même pour le client le plus aguerri de la SNCF. Le petit homme sortit alors un panneau blanc sur lequel était inscrit le nom de l’agence, EUROP’RIM. Il tendit le bras bien haut. Du moins, du plus haut qu’il put.

    Les portes des voitures s’ouvrirent toutes en même temps, dégurgitant, tant ils étaient nombreux, des dégueulis de voyageurs anonymes, de touristes en mal de verdure, d’étudiants aigris en week-end chez leur parents, de vagabonds alcoolisés trimballant des chiens hideux et massifs. Tout ce beau monde croisait, sans égard aucun, les passagers suivants, en piquet, prêts à monter. Cet agglutinement humain se morcelait ensuite, pour grouiller de partout sur le quai, comme une armée de poux excités sur un scalpe longtemps négligé, traînant des valises dix fois trop volumineuses. C’est au milieu de cette cohorte ambulante et hétéroclite se cachaient donc nos amis travailleurs étrangers. Le demi-chauve leva le bras encore plus haut. De La Gauterie eut envie de lui venir en aide, en lui faisant profiter de sa grande taille. Mais il aperçut soudain une dizaine de types, tous très mal rasés, très mal coiffés, et portant des salopettes bleues tel de simples pantalons, les bretelles nouées à la taille ; ce qui laissait apparaître des pulls d’une autre époque, informes et bigarrés, à motifs géométriques, se diriger vers lui. Il les prit d’abord pour des va-nu-pieds dotés d’un je-ne-sais-quoi de slave. Le côté bohémien des vêtements certainement. Mais il se rassura très vite lorsque l’un d’entre eux, un brun très maigre, barbu, serra la main de l’agent d’EUROP’RIM.

    « C’est étrange, pensa De La Gauterie, mais avec ces pulls ringards, j’avais plutôt cru qu’ils fussent ukrainiens… »

    Le brun très maigre et barbu vint ensuite lui serrer à son tour la main, balbutia quelques mots issus du français limité aux salutations d’usage. On ne distinguait pas très bien le mot bonjour, mais ce fut tout de même charmant. L’ouvrier se présenta en anglais, disait qu’il s’appelait Otto, et que sa famille résidait à Krakow. Ah oui, comprit soudain De La Gauterie, c’est Cracovie en français !

    Il voulut être poli et prendre le temps de serrer la main de chacun des étrangers derrière, seulement, Michel Bodard-Lachaud d’Europ’rim l’en empêcha, et ordonna, de sa voix redevenue autoritaire, qu’on ne perdit pas une minute de plus pour conduire tout ce joli monde vers la voiture. Il se proposa même pour transporter les éventuels surplus de bagages qui n’entreraient pas dans le coffre du van de location, mais, curieusement, les intérimaires furent si peu chargés en affaires pour un séjour de deux semaines, qu’il n’y en eut pas le besoin. Ces gens-là vivent décidément dans une sobriété extraordinaire.

     

    *

     

    Tous purent prendre place dans le grand van Volkswagen avec leurs bagages, lesquels se  limitaient à des gros sacs Adidas assez peu remplis, et posés sur leurs genoux. Bodard-Lachaud suivait, seul, derrière, dans sa grosse berline blanche. Les dix ouvriers, fatigués de leur long voyage, s’assirent, ou plutôt, s’affalèrent, sur les sièges à l’arrière. Rien ne semblait distinguer les Polonais des Roumains, les Roumains des Bulgares, les Bulgares des Polonais. Si l’on jetait ne serait-ce qu’un fugitif coup d’œil sur cette masse d’étrangers avachis, aux regards flapis, aux barbes brunes cracra, désertées des lames rédemptrices par plusieurs jours de voyage, ils ne pouvaient, pour De La Gauterie, appartenir qu’à une seule et unique nation : la Cradinguie, nation damnée des pouilleux. Une persistante odeur suspecte, exhalant fortement celle du maroilles, avait, de plus, imprégné la douce atmosphère confinée du véhicule. Certains avaient osé retirer leurs godillots derrière.

    « C’est pour cela que les Polonais se sont si bien adaptés dans le Nord Pas-de-Calais » songea très finement De la Gauterie. Et de ses neurones ponantais ignares, jaillissaient, de manière latente, encore d’autres réflexions intérieures tout aussi infantiles ou obscènes, tels que « Mon dieu, le tiers monde n’est pas en Afrique, il est juste à nos portes… », « C’est la légion étrangère cette agence ! Ils sont en cavale, recherchés par la brigade du mauvais goût de leur pays », ou encore « La France est vraiment un beau pays. »

    Sur ce modèle de van Volkswagen customisé, une réédition des vieux modèles rouges et blancs adulés en 1970, le siège conducteur était une sorte de banquette qui traversait le véhicule dans toute sa largeur, et où deux passagers pouvaient s’asseoir au côté du chauffeur. Le levier de vitesse, raccourci, s’en trouvait alors repoussé sous l’emplacement de l’autoradio, pour pouvoir accueillir trois personnes devant. Celui qui sembla être leur chef, Otto l’anglophone, s’était mis sur la place du mort, entre le baron et un de ses coéquipiers, un châtain barbu.

    On put entendre des conversations très brèves à l’arrière, sûrement entre ceux qui parlaient ce salmigondis sonore incompréhensible, mélange indigeste de consonnes gutturales et chuintantes, que semblait former la langue polonaise. Ces échanges se tenaient de manière extrêmement sporadique, seuls deux ou trois ouvriers, à qui il restait encore un peu de force pour articuler de vaines paroles, baragouinaient, marmonnaient vaguement de temps à autre, et pourtant, ils avaient le don d’irriter les oreilles atrabilaires de sa triple Seigneurie. Car, comment diable pouvait-on se comprendre par le biais d’une telle langue ? C’est insensé ! rouspéta-t-il en moutard capricieux.

    Notre bon baron, au volant du van, se sentant alors encerclé de voix et d’intonations barbares, tentait de se rassurer tant bien que mal, par des regards inquisiteurs sur le rétroviseur intérieur, ou plus exactement, sur les trois figures ensuquées du lot que reflétaient le miroir : un jeune blond, barbu, silencieux, au regard vide et triste, assis les bras croisés entre deux autre ouvrier sur la première des banquettes arrières ; derrière lui, une barbe noire suspendue à une figure de vicelard, mis de profil pour mieux débattre avec son voisin de gauche, et bavard comme une pie, articulait des syllabes de saoulard désoeuvré ; puis au dernier rang, un brun chevelu au visage poupin et rubicond, somnolant la bouche aqueuse béante, et la tête appuyée contre la vitre du véhicule. Excepté pour le second, ils n’avaient finalement pas des airs si inquiétants que cela. Seulement voilà, une gentille brebis aurait-elle toujours la même gentillesse au milieu d’un troupeau de brebis, certes toutes gentilles, mais dont le désir d’ordre n’était point le but ? Les phénomènes grégaires rendaient les individus si imprévisibles, nota De La Gauterie, et si dépendants du caractère de leur leader, qu’il ne fallait absolument pas se fier à des observations isolées et positivistes. Imaginons, ne serait-ce qu’une seule seconde, que leur leader naturel et charismatique fut ce brailleur barbu au regard de sadique, assis au deuxième rang, et non Otto, le Polonais bilingue à ses côtés… Cette perspective lui convulsa soudain toute la surface du dos. Mais il se rappela aussitôt que ces gens-là étaient tous originaires de pays chrétiens, où la religion et la morale n’étaient pas encore devenues de pouacres idées. Ils obéissaient donc à des règles communes qui ne pouvait qu’être familier au croyant qu’il était. Mon Dieu, se rasséréna-t-il tant bien que mal, c’est toujours ça : heureusement, je n’ai pas engagé des musulmans !...

     

    *

     

    Le minuscule convoi De La Gauterie ressemblait à une colonie de vieux hippies, friande d’auto-stoppeurs illuminés, ouvrant le passage à une figure importante, presque chauve, au volant de sa propre Audi blanche. Tout ce joli monde arriva enfin devant ce qui clôturait l’entrée du domaine de la Fausillière : un portail, dont les barreaux en fonte, hauts et menaçants, étaient traversés d’une frise ondulante en fer forgé, jouant avec les armoiries de la maison. De La Gauterie sortit du véhicule, et déverrouilla ces lourdes portes, qu’il eut toujours autant de mal à pousser. Une fois les grilles laborieusement refermés, les deux voitures s’engagèrent  sur une tortueuse allée sillonnant les deux hectares de jardins, parsemés en un semblant de hasard d’ormes dangereusement feuillus, de tilleuls bourgeonnants, de troènes grabataires laissés à l’abandon, et dont les feuilles pourrissaient littéralement la verdeur du gazon. De La Gauterie fut alors surpris par le soudain manque de retenue de ses passagers : ils collaient leur barbe contre la vitre, comme excités par le décor qu’ils découvraient en ce moment, et laissèrent fuser toutes sortes d’exclamations, inconnues aux oreilles du propriétaire des lieux. Otto le gratifia même d’un « Very nice, sir ! » très souriant, qu’il devait supposer être une appréciation positive.

    L’enthousiasme monta lorsqu’on put apercevoir, trônant au bout du chemin comme un vieillard grabataire, le château délabré de La Fausillière, tout en forme rectangulaire, aux couleurs brunes tristes ne seyant qu’à la lumière d’automne, et boursouflé, sur son l’entrée, de quatre piliers fièrement alignés qui trahissaient indéniablement les sournoises influences palladiennes, et donc anglaises, de l’architecture. De La Gauterie distingua une fine silhouette devant ces colonnes, celle de sa femme, surprise de voir revenir le van traînant une seconde voiture.

    Les véhicules se garèrent devant la demeure. Le baron descendit le premier et vint embrasser Elisa, couverte d’un cachemire par ce temps de rêve.

    « Tout s’est bien passé, De La Gaut’chou ? Vous avez eu besoin d’une autre voiture ? demanda-t-elle doucement.

    - Oui, il n’y a pas eu de soucis, juste un retard de leur train. La seconde voiture, c’est un type de l’agence qui vient pour nous briefer. Il est un peu goujat, je trouve, c’est une sorte de parvenu pas très élégant dans sa manière de s’exprimer. Mais nous ferons avec, il s’en va ce soir au plus tard. Au fait, est-ce que tes parents sont arri…? »

    Mais à peine eut-il le souffle pour quasiment finir sa question, qu’il se rendit compte qu’Elisa fut bel et bien en train de dangereusement tourner de l’œil. Ses pupilles devinrent soudainement vides, tous ses muscles l’abandonnèrent d’un seul coup, son corps bascula promptement sur le côté droit. De La Gauterie eut juste le temps de retenir la frêle créature de sa chute. Crénom, mais pourquoi s’évanouissait-elle encore ? pesta-t-il. Je lui ai pourtant répété d’innombrables fois de ne pas se lever du lit si elle avait des vertiges ! Il l’allongea doucement sur ses bras pour la porter, comme il avait l’habitude de le faire, puis se retourna vers l’assemblée afin de faire ses excuses pour sa future absence, le temps de monter Elisa dans la chambre. Il les vit tous, réunis en une seule rangée, comme s’il se tenait devant une très longue table. De La Gauterie eut tout à coup une pieuse vision, et la réponse à sa question sur l’étourdissement de sa femme : avec Bodard-Lachaud, cela faisait douze personnes alignées. En comptant son mari comme le personnage centrale de sa vision, Elisa avait eu sous les yeux une toile mettant en scène le nombre maudit : treize. Son esprit n’avait pas supporté. De La Gauterie la porta jusqu’à sa chambre.

     

     

     

     

    A suivre...

     

     

     

    June 26

    Sonnet du labrador


    Nous continuons notre exploration des oeuvres les plus récemment découvertes de notre chère poétesse hongroise, à qui je consacre une très grande partie de cette espace perso, proportionnelle à la fascination qu'elle exerce à mon égard. Le deuxième poème est toujours tiré des Fantaisies animalesques, série de poèmes ayant pour sujet des scènes plus ou moins cocasses de la vie animale. Celui que j'ai sélectionné aujourd'hui est un sonnet, forme archi-classique, voire canonique, de la poésie française, très rarement utilisée dans l'oeuvre poétique de Milana Hartner. On n'en trouve guère plus de deux ou trois dans toute sa carrière, et tous composés durant sa prime jeunesse. Si j'ai choisi de vous montrer celui-là, c'est non seulement parce que c'est un poème d'une forme rare, mais aussi parce que, selon les propres mots de Jaco van Buluy, spécialiste de la poétesse que j'ai eu il y a quelques jours au téléphone, et qui a partagé mon enthousiame en découvrant ce sonnet, c'est "une vision magnifiquement obscène et déroutante de la part animale chez l'Homme". Je vous laisserai seuls juges de l'intérêt de cette oeuvre :


    Sonnet du labrador (1981)


    Par Milana Hartner




    C’est à chaque couchant, la même gourmandise

    Que liche goulûment Kouchka le labrador,

    Beau mâle que drape une robe beige et grise,

    Chéri d’une maîtresse aveugle aux mains en or.


    La friandise acide, adoucie par du miel,

    Se fend d’un sillon rubescent dont le sommet,

    Velu, est surmonté d’un filiforme oriel

    De chair ; cet endroit est le plus emmiellé.


    Fruit carné d’une récompense sans mérite,

    Sa dégustation est un doux moment céleste

    Où le plaisir semble partagé, sybarite,


    La jupe soulevée, les lichées se font lestes

    Des mots sortent : elle bénit ce cunnilingus,

    Et continue de sucrer son mont de Vénus.




    June 15

    La Complainte lascive du Mirounga abandonné

     
     
    Nous vous présentons aujourd'hui un poème de Milana HARTNER (1948-1982) issu d'une série intitulée Fantaisies animalesques, récemment retrouvé, comme par miracle, dans de vieux carnets à l'apparence anodine, vendus dans une brocante du vieux-Nice. Je dois d'ailleurs remercier à ce sujet mon ami, Francesco Cavalieri, qui tomba par hasard sur ces carnets, d'une valeur inestimable à mes yeux et à tous les admirateurs de la poétesse. Ils sont datés de 1981, c'est-à-dire vers la fin de sa vie. On sent tout de suite un certain désabusement, une certaine amertume à propos de la nature humaine, et ce, dès la première lecture des ces poésies animalesques. J'ai confié le reste des poésies aux spécialistes de Hartner, et leur laisserai le soin d'analyser le contenu de ces oeuvres. Ce que l'on sait dès maintenant, c'est que ces fantaisies animalesques sont des poèmes ayant pour sujet des scènes de la vie animale. Voici donc celui que j'ai choisi, non sans une certaine excitation, de vous montrer aujourd'hui :
     
     
     
     
     

    La Complainte lascive du Mirounga abandonné (1981) 

     

    Par Milana HARTNER

     

     

       

     

    N’ayant pour dulcinée que la brume argentine,

    Un éléphant de mer… Esseulé. Pauvre hère !

    Son œil avide épie la grève malouine

    Où, bref phalanstère, jouissent ses congénères.

     

    Le choc entre titans gris des îlots australs

    Fut piteux pour celui qui, délaissé, ci-gît.

    Il meut encor, sans repos, son fanon nasal

    Vers un harem perdu, licencieux paradis.

     

    L’âme aigrie crève d’épancher sa libido

    Dans une almée, qu’importe ! Même un ersatz, un creux !

    La bête cède alors aux puérils fados

    D’une proie facile, un éléphanteau peureux

     

    Dont l’aspect rappelle un gros boudin brun dormant.

    Immature mâle ou femelle, c’est égal,

    Car l’œil avide s’est mué concupiscent

    Sous la menue chair. Sus ! Allons, ouvrons le bal !

     

    Le colosse horizontal soulève sa masse,

    Tangue, ondule et roule son cuir peu gracile,

    Heurte et cisaille son adipeuse carcasse

    Contre le sol tranchant, vers cet amant docile,

     

    Bercé par la lyre marine. Quand soudain…

    Une ivre houle sur son petit dos s‘abat,

    Écrase, de sa double tonnes, son bassin

    Qu’un Priape insolent fouille de haut en bas.

     

     

    Grand Dieu !...

     

     

    Sainte Hormone a rendu ce gros mirounga fou !

    Son dard cherche une issue dans ce carné casse-tête

    D’où l’on ne pénètre qu’au travers d’un seul trou…

    Et zut ! Il s’agit d’un jeune mâle en fait.

     

    La symphonie des flots se fait dissonante

    Troublée de chants tantôt charnels, tantôt plaintifs

    Terpsichore invite à une danse navrante ;

    L’aubade est atroce, le coït fugitif

     

    Dès lors, l’assaillant se retire, délesté,

    Se demandant encore quel démon le prit.

    Mère nature, ainsi l’as-tu donc poussé

    A laisser derrière, plus qu’un anus démoli,

     

    Des humains interloqués d’avoir eu affaire

    A cet affligeant cirque faussement baroque

    Qui s’écrieront, non sans un ironique air,

    Ô combien glorieuse est la société des phoques !

     

     

     

     

    March 25

    La critique (n°1)

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    A Rebours (1884) – J-K Huysmans

     

    Edition GF Flammarion

     

     

     

    En voilà une œuvre littéraire devant laquelle le lecteur néophyte, avant d’en parcourir avidement les pages, se devra de composer avec la réputation sulfureuse qui auréole déjà l’objet, et qui ne cessera de bourdonner dans son cerveau, au moment où il commencera à en déchiffrer minutieusement les phrases. Car, croyez-moi sur parole, chers lecteurs assidus, ce n’est pas par hasard que l’on entame la lecture d’A Rebours. Sauf, bien évidemment, lorsque l’on s'y trouve forcé…

     

    Moi-même, ai-je été intrigué par ce que les personnes l’ayant lu en disaient : bien écrit, inintéressant, absurde, emmerdant, bizarre, fourre-tout. Aucun qualificatif qui n’aurait pu laisser indifférent ma propre curiosité !

     

    J’ai pu comprendre ces critiques en lisant. Ce qui rebute principalement le bibliophage contemporain, ancré dans la littérature de notre époque devenue trop simple, c’est avant tout le style particulier du livre de Huysmans : trop raffiné, trop travaillé, trop pompeux, le vocabulaire y est incompréhensible et vieille France. Et ces reproches s’accompagnent généralement de remontrances sur le fait qu’il ne s’y passe absolument rien, que l’intrigue manque cruellement d’un début, d’un milieu et d’une fin ; bref, que le schéma narratif y est complètement foutraque. Effectivement, d’intrigue continue, il n’y en a absolument aucune. Justement, ce sont exactement là, dans ces fines remarques que se situe tout l’intérêt et la marque indélébile dont on grave les œuvres majeures. Car ce roman, ou plutôt cet anti-roman, a constitué, pour ma part et celle de beaucoup d’autres, un véritable chamboulement dans la conception esthétique d’une œuvre littéraire. En effet, Huysmans pousse à l’extrême le procédé mis en place dans ses œuvres précédentes (À vau-l’eau, En Ménage), à savoir, la focalisation totale, non pas sur l’histoire, comme ce fut la norme auparavant, mais sur un personnage, un anti-héros (car, tout héros choit et perd de son aura « héroïque » lorsqu’il est disséqué à ce point par l’auteur), nous faisant alors pénétrer à l’intérieur de son angoisse, et de son ennui le plus viscéral. Ce procédé sera reprit plus tard, poussé à son paroxysme et en cent fois moins réussi, par Virginia Woolf, entre autres, dans son Mrs Dalloway.

     

    Ainsi, le lecteur se retrouve-t-il à suivre avec délectation les pensées absurdes, les réflexions politiquement incorrectes, les aventures et les souvenirs décousues, les élucubrations parfois stupides, mais toujours dandyesques, de Jean Floressas des Esseintes, dernier descendant d’une maison aristocratique frappée par la décadence, personnage érudit pris de cet angoisse Kierkegaardienne devant sa propre liberté. Les seize chapitres sans nom sont autant de saynètes que compterait un film à sketches, et qui sont désignés, tant ils sont cultes, par un titre non-officiel (Le Passage de la tortue, Le Voyage en Angleterre, Miss Urania, Les Orgues de bouche, etc.).

     

    Tout cela nous est amené sur un plateau d’argent, serti par une prose de haute voltige, de mots rares délicieux aux sonorités succulentes, de phrases bichonnées, choyées par son auteur, et dont la lecture, prenez bien garde, peut faire monter une jouissance irrésistible, que certains pourraient ne pas avoir connu jusqu’à maintenant, compte tenu du « non-style » si symptomatique de la littérature d’aujourd’hui. Il suffit de lire à haute voix certains passages pour prendre conscience de ce plaisir sensoriel, presque indécent, que ressent l’oreille lorsque ces syllabes, ces suites de sons à l’exotisme sophistiqué, s’entrechoquent, se structurent, et s’harmonisent en pénétrant le cerveau. Le plaisir devient alors aussi bien sensoriel qu’intellectuel. C'est d'ailleurs grâce à cette même prose surtravaillée que certains passages, énumération d'oeuvres et d'auteurs, sont sauvés du désintérêt complet (les lectures de Des Esseintes en latin, par exemple). Les amoureux de la langue seront aux anges, les autres seront, au mieux, dubitatifs, ou au pire, découragés des efforts que cette prose requiert. Mais quelle prose!

     

    Mais au-delà de ces partis pris esthétiques, plaisants, ou déplaisants d’autres, et dont on pourrait discuter pendant longtemps, je tiens à signaler un point trop longtemps négligé par les critiques de toute sorte : l’humour décapant, corrosif, dont fait preuve ce livre, un mélange d’humour noir (l’épisode de l’expérience sur le gamin afin d’en faire un criminel) d’absurde (le menu constitué, et à faire pénétrer par voie anale, par le biais de lavements), de grosses blagues (l’épisode du voyage en Angleterre), et de grand n’importe quoi (l’épisode de la tortue vivante que Des Esseintes fait sertir de pierres précieuses pour mettre en valeur son tapis). Et derrière la tournure de la plupart des phrases, on sent, on renifle, on est éclaboussé par l'ironie suintante qui perle sur les lignes. Ainsi, à travers cette œuvre littéraire majeure, on se dit qu’à n’en pas douter,  ce fou furieux de Huysmans était bel et bien un humoriste visionnaire, précurseur de l’humour dit « décalé » et post-moderne, doublé d’un écrivain esthète, complètement échevelé, qui a su propulser son joujou littéraire, au loin, dans la galaxie des chefs-d’œuvre uniques et impérissables, ceux dont on capte encore les résonances esthétiques aujourd'hui.

     

    Il est à noter que l'édition GF Flammarion récente de ce livre propose des notes bas de page très pratiques et fort intéressantes pour la lecture de ce livre, notamment en ce qui concerne le vocabulaire et les mots rares.

     

     

    Extrait :

     

    "Puisque, par le temps qui court, il n'existe plus de substance saine, puisque le vin qu'on boit et que la liberté qu'on proclame, sont frelatés et dérisoires, puisqu'il faut enfin une singulière dose de bonne volonté pour croire que les classes dirigeantes sont respectables et que les classes domestiquées sont dignes d'être soulagées ou plaintes, il ne me semble, conclut Des Esseintes, ni plus ridicule ni plus fou, de demander à mon prochain une somme d'illusion à peine équivalente à celle qu'il dépense dans des buts imbéciles chaque jour, pour se figurer que la ville de Pantin est une Nice artificielle, une Menton factice."

     

    A Rebours, chapitre X

     

     

     

     

    January 12

    Les Oeillets (1ère partie)

    Ndla : Bon finalement, on va tout publier au fur et à mesure de ce qui est produit, peu importe que cela se suive ou non. De toute façon, les nouvelles ont maintenant leur intitulé dans les catégories. Voici donc une nouvelles saga, Les Oeillets endeuillés, ou les vicissitudes d'un aristocrate normand plein d'amour pour son épouse, mais qui redécouvre comment faire face à ses frustrations. Cela promet de grands moments de tendresse...
     
     
     
     

    I

     

     

     

     

    La sagesse populaire attribuait naïvement aux mariages endogamiques entre gens situés dans les hautes sphères sociales de la noblesse, cependant bassement glorieuse du fait de l’acte sans péril d’héritage du titre, le triste écueil de n’être jamais motivés par l’amour, le vrai, mais seulement par l’intérêt le moins noble qui soit. L’intérêt spirituellement marqué de perpétuer une race idéologique, sous la forme de stupides particules accompagnées de connotations géographiques effleurant bien souvent le ridicule ; l’intérêt de perpétuer des valeurs dont le degré de distinction se mesure à la longueur du patronyme complet, valeurs que l’on qualifierait volontiers de démodées, ringardes, voire réactionnaires ; l’intérêt purement matériel de maintenir un vague pouvoir oligarchique sur une immense propriété, de retenir dans le giron familial une bâtisse ou un château sur lequel les souillures du temps n’ont fait, dans les plus triomphants des cas, qu’asperger les pierres multi-centenaires de leurs jaunissures dégueulasses ; lorsque ces dernières ne les avaient pas piteusement dissoutes en misérables ruines…

    Etienne Charles Marie Georges Nehoult de La Gauterie, Baron du Mesnil-Auzouf, Comte de Cauvicourt et de La Gauterie, se préparait méticuleusement pour accueillir toute une flopée d’ouvriers en bâtiment issues des franges continentales de l’Union Européenne, et prêts à restaurer, avec la ferveur courageuse, désuète, des patriarches qui se doivent de nourrir les leurs, son vieux château situé au sortir de petits bois que traversait la D577. Une légère appréhension émouvait quelque peu l’esprit craintif du jeune aristocrate normand, moins habitué à l’idée que son immuable demeure ne devienne bientôt une cité babélienne déjà frappée par la divine malédiction plurilingue, qu’à celle de voir, un jour, les lambris des murs finir par prendre une forme aussi malléable qu’une pogne de sucre en poudre. La paresse guidait souvent ses pensées. Une force coercitive extérieure suffisamment influente lui avait été nécessaire pour se décider à redonner l’éclat, le clinquant d’antan, à tout son patrimoine, et ainsi restaurer les pièces et l’intérieur de la fière demeure. Lui qui en prenait le moins possible, cette initiative-là se trouvait appartenir à ses beaux-parents, les parents de sa femme ; les seules « grandes personnes » qu’il lui restait encore après la mort des siens dans un stupide accident d’hélicoptère. Au passage, son audacieux père avait, à l’époque, falsifié les documents attestant de ses compétences dans le pilotage de tels appareils. Cet aventurier écervelé, avide de litrons d’adrénaline aux coûts dispendieux, pensait bêtement que rien ne pouvait jamais résister à ses téméraires desseins, pas même l’apprentissage hyperaccéléré, complètement improvisé, de la maîtrise de l’engin.

    « Et maman qui fut assez cornichonne pour le suivre dans cette aventure imbécile… » avait fini par penser durablement De La Gauterie, après un long deuil. Peut-être était-ce pour conjurer le mauvais sort qu’il s’était enfermé dans une existence casanière, peu encline aux soubresauts, et autres fantaisies anxiogènes de toute nature. Mais en y réfléchissant bien, non. Il avait toujours été le même, prompt à s’angoisser pour la moindre broutille, en évitant ces genres de situations autant que possible. Or, voilà que ce matin, la simple pensée qu’il faille accueillir ces travailleurs étrangers faisait parti de ces aventures périlleuses qui lui semblaient insurmontables. Cependant, une fois lancé, il s’agissait d’en voir le bout au plus vite.

    De La Gauterie avait loué un mini van pour aller, dans quelques dizaines de minutes, les chercher à la gare de Caen, à une trentaine de kilomètres de son domaine. Il ne savait plus très bien s’ils seraient douze ou treize ; mais s’ils étaient effectivement treize, sa femme le prendrait très mal. Car cette fervente protestante avait, en effet, la charmante particularité de s’émouvoir au moindre signe, ou lieu commun, inhérent à des superstitions quelconques ; et nul doute que, face à une représentation de ce nombre maudit, elle serait au bord de la syncope.

    Il monta au premier étage, rentra dans cette énorme pièce agrémentée de bibelots, de décorations rococo, de triptyques religieux d’épisodes bibliques en condensé, et qui servait accessoirement de chambre conjugale. Elisa, son épouse depuis deux ans maintenant, et adepte de ce style, y dormait encore à poing fermé, étendu en chien de fusil dans leur grand lit à baldaquin, entouré de piliers ornés d’angelots, recouverts de guirlandes, soutenus par des arcs multiples et superposés, semblant partir de nulle part, et paraissant aboutir n’importe tout. La déco, c’était elle.

    De La Gauterie fouilla dans la penderie, dont la porte était surchargée de bas-reliefs en figures fractales. Il recherchait une cravate sobre, plutôt fine, et digne d’un homme du monde qui devait se présenter à des inconnus. Le mauve convenait parfaitement à l’occasion : une couleur sucrée se fondant élégamment dans le bleu marine de son costume lainé cintré. Le jeune baron obtenait, ainsi, le petit plus qui ajoutait à sa silhouette déjà longiligne, la touche distinguée qui conférait aux hommes de goût.

    Il noua soigneusement sa cravate au col, se contempla fièrement dans le miroir, se trouvait lui-même plutôt accueillant. Il put apercevoir sur le côté droit du miroir, le reflet de sa femme, encore couchée sur le lit derrière lui. Elle venait de bouger sous sa couette blanche.

    Elisa, c’était son amour, son seul et véritable amour depuis la récente disparition de ses parents. Pourtant, elle avait été l’objet d’une rencontre arrangée entre leurs deux familles qui cherchaient mutuellement, par eugénisme ou romantisme, à maintenir une lignée de rejetons au sang pur, issus d’union strictement endogame ; ainsi, la première fois qu’il la vit, elle lui parut complètement anodine, même laide. Sa maigreur extrême, son allure squelettique, ses mouvements blèches, sa tête qui paraissait outrageusement disproportionnée, fixée de manière rudimentaire sur ce frêle corps cachectique, son long nez bourbonien et pointu qui semblait être la cause de l’inclinaison naturelle de sa tête vers l’avant, tous ces traits extrêmement frappants revêtaient bien des aspects repoussants de prime abord. Mais Elisa Louise Paulette Delisle de Nozieux, avait une beauté particulière, bien particulière, qui ne détonnait pas forcément devant le premier venu ; les hommes ne décelaient pas sur le champ que son nez, certes disgracieux, donnait à son visage finement deltoïde, l’équilibre géométrique que recherchent en chaque oeuvre les esthètes raffinés, et qui laisse ainsi le loisir à toute sa distinction et sa splendeur pour chatoyer ; à cela s’ajoutait son teint pâlot qui exaltait une certaine idée de la pureté, de la grâce esthétique et formelle ; et que dire de cette bouche lippue rouge flamboyante, tranchant avec sa pâleur, dont la couleur, doublée à la douceur, pouvait mettre en branle l’attribut de tout homme ; et de ces grands yeux, presque globuleux, dont le regard, désarmant de douceur, de tendresse, et de naïveté feinte, vous emprisonnaient au fur et à mesure de votre contemplation, dans un attachement sentimental implacable.

    Elle avait donc, en quelque sorte, une beauté réservée aux initiés, dont seuls des yeux fins gourmets auraient pu savourer les effluves suaves qui en émanaient. Ce n’était point chose aisé, car sa beauté semblait tenir en équilibre précaire sur un filin périlleux : le moindre détail de travers ou en moins, et elle aurait tout simplement été laide.

    De La Gauterie se retourna, l’observa attentivement en train d’émerger doucement de son sommeil. Il pensa qu’il avait tout de même de la chance d’avoir épousé une femme si belle, si aimable, si bonne cuisinière, si peu bavarde, et qui, par-dessus tout, ne vous ennuyait pas au moindre aria rencontré. Mais Elisa n’avait qu’un seul défaut, dont, pour sa décharge, elle n’était pas directement la fautive : sa santé. En effet, le maintien de la pureté de la race de ces aristocrates devenues pauvres après la Révolution, s’était effectué en sacrifiant la diversité des atavismes. Ainsi, il était de coutume de s’épouser entre cousins, plus ou moins éloignés, chez ces sangs bleus de la Touraine, la famille important plus que le reste. Elisa Delisle put, elle, y échapper, mais ce ne fut pas le cas de ses malheureux parents, cousins au premier degré, au même nom de famille, mais aux titres différents. Et de la même manière, des centaines d’années de consanguinité téméraire avaient fini par fragiliser le sang de chaque génération ; et ces deux époux germains avaient ainsi enfanté d’une Elisa, fille unique et valétudinaire, qui accumulait depuis ses plus jeunes années, les nausées sans raison apparente, les évanouissements impromptus, les fatigues précoces, et les états fébriles et prolongés de cacochyme grabataire.

    De La Gauterie n’était pas dupe : si les parents d’Elisa, d’une fortune bien moindre, l’avaient poussé dans les bras d’un membre d’une famille opulente, la sienne, c’était dans le seul espoir de sortir leur fille des indigences de toute nature. La mort des parents Nehoult arrangeait en plus les affaires de ceux d’Elisa, avec un héritier plus malléable que les fiers aïeux. Mais d’être le pantin d’une vaste opération de mainmise financière, il s’en moquait avec la plus grande des courtoisies, car il avait fini par en tomber fou amoureux. Sa cagnotte serait un peu la leur

    Il se pencha sur Elisa, à moitié réveillée, et eut l’irrépressible envie de lui baiser le front. Elle ouvrit les yeux.

    « Tu t’en vas ramener les Polonais ?

    - Oui, ils arriveront à Caen dans une trentaine de minutes, susurra-t-il. Mais il n’y a pas que des Polonais. L’agence d’intérim m’a dit qu’ils avaient aussi recruté des Roumains et des Bulgares. J’espère qu’on peut leur faire confiance…

    - En tout cas, fit-elle après un petit silence de fatigue, s’ils sont treize, je te préviens, je ne les laisserai pas entrer. »

    « Qu’elle est con… » pensait souvent De La Gauterie, gentiment. Il lui fit un sourire bienveillant et attendri, l’embrassa fougueusement sur la bouche, malgré l’odeur. Décidément, elle pouvait dire absolument n’importe quoi, ses paroles, de l’hydromel capiteux, griseraient abondamment et à chaque fois, sa passion amoureuse. Le baron allait lui-même jusqu’à se demander si l’amour n’avait pas un peu tendance à le rendre niais, ou s’il l’était par nature. Car il lui en accordait bien, des sacrifices, à cette frimousse de princesse, notamment en matière de devoir conjugal. La santé d’Elisa, déjà chancelante, s’était quelque peu dégradée depuis ces huit derniers mois, et l’obligeait à refuser ses avances libidineuses depuis tout ce temps, s’estimant ne plus avoir, momentanément, les capacités d’assumer physiquement ces incursions charnelles. De La Gauterie, de son côté, respectait exactement tous ses refus, ce qui ne l’empêchait pas, lorsque l’instant se faisait tendre, de souvent se mettre en quatre pour trouver les mots justes, afin de la faire cesser de présumer de ses forces. Mais il vivait ces vetos plutôt bien en fin de compte. De toute façon, ils n’en étaient pas de grands consommateurs auparavant, cela ne changeait pas grand-chose. Et puis,  il l’aimait, c’était déjà bien suffisant.

     

    *

     

    De la Gauterie prit la route dans son mini van. En arrivant sur la trois vois, il fut vaguement happé par cette pensée doucereuse, qu’il avait bien de la chance d’habiter une si belle région, où les autoroutes sont totalement gratuites et interminables, où l’on y peut admirer, en roulant l’esprit tranquille, les formidables gibbosités verdoyantes de ces terres humides, les vallées naines dont les adrets sont juchés de douillettes fermes à colombage, où le bitume et la pâture semblent s’être entrelacés avec une logique toute harmonieuse. Tout cela relevait certainement du cliché de carte postale, pensait-il, mais ne dit-on pas qu’il n’y a pas de fumée sans feu ? Et puis, très peu de ses ancêtres avaient entamé la grande aventure de la migration. La raison de ce phénomène apparaissait désormais comme une évidence devant lui : le bon goût était une fortune héréditaire, et malheur aux exilés.

    Ces routes vallonnées menèrent, après vingt minutes, sa triple Seigneurie jusqu’à l’agglomération de Caen. Il se demanda subitement si la bienséance ne l’obligeait à consacrer au moins une journée pour faire visiter à ses futurs hôtes, la si avenante région normande, en longeant la côte, de Pontorson à Dieppe, et en passant par Rouen. Peut-être était-ce la moindre des convenances, juste avant de les jeter au casse-pipe. Je n’aurais qu’à le leur demander après tout, se dit-il. S’ils apprécient le tourisme, ils me fourniront certainement un meilleur travail en échange. Peut-être en profiteront-ils aussi pour me faire découvrir leurs cultures. Et à Elisa, surtout, elle en a bien besoin la pauvre, un peu d’exotisme bon marché lui ferait tant de bien.

    Mais son esprit fut soudain traversé par une image de leur dernier ébat, remontant à quelques mois déjà. C’était Elisa, blanche, nue. Elle était allongée à ses côtés, la tête reposant sur son bras gauche qu’il avait habilement glissé sous ses longs cheveux châtain clair. De son torse hâve émergeaient laborieusement deux renflements cutanés très aplatis, dont les mamelons rosis et proéminents semblaient être les seules preuves de l’existence tangible de seins. Etienne lui triturait amoureusement les tétons, en tenait la base avec le pouce et le majeur, et frottait délicatement le sommet de l’index. La bouche d’Elisa restait béante, laissant s’échapper quelques souffles charnels. Il descendait à présent ses doigts fins sur son ventre haletant, tourbillonna autour du nombril, puis atteignait le bas-ventre. Sa main caressait doucement sa robe pubienne, châtain foncée. Son majeur, galant, s’insinuait entre les deux lèvres inférieures devenues légèrement humides. Là, il cherchait non pas ce bube de féminité qui les exaltait toute, mais un minuscule bout de racine clitoridienne, situé sur l’entrée de la paroi vaginale. Cette partie avait le calibre et la consistance d’un orgelet, mais pouvait mettre Elisa dans des états proches de l’évanouissement. Il le trouvait, puis se mettait à le frottait de haut en bas, avec une régularité impassible. Elisa inclinait alors sa tête rubescente plus en arrière, jusqu’à s’enfoncer dans l’oreiller, faisait une bouche plus large, des soupirs plus intenses, puis fermait soudainement les yeux. De La Gauterie venait d’entrer dans le parking de la gare de Caen. Après trente secondes de vague recherche, il se gara auprès d’une place handicapé. Il se demanda subitement, après cela, pourquoi Elisa se refusait à lui depuis tous ces mois.

     

     

     

    A suivre...

     

     

     

     

    October 28

    Le Singe (2ème partie)

     

     

    Ndla : Nous retournons à notre saga du singe! Certains éléments ont changé par rapport à la première partie, je tiens à signaler que ce n'est pas de l'incohérence, mais juste des retouches faites aux personnages. Merci de votre attention!

     

     

     

    Le docteur R... fixa soudain son verre de vin, l’air pensif.

    « Un orang-outan, dîtes-vous ? l’interrompis-je dans sa présumée réflexion.

    - …Oui... reprit-il après un long moment, semblant revenir soudainement de la sphère semi-onirique dans laquelle il s’était évaporé. Pardon, je suis désolé. J’étais en train de penser à un ami vétérinaire qui souffre d’un cancer. Il faut que je le rappelle demain matin.

    - Mais je vous en prie, c’est tout à votre honneur, lui répondis-je poliment.

    - Non, j’insiste. Excusez-moi pour ce moment de flottement. Pour en revenir à cette histoire, oui, j’ai été aussi surpris que vous. Voire, bien plus, car je l’ai vu en chair et en os ! Imaginez donc le choc et la stupeur face à cet animal sauvage dont je n’avais jamais vu aucun spécimen auparavant, excepté dans les illustrations du petit Larousse, ou lors d’un documentaire d’une expédition de la Calypso du commandant Cousteau ! J’en restais donc bouche bée pendant quelques minutes, si bien que Geert me demanda, le plus normalement du monde, ce que j’avais. ‘Rien, lui dis-je. Mais ce singe, Geert ? Pourquoi te promènes-tu avec un singe dans un hôpital ? Et le personnel va te mettre dehors à cause de cet animal !’ Il me répondit alors que c’était une longue histoire, qu’il en reparlerait plus tard, qu’aujourd’hui était un grand jour, celui de la naissance de leur quatrième enfant, et que le personnel — très compréhensif ou très incompétent — lui avait juste demandé de rester dans le hall d’attente. Je décidai alors, un peu précipitamment, de l’emmener dans la salle où se trouvait Ann-Camille afin qu’il assiste à l’accouchement de sa femme. Mais il s’y opposa pour une raison assez étrange. En effet, il me sortit que les médecins ne laisseraient jamais entrer un animal dans une salle de maternité, et qu’il préférait attendre ici. Mon air médusé sembla le surprendre, comme si j’eus été à blâmer. Il pouvait pourtant y aller seul, sans son nouveau compagnon. ‘Vas-y si tu veux. Moi, il faut que je m’occupe de mon animal, je ne peux pas le laisser seul.’

    « Son attachement pour cet orang-outan me scia littéralement, il n’y avait pas d’autres mots. Je m’assis alors à ses côtés, sur les sièges en plastique bas de gamme de l’hôpital, attendant quelque chose, je ne sus plus très bien quoi. J’essayai par la suite d’en savoir plus sur cet animal. Que faisait-il là, près de lui ? Tout ce que je pus tirer de Geert, du moins au début, ce furent de longs prolégomènes sur la proximité génétique entre l’orang-outan et l’Homme, de la disparition de son habitat à Bornéo, de son intelligence indéniable et sous-estimé… Bref, les choses les moins intéressantes que l’on puisse raconter sur Terre ! Après deux ou trois heures d’un monologue interminable, il m’en dit un peu plus sur les circonstances de sa rencontre avec la bête.

    « Il était parti faire du tourisme avec un groupe d’investisseurs anglo-néerlandais dans la partie continentale de la Malaisie, à Port Dickson, non loin de Kuala Lumpur. Ils profitèrent de leur passage pour visiter le zoo de la ville, distraction tout à fait honorable pour des gens assoiffés de découverte. Et c’est là que Geert passa devant le site des orangs-outans. Ses yeux, comme guidés par la providence, se posèrent sur l’un des animaux, impassible et immobile à l’intérieur de l’enclos en verre. Bien que ce dernier vécût parmi d’autres de ses semblables, l’homme fut frappé que la bête se tînt à l’écart du groupe, peut-être ostracisé à cause d’une fatwa lancée par le mâle dominant de la troupe, supposa-t-il hâtivement. Et il fut immédiatement attendri par son regard triste obscur. Ce jour-là, notre homme d’affaire resta l’après-midi entière la tête appuyée contre la vitre de la cage, à le contempler, à échanger des regards tendres contre des mimiques à résonance humaine. Il me confia être souvent revenu par la suite dans ce zoo, deux à trois fois par semaine, faisant à chaque fois le trajet de 300 kilomètres qui séparent Singapour de Port Dickson, juste pour se tenir devant le mur transparent qui le séparait du singe, et l’admirer passivement toute la journée, sans rien faire de plus. Un soir, il loua spécialement une chambre d’hôtel pour pouvoir, le soir, se documenter à la bibliothèque de Port Dickson, soudainement empli de l’intérêt pour le quadrumane des bois. Il put ainsi lui rendre ne seconde visite le lendemain, tout en économisant le temps et l’argent que coûtait le voyage.

    « ‘Quelle grosse erreur quand tu tortures un animal qui vit normalement solitaire, et que tu le fais vivre en société ! J’ai trouvé ça scandaleux, Roland, ça me mit en colère. L’orang-outan, ce n’est pas un gorille, c’est un animal qui ne veut pas subir la méchanceté de ses camarades !’ s’exclama soudainement Geert. Il m’avoua ensuite qu’à partir de ce moment-là, il pensait à ce primate toute la journée, jusqu’au soir avant de se coucher, et même lors d’âpres séances de négociation avec les Malaisiens. Cela relevait carrément de l’obsession, et il en était étrangement bien conscient. Puis la veille de son départ de Malaisie, Geert rendit une dernière visite à son animal. Il eut l’impression profonde que le regard du singe fut plus triste qu’à l’accoutumée cet après-midi là, et fut intimement persuadé que l’orang-outan, devinant mystérieusement que ce serait leur dernier rendez-vous à tous les deux, se tourmentait amèrement sur les conséquences de son départ. Finis les moments de tendresse où l’ineffable s’exprimerait sans retenue, finis les tête-à-tête complices et affectueux où le réconfort d’un partage faisait s’envoler toutes les peines du monde, fini l’émotion d’un rire salutaire qui muait les pluies de seconde en nuées vaporeuses intemporelles. Cette perspective noua la gorge des deux compagnons. Geert discerna une fine larme couler de l’orbite du singe. Il s’effondra. Non ! Cela ne pouvait en rester là ! Il ne put supporter une minute de plus le tableau morose qu’annonçaient ces angoissantes perspectives, et partit audacieusement s’entretenir avec le directeur du zoo. La discussion fut très brève, il lui proposa directement une somme faramineuse pour sortir l’animal du zoo et l’emmener pour de bon vivre avec lui. Le directeur du zoo ne put refuser cette proposition, surtout qu’une grosse partie du montant irait directement dans sa poche. Geert ne quitta plus son orang-outan par la suite. ‘C’était un gros bordel à l’aéroport pour l’emmener’ me confia-t-il en frottant ses cheveux contre le poil cramoisi de l’épaule du singe. Mais il me souffla que l’argent résolvait bien des soucis dans ce genre de circonstance, et dans ce genre de pays. J’en eus la preuve devant moi. »

    Le médecin finit son verre d’une prompte gorgé.

    « Geert se leva du siège en même temps que son primate. A mon avis, son comportement exigeait l’intervention immédiate d’un psychologue ou d’un psychiatre. Je commençais à le considérer avec un esprit déconcerté. Plus je les voyais, ensemble, tous les deux, et plus l’incongruité, le ridicule de la situation dans laquelle Geert se mettait tout seul, dominaient la tonalité générale du tableau qui se peignait devant moi. Car, avez-vous jamais assisté au truculent spectacle d’un homme mesurant presque deux mètres de haut, promenant par la main son petit singe dans un hôpital ? Eh bien c’est ce qu’il fit tout au long des interminables heures que duraient l’accouchement d’Ann-Camille.

    « Et voilà que le crépuscule commençait à s’épancher peu à peu dans le ciel. Mon corps épousait de moins en moins la forme de mon siège. Quand soudain, les battants de la porte de notre salle d’attente s’ébranlèrent, et le tumulte provoqué me sortit brusquement de mon incommode assoupissement. Une infirmière du service maternité demanda aux personnes présentes — une immense foule constituées de Geert, son singe, moi … et ce fut à peu près tout — qui était là pour madame Rijkevoors. Je me levai instantanément, Geert resta de marbre. Je me retournai vers lui, très embarrassé par son immobilisme. Je le vis faire un truchement de tête me signifiant d’y aller à sa place. Toujours à cause de son animal qu’il ne pouvait quitter, vous vous en doutez bien… Quelque peu déchargé de ma culpabilité, j’accompagnais d’un pas volontaire, un brin anxieux, l’infirmière. Elle me demanda si j’étais l’heureux papa, ce à quoi j’eus beaucoup de mal pour répondre ; aussi, je décidai de riposter immédiatement par une question bien sentie sur l’état de santé d’Ann-Camille, ainsi que sur la manière dont s’était passé l’accouchement. Rien à signaler, tout s’était déroulé parfaitement, sans incident aucun, la mère et le bébé se portaient comme un charme. Je l’interrogeai alors sur le sexe de l’enfant : c’était une petite fille de 2,57 kg. Je souris, rassuré ; nous arrivâmes devant leur porte. L’infirmière me jeta alors un regard dubitatif, puis lança, de manière quelque peu effrontée à mon goût :

    ’Vous n’êtes pas le père de l’enfant, je me trompe ?

    - Euh… Qu’est-ce donc qui vous fait dire cela, mademoiselle ? rétorquai-je.

    - Un père ne demande jamais le sexe de son enfant. Soit il le sait déjà, soit il veut le découvrir de lui-même.’

    Bien. Maintenant, je le saurai, me dis-je alors. Elle me laissa entrer malgré tout, non sans quelque hésitation. Je sentis qu’elle agirait en conséquence selon la réaction de la patiente derrière la porte. Ann-Camille était tout de blanc vêtu, allongée sur son lit, son nouveau-né dans les bras. Elle tourna la tête dans notre direction, et fronça les sourcils en croisant mon regard. L’infirmière lui demanda si tout allait bien, et Ann-Camille acquiesça de la tête après un moment de silence. La femme sortit, nous laissant seuls.

    ‘Qu’est-ce que tu fais là ? Je t’ai dit de ne pas venir ! me lança-t-elle immédiatement.

    - Je… Je suis venu te voir… Geert est revenu.’

    Je vis alors son visage s’éclairer.

    ‘Où est-il ? Il est là ?

    - Oui… D’ailleurs il est là… dans l’hôpital…

    - Mais… pourquoi il ne vient pas ? Tu l’as empêché de venir ?

    - Non, non, pas du tout, je n’ai rien fait pour qu’il ne vienne pas. C’est lui, il ne voulait pas venir… Enfin… il ne pouvait pas. Mais ce serait trop long à expliquer, Ann, crois-moi.

    - Ce que je crois, c’est que tu te fous de moi ! N’insiste pas, tu me stresses, je viens d’accoucher ! Je t’ai dit que tout était fini entre nous, qu’il ne fallait plus qu’on se voie. C’est fini, Roland, j’ai un mari et des enfants que j’aime !’

    « Je ne vous cacherai pas que, même si je sus dès notre premier baiser que cette relation finirait étouffée par une chape de plomb, je fus littéralement démoli par les propos d’Ann-Camille. Amoureux ? Je l’ai certainement été. Pour la première fois de ma vie, je ressentis, une jalousie qui rongeait toutes les cellules de mon corps, aussi forte, sinon pire, que celle d’un mari trompé. Je me figurai Ann-Camille folle amoureuse de cet idiot resté dans là-bas, dans le hall, cramponné à son andouille de singe, alors qu’une femme d’une telle envergure attendait fiévreusement sa venue, attendait qu’il lui montre avec la pire impudicité qui soit, la joie de retrouver enfin sa femme après une si longue période d’absence, ainsi que son indécent bonheur d’avoir eu une fille. Et rien de tout cela ! Plus j’y pensai, et plus je prenais conscience que cette situation n’était que pur gâchis.

    « Elle reprit moins violemment :

    ’Va chercher Geert, je t’en supplie ! J’ai besoin de le voir, et qu’il voit notre fille. Je suis vraiment désolé de ce que je viens de te dire Roland…. Excuse-moi, c’est la nervosité de l’accouchement‘

    « Je lui fis un sourire bienveillant, doublé d’un ‘ce n’est pas grave’ complaisant en guise de réconfort, mais n’en pensait pas moins. Que vouliez-vous que j’eusse fait d’autre ? C’était perdu d’avance. Le silence à des vertus que la vérité abhorre, pensai-je… Je suivis cet aphorisme à la lettre, et partis à la recherche de Geert, qui se trouvait toujours dans la salle d’attente avec son animal. Je lui dis que sa femme voulait absolument le voir. Il me demanda, d’un ton tracassé, si sa visite était vraiment nécessaire, comme s’il essayait de mesurer le degré d’attachement que lui tenait sa femme, par rapport à celui qu’il tenait pour sa bête à poil. Je lui répondis que oui, et que, s’il le voulait, je pouvais garder son orang-outan pendant qu’il allait la voir ; après tout, cette bestiole avait l’air obéissant, et même sociable, tant il ne faisait rien d’animal. Il me répondit que non, qu’il l’emmènerait quand même avec lui.

    ‘Mais tu es fou ! m’écriai-je. On ne sait pas dans quelle décharge ou quelle boue ton orang-outan a pu traîner ! Il pourrait transmettre des microbes à ta femme encore toute fragile.

    - Ne t’inquiète pas, Roland, j’ai vu un vétérinaire avant de revenir. Et en plus, je l’ai fait avoir une douche avant qu’il vienne ici.

    - mais quand même… Tu vas filer une peur bleue aux patients que tu vas croiser dans le couloir, ajoutai-je pour le dissuader.’

    « Son air tranquille et sûr me désarçonna, comme s’il avait poussé le vice jusqu’à parer à toutes ces éventualités, bien longtemps à l’avance. Il prit le sac à dos qu’il avait auprès de lui, et en sortit un gros sweat à capuche vert, au moins de taille XXL. Il affubla le quadrumane de cette fripe qui lui arrivait jusqu’au genou, et je fus surpris de la docilité ainsi que du calme avec lequel l’animal sauvage se laissait faire ; on aurait dit un père changeant son enfant de vêtements. ‘C’était mon astuce pour le faire voyager dans l’avion, tu ne trouves pas qu’on dirait un vrai petit enfant ?... Il est passé presque inaperçu.’ Effectivement, c’était saisissant comme une pièce de tissu, aussi informe soit-elle, pouvait à ce point anthropomorphiser un tel animal. C’était plus qu’un cousin de notre espèce, un demi-frère même ! Geert et le singe prirent la direction du couloir, je les y menai. En marchant à côté d’eux, je les voyais qui se tenait tendrement par la main, c’était à la fois touchant et saugrenu. Et j’ajouterai malsain aussi, car de papa à enfant, ce fut ensuite l’image d’un couple d’amoureux mais mal assorti qui frappa mon imaginaire. Je n’avais jamais vu cela !

    « Lorsque nous atteignîmes la porte derrière laquelle se trouvait Ann-Camille, je décidai de les laisser entre eux, dans leur intimité familiale. Geert me demanda si je pouvais m’occuper de Louise et de Bernard, leurs deux enfants, qu’il supposait être restés à la maison. Mais je le rassurai en l’informant qu’ils étaient partis en colonie, et qu’ils ne reviendraient que dans une semaine. Il me souria alors, me salua de la main d’un geste amical. Je repartis, le cœur lourd. J’entendis un léger cri de surprise…

    « Vous vous doutez bien que j’aie passé la plus grosse partie de la nuit à ruminer incessamment toutes mes frustrations et mes interrogations, étendant cette activité stérile durant mes consultations de la journée. Ce ne fut qu’au soir que je reçus un coup de fil. C’était Geert, tout joyeux d’être à nouveau papa. Je n’eus même pas le temps de lui demander comment sa femme avait réagi face à sa son singe, qu’il coupa mon élan oratoire en me lançant à brûle-pourpoint, une invitation à un barbecue qu’il allait organiser jeudi prochain, date du retour de ses deux autres enfants, pour fêter son retour, ainsi que la naissance de sa fille. Au fait, vous ai-je dit qu’ils l’avaient prénommée Annabelle ? Un nom prédestiné, n’est-ce pas ? »

    Le médecin nous fixa, ma compagne et moi, avec un grand sourire. Nous ne comprîmes pas exactement son allusion. Il poursuivit presque instantanément.

    « Résumons-nous : voilà que j’étais invité à une réception organisée par le mari d’une femme sublime dont je suis follement amoureux, et que celui-ci était revenu de son voyage en Malaisie affublé d’un orang-outan adulte, tenant plus à ce dernier qu’à son épouse, qui se sentait elle-même fautive de l’avoir trompé avec moi ! Dans quel pétrin m’étais-je encore fourré ? Je me le demande encore. C’est donc en compagnie de ces tracas et vaines réflexions d’homme désespéré, que je me rendais à cette sauterie organisée par mes voisins, et amis avant tout. Autant le dire tout de suite, l’accueil de la part d’Ann-Camille fut d’une froideur… La seule parole échangée au cours d’une heure entière en ma compagnie fut un « bonjour » très plat, et un « Geert est si heureux de son nouveau bébé ». Il faut dire que je ne les avais pas revu de toute la semaine. Ni même sa petite fille d’ailleurs. Je reconnaissais en elle les yeux, ainsi que le menton de sa mère. Mais bizarrement, durant un quart de seconde, j’eus aussi la sensation plus qu’inconvenante d’avoir reconnu quelques-uns de mes traits sur ce visage de nourrisson. Mon dieu, je devenais fou ! Cette pensée était tout bonnement absurde et irrationnelle. C’était impossible, elle était déjà enceinte lors de nos étreintes. Je dissipai ces inepties d’un bon coup de Côtes-du-Rhône.

    « Quant aux autres enfants, ils parurent heureux de me retrouver, surtout Louise. La colo en Bretagne fut une véritable horreur pour cette jeune fille délicate, et dormir sous une tente, à même le sol, lui fut d’un vulgaire. Elle ne se fit pas d’amis, ils n’étaient pas assez intelligents et bon aux échecs. Je lui avais toujours dit de ne jamais s’abaisser à la hauteur des gens qui ne lui arrivaient pas au genou, et je fus bien aise que cette jeune fille intelligente et iconoclaste suivît mes  précieux conseils. Je pus aussi noter que, toujours sur ces mêmes conseils, elle m’avait avoué joyeusement, mais à voix très basse, avoir arrêté sa consommation occasionnelle de LSD, et faisait désormais passer ses frustrations dans un jeu qu’on jouait sur la télévision, avec des joysticks, Pong, qu’elle avait découvert à la colo. Et depuis que sa mère le lui avait acheté, en plus de tout l’appareillage qui allait avec, elle passait sa vie dessus. C’était au fond une addiction pour une autre, en heureusement beaucoup moins dangereux. J’étais réellement radieux de mes retrouvailles avec Louise, la seule personne, en fin de compte, qui me considérait sincèrement dans cette famille bien étrange.

    « Mais voilà, ce timide tressaillement de joie devait s’interrompre dans le turbulent fracas du drame. Le téléphone retentit au beau milieu de ce calme après-midi. Ann-Camille rentra à l’intérieur pour y répondre. J’entendis quelques vagues mots en néerlandais, le ton semblait sérieux. Puis le silence. Un long silence, suspect. Quand elle appela Geert, qui me confia encore une fois son singe. Ce furent les mêmes mots en Néerlandais, mais en plus fort. Quelque chose se passait, je sentis la tension dans l’air monter en même temps chez les enfants. Les deux finirent par rentrer. Et après quelques minutes, je crus entendre de légers sanglots. Geert revint dans le jardin, la mine grave et défaite. Au téléphone, c’était le Ministère de la Défense des Pays-Bas. Il venait d’annoncer la mort de Jerominus, l’aîné, le fils chéri, au Liban. Il n’avait pas survécu aux blessures et dégâts infligés par une mine. Sa famille l’attendait la semaine prochaine, date de sa prochaine permission, pour qu’il puisse admirer, connaître lui aussi sa nouvelle petite soeur. »

     

     

    A suivre...

     

     

    September 03

    Clair de lune

     
     
    Ndla : Je mets une toute petite parenthèse à l'histoire du singe, hésitant encore entre plusieurs fins possibles. En attendant, je publie pour la joie de mon public adoré (merci Elise ! ;-) cette nouvelle à chaud (désolé pour les coquilles et autres aberrations). L'histoire sert non seulement de prétexte pour une réflexion sur l'utilisation, dans les discours notamment, de la légitimité de ce qui semble "naturel" pour l'Homme, mais aussi, et comme toujours dans mes histoires, pour une réflexion sur les difficultés des rapports hommes/femmes. J'aurais pu la diviser en plusieurs parties, mais j'y ai senti une sorte d'unité narrative indivisible. Je souhaite donc un bon courage aux lecteurs assidus ! Et merci à vous !
     
     

    Ce soir, la lune brillait parfaitement. Ronde, entière, resplendissante, clinquante, proche, elle s’état parée de ses attributs qualificatifs les plus ostentatoires pour cette nuit. Mais ce qui frappait par-dessus tout le spectateur averti, c’est qu’elle était rousse. Ce curieux teint qu’elle adopte plusieurs fois par an, transforme les eczémas grisâtres habituels qu’elle arbore fièrement les autres jours de l’année, en énormes taches de rousseur brunes foncées ; ou bien, selon la propre perception sensible de chacun, cette coloration orangée métamorphosaient ses sombres macules en une peau d’adolescent, parsemée de pullulantes croûtes épidermiques cramoisies en début de vie. Agathe, elle, avait penché pour la seconde option : devant ce spectacle relativement rare, une synesthésique confusion entre vue et odorat faisait parvenir jusqu’à ses narines un vague parfum de sang à peine séché, le sang d’une plaie en voie de coagulation.

    Agathe était allongée sur la pelouse, le corps traversé de secousses relativement violentes et régulières. Bien qu’en débardeur, à moitié nue, et en dépit de la fraîcheur en cette nuit de mars, elle ne grelottait pas de froid. Ces secousses, c’était parce qu’un corps viril, velue, et volumineux, était en train de la ramoner furieusement sur l’herbe humide du parc municipal. Il grognait d’effort, ou de plaisir, ou des deux ; ses braillements hédonistes flottaient dans les airs, se mélangeaient à la brume naissante, en suspension au-dessus des deux corps. Tandis qu’Agathe, elle, fixait sereinement la lune, la mine calmement satisfaite. Elle avait joui une dizaine de minutes auparavant, peu après le début de leur ébat nocturne et bucolique ; ce qui n’était tout de même pas commun pour une femme qui se disait elle-même ne pas facilement atteindre le saint orgasme. Sa quête avait très certainement du être accélérée par les conditions externes du lieu, sous la vue potentielle d’un public. D’ailleurs, qui sait, un spectateur indiscret s’était peut-être dissimulé derrière un des buissons feuillus qui les entouraient, pantalon sur les chevilles, en train de sauvagement se palucher. Cette probabilité excitait Agathe. Du moins, il y avait dix minutes de cela. À présent, elle avait eu ce qu’elle voulait, et restait là, étendue, à attendre, à subir ces va-et-vient, par pur altruisme pourrions-nous presque supposer. Elle tentait vaguement de continuer à mettre un semblant de cœur à l’ouvrage dans cette affaire qu’elle-même avait initiée. Mais rien n’y fit. Elle ne pouvait désormais cesser de penser à autre chose : des tracasseries à propos de sa minuscule studette d’étudiante en quatrième année de sociologie, studette qu’elle quitterait dans deux mois déjà. Et qui était vraiment crade. Et avait vraiment besoin d’un bon coup de balai. Et de serpillière. Et Kouchka, sa chatte, qui avait tendance à laisser des poils partout. Et à saloper le tapis surtout. Même à coup d’aspirateur, ça ne pardonnait pas ces poils. Puis cette odeur de sang qui revenait soudainement à la charge, chatouiller ses vibrisses… Mais… cette odeur de sang ?!... Elle s’aperçut que cette exhalaison n’avait en réalité rien de synesthésique du tout : ce wisigoth lui avait griffé l’épaule gauche jusqu’au sang, sans qu’elle le ressente comme une douleur, encore assommée par son orgasme. Il était en train de lui lécher félinement la plaie !

    « Merde ! J’ai vraiment le chic pour les choisir, les mecs… Quand c’est pas des queutards sadiques, faut que je chope un cannibale cette fois… Pourvu qu’il s’en prenne pas à ma poitrine, il serait capable de me la bouffer accompagnés d’une sauce gribiche… » se dit-t-elle.

                      Sitôt pensé, sitôt fait. Tout le long de ce sulfureux coït, il pilonnait le bassin d’Agathe comme un possédé. Il avait fait reposer ses mollets sur chacune de ses épaules à lui, en entourant ses puissant bras sur chacune des deux cuisses de la jeune fille. On aurait juré un prisonnier s’agrippant à des barreaux, certes un peu bas, pour sortir la tête entre ceux-ci. Quand lui vint subitement l’envie de laisser tomber sur le sol la jambe gauche d’Agathe en se dégageant le bras droit. La pogne baladeuse, ainsi libérée, se posa alors sur la base de sa clavicule de la victime, lui arrachant au passage la bretelle de son débardeur. La demoiselle fut confortée dans ses craintes, à l’idée que l’attention de l’homme vint à se porter sur son ondulante poitrine. Il continua à longer le corps rafraîchi de la jeune fille de sa grosse main, profita du trajet pour abaisser au nombril son décolleté, et mettre ainsi son buste à nu, luisant de ce fait sous le clair de lune. Avec une énergie certaine, il lui pressa lourdement, d’une paume quelque peu forcenée, l’aréole gauche.

                     « Ouh la vache ! Il y va fort, le salaud !... Ca, ça s’appelle un geste trop amoureux dans le langage baudelairien…Il pourrait dire pardon !... » pensa-t-elle ironiquement.

            Elle vérifia d’un rapide coup d’oeil : ça va, son sein n’avait pas encore éclaté. Elle nota au passage que le pouce et l’index aiguisés de la main du type se mettaient en évidence par rapport aux autres doigts. En effet, de ces deux phalanges, il lui pinça soudainement le téton, sans retenue aucune. Agathe poussa un petit hurlement, mélange de douleur et de chatouille. Le type n’en tint pas compte. Ou plutôt si, pensant qu’elle adorait ça, la salope ! Elle cessa alors de fixer la lune du regard pour, cette fois-ci, essayer de capter celui du type ; et ce, afin de lui faire comprendre, par un subtil froncement de sourcil réprobateur, que c’était désagréable, que ça faisait mal, et qu’il fallait y aller mollo, mon garçon. ! En vain. Les yeux du type étaient désormais rivés sur sa poitrine, deux légères, graciles pyramides de chair bombé coiffé d’une excroissance brune acajou. Une dans chaque main, il commença à les malaxer avec force brutalité, puis à lui mordre les mamelons. L’exploit fut qu’il ne cessa pas une seconde de limer.

                      « Putain, le con, c’est sûr, il va le faire ! Il va vraiment le faire… Il l’a planqué où la sauce gribiche ?... »

                     Heureusement pour elle, il se contenta simplement de les téter. Certes un peu violemment, il tirait dessus de plus belle, tel un nourrisson vicieux affamé. Mais elle ne disait rien non plus. Elle avait beau être une personne franche et directe, Agathe, dans ces situations-là, elle n’osait et ne souhaitait absolument pas articuler la moindre parole intelligible pouvant être sujette à la moindre interprétation pour le partenaire. Les susceptibilités de chacun sont si exacerbées en ces charnels instants, et un mauvais mot si vite sorti... Puis dans l’optique d’un éventuel second orgasme, cela lui aurait complètement coupé sa concentration, ou plutôt sa recherche de concentration.

    Le type arrêta enfin de se focaliser sur ses seins. Il sortit la tête pour maintenant contempler ses yeux. « Merde… Il essaie de communiquer ou quoi ?... » se souffla-t-elle à elle-même.

    Elle fixa les siens en retour. Ses prunelles n’exprimaient rien de particulier. Non, vraiment rien. Elle remonta doucement vers ses sourcils. Tiens… Agathe nota attentivement que les sourcils avaient une part cruciale dans ce qu’exprimait un regard. En effet, sans sourcils, des yeux, aussi clairs ou colorés soient-ils, ne sont absolument d’aucune utilité pour communiquer. Voyez un œil en gros plan, il ne vous dira rien de plus que le fait qu’il n’est qu’une rotondité anatomique qui peut se mouvoir dans tous les sens, et rien de plus. Non, vraiment, les sourcils sont aux yeux ce qu’exactement est le marionnettiste à la marionnette : il lui insuffle son attitude, ses mouvements, ses expressions, tout ce qui donne l’illusion de la vie, toute son existence en somme. Et en ce qui concernait le type, Agathe se rendit subitement compte qu’il renfrognait exagérément les siens, de sourcils, tant il ne relâchait rien dans ses frénétiques efforts néphrétiques ; elle ne reconnaissait plus rien des brosses de balai rectilignes qui surplombaient au plus près ses paupières, choses qui l’avaient tant attiré chez lui. Elle eut alors une étrange révélation : ces mirettes devant elle, d’un vert batard, étaient en fait les minuscules, et néanmoins primordiaux, éléments d’un vaste ensemble que constituait la grimace désopilante qu’il se dessinait là, supposait-elle, de manière involontaire. Le front était si plissé qu’il paraissait avoir diminué de moitié par rapport à sa taille d’origine, les traits du reste du visage, les lignes fripées qui traversaient sa bouche et ses pommettes, tous semblaient irrésistiblement s’enfoncer dans la tranchée formée par le contour de son nez. C’était une gueule de Popeye, mais en pire : un millimètre de plus vers le centre de la face, et tout ce qui composait un visage aurait disparu sous les plissures de la base des narines. Il y eut soudain comme une petite étincelle dans les méninges d’Agathe. Comment pouvait-on réagir autrement que par un fou rire goguenard face à cette figure impayable, digne d’un accouchement difficile, ou d’un passage à la selle laborieux ? La jeune femme étouffa le sardonique réflexe par une longue et chantante quinte de toux. S’il ne disait rien, c’est que c’était passé inaperçu. Et il ne souffla mot, continuait sa grimace. De toute façon, elle pensa qu’il était tellement dans le feu de l’action, que même l’atterrissage d’un DC-10 à proximité lui serait passé inaperçu ; et elle avait d’ailleurs une bonne raison de le penser.

    C’est qu’elle le sentit bien qu’il venait de redoubler d’effort dans les percussions de son acte fornicateur ; cela monopolisait maintenant toutes ses forces musculaires (d’où certainement cette moue ridicule dont il n’avait pas conscience). Le dos d’Agathe frottait, raclait, râpait le peu d’herbe qu’il restait en dessous, elle ressentait comme de fines brûlures très irritantes au bas de la nuque. C’est sûr, des cloques allaient se former. Les chocs de la large et musculeuse zone pelvienne du type contre ses frêles adducteurs à elle devenaient de plus en plus virulents et sonores, ils ajoutaient encore plus aux décibels de ses grognements enflammés. Il avait, par ailleurs, franchement accéléré le rythme de ses coups de butoir sur la muqueuse vaginale, cela commençait à devenir véritablement désagréable pour la jeune étudiante. Mais elle n’osait toujours rien dire. Ce fut sans doute par indulgence, presque par culpabilité pour s’être délectée trop tôt et bien avant lui, qu’elle le laissait faire. Puis ce dynamisme copulatoire était peut-être son moyen à lui pour atteindre l’ultime jouissance. Et pour elle aussi, devait-il penser. Le problème fut qu’ils ne s’étaient quasiment pas échangés le moindre mot avant de venir s’installer ici, elle ne s’était même pas donnée la peine de lui demander son prénom. Enfin… peut-être que si, mais elle avait du l’oublier. Et lui, n’étant pas exception à infirmer la règle, appartenait certainement à cette immense race d’homme animé par la conviction qu’une femme ne disant point mot consentait forcément à leur manière de procéder. En effet, la tentation de trouver une mécanique, un automatisme dans les postures voluptueuses en compagnie d’une femme se révélait indolemment alléchante pour n’importe qui. Il suffisait d’y aller vite et fort. Puis il est vrai qu’en plus, la grande majorité des amies d’Agathe lui avaient confié que c’était par des va-et-vient très rapides et soutenus qu’elles atteignaient pleinement le délice extatique, absolu et sauvage. Mais pour Agathe, il n’en allait aucunement de cette manière : cela devait se rythmer d’un doux pas mesuré, se bercer d’un flux régulier qui méprisaient le temps, être coulant, précis, fluide, comme un beau nocturne de Fauré, son compositeur classique favori. Evidemment, ses ébats idéaux à elle n’étaient pas du tout exempts d’une certaine animalité propre à tout bon ébat, non. C’était juste qu’il fallait que cette animalité passe par une plus grande subtilité que de violents et brutaux coups de bite rageurs assénés de manière gratuite et quelque peu aléatoire au cours de l’acte ; là, c’était juste n’importe quoi. Un auguste raffinement enveloppant un flot impétueux de pulsions primaires, c’était un peu ça l’amour avec Agathe. C’était peut-être ça Agathe, tout simplement.

     

    *

     

    « Ca y est… je crois que c’est mort… » soupira-t-elle, comme résignée par l’annonce d’une fatale nouvelle. Elle parlait d’un second orgasme. C’était foutu, il avait frappé trop fort, une terrible douleur dans la zone gauche de sa paroi vaginale, comme un bleu qu’on s’amusait à toucher, venait d’empoisonner le coucher de ce beau clair de lune, magistralement débuté. Ce serait bien égoïste de freiner cet homme à ce moment précis, où sa volonté solennelle de pouvoir jouir à son tour devenait beaucoup trop évidente et visible, cela atteignait quasiment un point de non-retour. Mais cette contusion à l’intérieur de son bas-ventre, doublée de cette précédente griffure sanguinaire sur l’épaule, ça faisait quand même beaucoup à supporter pour un acte qu’on a l’habitude de présenter comme ultimement divin et indispensable. Agathe décida alors de le fixer en retour dans les yeux ; ce fut elle qui maintenant voulut communiquer, lui agiter un drapeau blanc à travers ses pupilles. Mais il avait toujours sa stupide grimace indécrottable, comme si chaque élément de sa jolie gueule s’était inextricablement englué dans cette bourbe épidermique baignant dans la sueur ; et il ne lui prêtait guère d’attention ! Les quinquets olivâtres du type s’étaient en effet refocalisés sur sa stimulante poitrine. Et l’on assistait alors à un dépit fataliste, voire, comme une légère lueur de désespoir chez Agathe. La lâcheté avait pris le dessus sur ses décisions ; ne lui restait donc plus qu’une solution : subir, en s’injectant une bonne dose d’auto-persuasion dans les veines, et surtout dans la vulve. Car après tout, il la méritait bien son éjaculation, ce vigoureux jeune homme, certes un peu peine-à-jouir ! Mais pour une fois qu’un homme ne s’était pas négligemment abandonné durant les premières secondes d’un face-à-face, c’était la moindre des choses que de lui laisser ce signe de reconnaissance. L’acte sexuel est un échange, c’est bien connu.

    S’oublier en admirant cette pleine lune, éclatante et triomphale, il n’y avait que cela de vrai en attendant. Les charmes de la nature, contrairement à ceux humains, semblaient éternels et mille fois plus attrayants qu’un doux baiser amoureusement cadeauté par un bel homme. Du moins, à cet instant-là. L’astre paraissait de plus en plus rouge, ses rayons, au final, se diluaient beaucoup dans le flot embrumé de la nuit, ils n’éclairaient que très peu ces deux beaux amants d’un soir. Les lumières des lampadaires s’étaient éteintes. Les étoiles, plus à leur avantage que jamais, formaient une assemblée de torches cherchant chacun à se disputer l’attention de nous pauvres humains. Agathe fut soudain traversée par cette pensée quelque peu désabusée, qu’au fond, tout était peut-être dérisoire face à l’intemporalité de la nature. L’Homme n’est rien, ne fait que passer. Et l’œuvre de luxure, pour lequel des êtres humains, appartenant spécialement à la gent masculine selon elle, seraient prêt à payer très cher, à tuer, ou donner de leur vie pour pouvoir s’y adonner, commençait à sonner comme ridicule à ses oreilles. Elle, qui, au fil de ses pubères années, fut caressée en tout et pour tout par plus d’une quarantaine de verts-galants enhardis par la saveur de ses lisses et longs cheveux safranés, son teint églantine moucheté de fines taches de rousseur qui épiçaient encore plus son sourire puéril et aguicheur ; elle, qui voyait le sexe comme une curiosité et un amusement à la fois, auquel, elle en était consciente depuis sa défloraison, l’on aime à se livrer parfois plus par pur narcissisme que par réel désir ; elle, qui ne jurait que par ces décharges euphoriques d’hormones procurées par ces délicieux moments de frénésie et d’excitation, plutôt rare dans une vie en fin de compte, venait à l’instant de réaliser la supercherie idéologique, dissimulée derrière le conventionnel caparaçon discursif, et qui consistait à ériger la chair comme LE plaisir absolu et LE ravissement indispensable pour une existence complètement épanouie.

             C’était cela pour Agathe : l’acte fornicateur opéré par l’homme servait de fondation pour toute cette nébuleuse rhétorique liée au machisme. Parce qu’au au fond, cette sacro-sainte Nature avait conçu les choses de telle sorte que le sexe masculin fût celui qui devait être actif pendant la reproduction, et celui féminin, le foyer ardent qui devait astucieusement, et de manière répétitive, être sondé durant le coït. Il allait donc de soi, que dans l’esprit de monsieur, prompt à l’extrapolation, sa place dans une société était celle de l’action, du mouvement, de l’activité ; alors que pour madame, empirisme faisant foi, c’était tout à fait le contraire : à elle les joies du repos, de l’oisiveté relative, et due l’inertie. Après tout, elle avait, durant un orgasme, une satisfaction si extraordinaire, presque hystérique, voire effrayante à certains égards pour le viril partenaire (et ce, sans qu’elle n’ait à bouger le moindre pouce, donnant ainsi l’illusion de se vautrer avec délectation dans la passivité la plus totale, comme les porcs dans la boue), que son rôle ne pouvait que s’inscrire dans l’ankylose sociale la plus totale, jusqu’à la passivité forcée. Et c’est bien connu, les choses qui semblent dictées par la Création font force dans le cheminement idéologique chez l’humain ; aussi, chacun des deux sexes avaient fini, avec plus ou moins de facilité, par se conformer à l’opinion commune que mère Nature avait toujours raison, et plutôt dix fois qu’une. Mais alors, qu’y avait-il d’intrinsèquement dégradant dans le fait d’être à la place de celui qui n’agit pas ? Pourquoi nos sociétés avaient une opinion si déshonorante à propos de la passivité ? Une ordonnance divine l’avait-elle donc promulgué ?

             A cette dernière question, la réponse était bien entendu négative. Est donc venu se greffer sur ces véridiques considérations sur l’action et la passivité, le désir de domination et de pouvoir. Il ne fallait pas les trouver plus loin, ces beaux instruments qui allaient gratifier le genre masculin dans ce désir, certes normal, de reconnaissance, pour avoir été si altruiste vis-à-vis de madame, en lui fournissant une rampe de lancement à l’émerveillement de ses sens. Car ne nous y trompons pas : le pouvoir n’est jamais une fin, mais seulement un moyen. Un moyen comme un autre de compenser les carences frustratrices qui tourmentent continuellement la psyché. Aussi, pour asseoir un pouvoir que l’on présume déjà en sa possession, il fallait amener les preuves syllogistiques de sa domination sur l’autre groupe, et ce, de la manière la moins flagrante qui soit. Outre sa domination en terme physique, très visible entre un homme et une femme, qui n’était pas suffisante, il fallut en plus, pour l’homme, consolider sa supériorité en terme idéologique. Et pour cela, quelle meilleure arme que le dénigrement des particularités et particularismes de l’adversaire ? C’est ainsi que le discours machiste s’empara de sa principale composante : avilir la passivité, associée de facto à la femme, et en construire une image dégradante et humiliante, ce, afin que le péquin ordinaire en déduise niaisement qu’être un homme, c’est vachement mieux qu’être une femme. Et ces dernières, qui se complaisaient, le plus normalement du monde, à se laisser faire dans ce va-et-vient génital, se comportèrent, à de rares exceptions près, comme des cibles toutes consentantes, depuis la naissance de l’humanité ; car au fond, c’était bien normal, n’est-ce pas ? La vénérable nature avait conçu la copulation comme tel pour l’espèce humaine, pourquoi chercher plus loin lorsque l’on est convaincu ? Puis tant qu’on peut prendre son pied, qu’est-ce qu’on en a à fout’ du reste, pardi !...

             Ainsi, pouvait-on arriver à ce constat, toujours selon Agathe : dans l’incommensurable majorité des sociétés humaines, il était, sur un plan anthropologique, plus valorisant d’agir que l’inverse. Ce devait être pour cette raison que le tableau de chasse bien garni d’un homme avait un aspect extrêmement positif, contrairement à ce qui en était pour la femme. Pour conforter ses postulats et théories à ce sujet, Agathe tenait pour exemples ses nombreux amis mâles et homosexuels. En effet, ceux-ci, durant une de leurs nombreuses discussions ensemble, sans tabou aucun, affirmaient expressément ne ressentir aucune préférence entre visiter le méat anal de son comparse, et mordre l’oreiller. Peut-être y’avait-il un peu plus de satisfaction à être celui qui donnait du plaisir en s’employant à la manœuvre, mais elle mettait ce fait sur le compte de leur générosité naturelle. La maligne…

    Ce qui la contrariait le plus, et c’est bien faible que d’employer le terme « contrarier », se trouvait dans le discours quotidien des misérables individus que nous sommes ; où, fréquemment, l’on retrouvait de manière inconsciente toutes ces allusions infâmes à la dévalorisation du rôle passif. Et conséquemment, ces mots emplis de salive injurieuse débordaient machinalement sur le statut global de la femme. Qui n’a jamais préféré abuser plutôt que se faire abuser ? Entuber, plutôt que se faire entuber ? Baiser plutôt que se faire baiser ? Faire, accompagné de son truculent verbe, plutôt que se faire, toujours accompagné du même verbe tout aussi truculent ? Même le pire des homophobes, habité par le machisme le plus réactionnaire, préfèrerait encore enculer un autre de ses congénères plutôt que de se faire enculer par quiconque en aurait la capacité physique. De même, on disait souvent d’une femme qui  aimait l’action, qu’elle avait des couilles.

    Mais alors, quelle attitude adopter pour celles qui refusaient cette situation ? Fallait-il utiliser les armes similaires que celui qui se sent dominateur ? Avilir à son tour l’action au profit de la passivité ? Mais tout cela, n’était-il pas trop tard ? Et puis, tout ce raisonnement quelque peu tortueux, n’était-ce pas, peut-être, que de la pure paranoïa ?

    Agathe faisait intimement parti de cette classe de féministes intellectualistes, qui aimaient à rapprocher les rites sociologiques de leurs racines idéologiques. Nous sommes une espèce animale très particulière, comme chacune des espèces animales qui foulaient cette terre, et l’accouplement pour chacune d’elle revêtait des us et costumes différents. L’actif, lors de la phase reproductive, n’est pas toujours celui qui domine son partenaire, il n’y a qu’à regarder certains spécimens de mygales, ou de mantes religieuses dont la femelle se délecte de l’appétissante chair du mâle après le rapide accouplement. Et pour les chats ça se passait comment ? C’est comme pour l’humain, je crois, la chatte se laisse mettre. Je me souviens, Kouchka avait failli se faire engrosser une fois par un vulgaire chat de gouttière. Heureusement que je suis intervenu à temps ! D’ailleurs, c’était peut-être pour se venger du fait que je l’avais empêché de prendre son pied avec un beau mâle qu’elle me salopait sans arrêt mon canapé de ses griffes tranchantes. « Merde… mais pourquoi je pense à ma chatte moi ? » se demanda-t-elle à elle-même.

    Depuis déjà un petit moment, on pouvait clairement entendre des miaulements. Ils étaient plutôt apaisant pour Agathe, la tête dans les étoiles et dans l’herbe, et ne semblaient pas provenir de très loin, de sa gauche si son oreille ne la trompait pas. Elle entendait bien distinctement ces cris qu’on ne pouvait confondre avec les geignements du type. Elle tourna la tête dans cette direction, et là, tira un heureux étonnement de sa vision : à moins d’un mètre, un chat à poil ras et couleur crème, que la nuit avait foncé en un coloris brunâtre, était docilement séant sur le gazon humide du parc. Cette amoureuse de félins eut un sourire ravi, cela lui faisait autre chose à contempler durant cette partie fine un peu longuette. L’animal les observait attentivement depuis cinq minutes, de son regard lumineux, peut-être lubrique. Il avait osé approcher au plus près de l’action, sûrement aiguillé par la curiosité face à cette exhibition aux saveurs si intrigantes pour son museau tigré, et avait décidé de se planter là, devant eux, poussant des miaulements intermittents assimilables à des questions vainement lancées vers ces deux acteurs, sur la nature de leur jeu. Agathe trouvait tout cela touchant. Ce chat était peut-être un gros coquin à qui elle donnait des idées pour la future évolution comportementale des félidés dans leur pratique sexuelle. « Quelle pensée saugrenue » se murmura-t-elle tout de même.

    Mais soudain, elle fut brusquement interrompue dans le début de torpeur dû à sa rêverie. Elle entendait enfin des paroles intelligibles venant de son partenaire « Putain, qu’est-ce qu’il fout là depuis d’t’à l’heure c’ putain de chat ?! s’exclama haut et fort le type. J’vais pas y arriver s’il arrête pas de gueuler !... »

    Celui-ci n’avait toujours pas expulsé sa jouissante semence. Sa voix avait fini par raviver de plus belle les douleurs physiques d’Agathe, notamment celles situées dans son vagin. C’était sûr, il y avait quelque chose de déchiré, ça lui faisait encore plus mal. Surtout qu’il n’avait pas faibli dans le rythme et l’intensité de ses brutalités phalliques depuis tout à l’heure. Les doux miaulements allaient sans doute l’aider à surmonter ses souffrances. Non ! Cela ne pouvait plus continuer une seconde de plus, ça devenait insupportable, elle devait lui parler. La jeune fille articula alors un début de syllabe. Mais elle s’arrêta net, d’un coup, interdite. Le type venait de s’interrompre brusquement. Il se retira du corps d’Agathe, la verge encore tendu, puis se leva. Il se tenait maintenant debout, complètement nu. Visiblement à bout de nerf, il s’écria : «  Putain d’enculé de matou de mes deux ! Tu vas pas me briser les castagnettes plus longtemps, toi ! »

             Sous les yeux médusés d’Agathe, le type se rua comme un fou furieux sur le chat, et, d’un coup de pied enragé, lui botta sèchement le cul, dans le style d’un rugbyman. L’animal voltigea à une dizaine de centimètres du sol, sous ses propres braillements plus terrorisés que dolents. On le vit atterrir trois mètres plus loin, puis décamper illico en zigzag, sûrement certainement assommé par cette correction.

                    « C’est bon, m’emmerdera plus ce con ! » lança-t-il satisfait.

             Agathe, assise sur le peu d’herbe qu’il restait sous son postérieur, était sous le choc. Cet enfoiré avait osé touché à un chat, et pas pour le caresser ! Elle qui cherchait désespérément un prétexte pour en finir avec cette soirée, ce n’était plus la peine de tergiverser à présent.

             « Non, mais t’es vraiment pas bien, toi ! lui hurla-t-elle à la figure. T’avais pas à lui foutre un coup de pied à cette pauvre bête !

             - Attends, lui rétorqua-t-il comme s’il se sentait dans son bon droit, il me faisait chier depuis tout à l’heure, j’arrivais pas à me concentrer pour venir !

             - Ouais, ben c’est pas une raison ! lui cria-t-elle.

             - Putain, c’est bon... De toute façon, il a foutu le camp. Allez viens, on s’y remet vite, j’commence à me geler les miches.

             - Que dalle ! Je continuerai rien du tout ! »

                     Le type prit alors un regard assez méchant.

             « Bon allez, grouille, qu’on en finisse, ok ? Je suis crevé, j’ai pas que ça à foutre ! insista-t-il.

             - Mais c’est déjà fini depuis longtemps pour moi, espèce d’abruti ! »

             Agathe se leva, à moitié nue, remit la bretelle de son débardeur. Le type avança soudainement sa carcasse impressionnante. Il la saisit brutalement par le bras, serra très fort.

             « Lâche-moi, tu me fais mal ! Lâche-moi, t’as compris ?

             - Si on ne continue pas ce qu’on a commencé, je te jure, je te… je… te… finit-il par balbutier. »

             - Ah ouais, tu feras quoi ? »

             Agathe se débattit, et, d'un mouvement vif, libéra son bras de ce puissant étau et recula. Le type leva sa main, la paume bien ouverte. Il voulut la gifler. Agathe soutint son regard haineux. Il se ravisa aussitôt, baissant doucement sa main, l’air résigné. Il ramassa son caleçon et son jean, se rhabilla rapidement, puis enfila son sweat-shirt bleu.

                  « De toute façon, je m’en fous, j’ai eu ce que je voulais, j’ai réussi à te sauter et à te faire jouir, lui jeta-t-il à la gueule. Et moi, si j’y suis pas arrivé, c’est que je t’ai même pas trouvé bandante !... »

            Il tourna les talons, s’éloigna. De dos, Agathe l’entendit ajouter :

             « Et puis de toute façon, t’es qu’une pauvre pute, ma fille ! »

            Elle ne répondit rien, le regardant disparaître dans l’obscurité, ruminant ses rancoeurs. Elle était en colère. Contre lui, contre elle-même, contre les tournures qu’avait prises cette expérience pastorale. Et elle restait là, immobile, la figure sonnée, tout le bas du ventre découvert. Les étoiles paraissaient, bizarrement, avoir disparu. L’immensité du ciel noir se confondait avec les envahissantes ténèbres sur Terre. Il n’y avait plus de ligne d’horizon pour distinguer le sol tellurique de la voûte céleste. La lune emplissait à elle seule le vide physique autour d’Agathe, debout, seule. Une profonde confusion d’émotions agitait son esprit. En plus, sa douleur à l’intérieur du vagin la reprit. Une larme glissa de son cil, ruissela sur sa joue. Puis ce furent des sanglots violents qu’elle évacua, ses pleurs d’enfant résonnèrent quelques secondes dans l’atmosphère devenue glaciale. Elle se frotta les yeux avec l’avant-bras, baissa la tête. Soudain, elle se figea de stupeur. Une longue ligne de liquide rougeâtre s’était écoulée sur tout le long de sa jambe gauche, des lèvres de son sexe jusqu’à sa fine cheville. Le salaud lui avait déchiré un tissu de muqueuse à force de lui avoir martelé l’entrejambe comme un abruti. C’était donc ça cette douleur.

            Prise d’une rage folle, Agathe leva les yeux, en direction du lointain univers. Elle prit sa respiration, gonfla ses poumons comme jamais, puis hurla jusqu’à en faire déchirer les tympans de mère Nature :

            « Espèce de conaaaaard !!!!! »

            L’herbe de la pelouse sembla avoir frissonné sous l’effet des ondes sonores. Son sang qui continuait à dégouliner lentement sur sa jambe, venait d’atteindre la plante de son pied ; et, une fois en contact avec le sol, l’humeur se mélangea instantanément à la terre humide qu’Agathe foulait humblement, formant de ce fait une étrange substance pâteuse d’un brun singulier. C’est dingue, on aurait vraiment cru la consistance de la sève.

                         

                         

                       FIN

     

     

     

    May 06

    Le Singe (1ère partie)

     

    Ndla : Cette histoire est presque véridique : la région qui enclave le Mont Ventoux est réellement magnifique. Rendons donc hommage à tous ces étrangers qui ont si bon goût.

     

    Il y a quelques années, alors que ma compagne était encore enceinte de notre deuxième enfant, je l'accompagnais souvent chez son médecin ― jaloux que je suis! ― près d'Avignon, pour ses consultations prénatales : le Docteur Roland R..., un petit homme approchant la soixantaine, à la bonhomie très communicative. Il avait une belle moustache poivre et sel, vraiment épaisse et bien touffue. C'était une personne très joviale et chaleureuse, qui avait aussi un humour très particulier ― il nous confia dès la première séance, que son passe-temps favori était d'écumer les CHU afin d'y voler les foetus exposés dans des bocaux, pour les mettre dans son aquarium ; et d'ainsi pouvoir se vanter de posséder des hippocampes géants dans son salon ; de l'humour de médecin, je suppose...― Au fur et à mesure des séances, je commençais à faire connaissance avec le personnage, puis à me lier d'amitié avec le docteur très disert et cultivé qu’il était. Si bien qu'un jour, nous fûmes invités, ma compagne et moi, à dîner chez lui un mercredi soir. Invitation que nous acceptâmes avec beaucoup de plaisir (plus de mon côté que pour celui de ma compagne tout de même). Il habitait un petit village situé près du Mont Ventoux, assez difficile à trouver je dois avouer ― nous roulions au crépuscule, j’imaginais à peine la difficulté de la tâche de nuit. Nous fûmes accueillis très chaleureusement, et je pus remarquer que sa femme était plutôt jeune par rapport à lui : elle devait avoir 29 ans, pas plus. Et je pus aussi remarquer qu'elle faisait sublimement bien la cuisine ; quel délice que ce repas qu’elle nous concocta ! Pas seulement pour les estomacs, pour les esprits aussi, car nous discutâmes beaucoup. Et à la fin de ce joyeux festin, le Dr R... se remplit une coupe de Côtes du Rhône millésimé spécialement débouché pour nous, puis prit un air un peu plus grave, et toussota. Il commença, d'une douce voix autoritaire, à nous raconter un de ses souvenirs plutôt étrange ; un souvenir datant de l'époque où il n'était qu'un simple médecin accoucheur dans ce patelin.

     

    « Je me souviens, il y a vingt-cinq ans, j’étais un tout jeune gynécologue obstétricien à l’hôpital Cochin, quand j’ai décidé un jour de tout quitter et de m’installer dans cette splendide région du Nord Vaucluse, terre de mes aïeux, avec des villages, dont m’avait parlé feu ma mère, aux noms fleurant bon les engrais et la chiure de mouflon : Roaix, Sablet, Séguret, Camaret, Vaison-la-Romaine, des havres de bien-être dispersées sur le long d’une rade de sérénité. Ces bourgs servent de fortifications au fameux Mont Ventoux, cette boursouflure tellurique sacrée, qui aspire les souffles intenses du mistral pour ensuite l’insuffler dans la parole indigente du poète ― personnellement, je reste toujours autant perplexe devant la portée sémantique de cette phrase J’y ai découvert un mode de vie très éloigné de celui d’où je viens. Une main divine semble planer au dessus de cette région afin d’éloigner les altocumulus et d'y disperser des averses de soleil toute l’année. Je comprends d'où vient le sourire des autochtones. Le paradis sur terre. Je me suis installé sans hésitation aucune dans un de ces villages, où j’ai ouvert mon cabinet de gynécologie obstétrique : cela évitait ainsi aux habitantes des villages de faire le déplacement jusqu’à Orange pour leurs consultations. »

    Le docteur R… entama la coupe de Côtes-du-rhône qu’il venait de se verser.

    « Mais aurais-je pu penser que, durant la première année que je passai hors de mon Paris natal, une histoire dont le sordide, l’étrangeté et la bizarrerie secoueraient encore mes convictions humanistes, me marqueraient toujours autant vint cinq ans plus tard ? Permettez que je vous raconte en détail ce qui m’arriva cette année-là. Je débarquai dans la région avec le strict minimum dans mes valises, de quoi tenir trois ou quatre bon mois. J’avais eu assez de mal à trouver un bâtiment digne de ce nom dans ce village pour y installer mon cabinet, car tout était en ruine ici, ce n’était pas du tout ce que vous pouvez voir maintenant. Mais j’ai réussi à obtenir une ancienne boulangerie pour une bouchée de pain ; la moins pire des bâtisses du hameau, suffisamment grande pour le jour où j’y installerai mon éventuelle future famille. Quand j’aurais trouvé une femme digne... Enfin bon ! Mon cabinet se trouvait désormais au pied du Mont Ventoux, le rêve ! Tout marcha bien, les consultations se firent plus nombreuses. En plus, j’avais une vue magnifique, vous pouvez aisément l’imaginer ! Et en haut, sur la pente de la montagne, s’élevait un colossal manoir surplombant tout le village. Je me la serais bien approprié si j’en avais eu les moyens à l’époque. Une bien belle demeure malgré son très grand âge et son aspect de blockhaus couvert de tuile, ravagé par le temps. Elle était inhabitée lors de mon arrivée. Quand un jour, cinq ou six mois après, la bâtisse se trouva des occupants. Les heureux élus furent une famille de Hollandais. Leur nom, si je me rappelle bien, c’était les Reydemeyde. Ces Néerlandais francophiles et bilingues étaient originaires de la ville d'Haarlem. Le père, un chef de famille autoritaire, s’appelait Geert. Il avait fait fortune dans le commerce, la banque, puis la finance internationale, et ce, de manière plus ou moins licite selon certaines rumeurs qui avaient voyagé en même temps que ses bagages. Mais vous savez comme moi à quelle vitesse les histoires se colportent dans les petits villages, ce n’est pas une légende : plus rapide qu’un sprinter avec une gastro. La mère, elle, s’appelait Ann-Camille. C’était une très charmante dame. Vraiment charmante. En tout point de vue. Trente-six ans, fervente catholique dans des Pays-Bas majoritairement protestants, cette femme possédait sur les branches buissonneuses de son arbre généalogique, des trisaïeuls d'origine normande. Et du côté de sa famille, on avait pour tradition, depuis un bon siècle et demi, de perpétuer, d’une génération à l’autre, deux valeurs sacrées : la langue française et le catholicisme. Elle avait donc élevé dans la foi francophile et la piété papiste ses trois enfants : l'aîné, Jerominus, un garçon de vingt ans, qui s'était lancé dans une brillante carrière militaire. Il était d’ailleurs, à l’époque, en poste au Liban, en tant que lieutenant-colonel dans la force internationale que l’ONU y déployait ; la cadette, Louise, quinze ans, était une surdouée orgueilleuse et très fière, férue d'échecs et de compétition, qui noyait souvent la douleur de chacune de ses défaites en consommant en cachette du LSD, la drogue à la mode à cette époque (j’avais soupçonné son côté dépressif dès que je vis ses yeux hagards ; elle me confia tout cela bien après) ; et le troisième, Bernard, neuf ans, un petit angelot rouquemoutte tout mignon, d’une intelligence et d’une politesse remarquable. 

    « Ils vinrent sonner à ma porte dès le jour de leur de leur installation.Je fis assez vite connaissance avec cette famille, car non content d’être mes voisins, il sembla que je fus aussi très utile pour eux : Ann-Camille était, en effet, au septième mois de sa grossesse, cela allait être leur quatrième enfant. Le courant passa tout de suite très bien entre le couple et moi. Je fus aussi très surpris de leur niveau en français, leur accent se faisant à peine sentir (on aurait dit des belges). Nous ne nous racontâmes que des banalités, certes, mais avec un très grand enthousiasme, et ils m’invitèrent pour un barbecue chez eux le soir même. J’appris que Geert, le père, avait en fait acheté cette demeure sur un coup de tête un an auparavant, lors d’un week-end en compagnie d’Ann-Camille. Il avait tout de suite eu le coup de foudre pour cette ruine si « romantique » selon ses propres mots. Elle avait une âme, une aura, une voix, qui les convainquirent d’en prendre possession. Ainsi, dès son acquisition, ils sentirent tous les deux qu’il n’était pas possible que ce joli manoir ne demeure qu’une simple résidence secondaire. Il fallait y vivre et y faire grandir la famille qui devait s’élargir. Car c’était aussi cette maison qui leur donna l’envie de concevoir un quatrième enfant. La France, et plus spécialement le Nord Vaucluse, leur offrait le cadre de vie le plus agréable et le plus propice qui eût été, pour l’épanouissement de leurs enfants (et d’eux-mêmes tant qu’à faire). A peine le temps de finaliser le côté matériel de ce déménagement assez lourd, qu’ils débarquèrent, tout heureux d’être ici ce soir-là, mangeant avec allégresse toutes ces spécialités locales qu’ils avaient achetées, dans la journée, exprès pour ma venue. Et ce fut à partir de ce jour-là que je devins un membre à part entière de la famille. En plus, j’allais suivre la grossesse d’Ann-Camille. On avait donc vraiment de quoi parler, si vous voyez ce que je veux dire !... »

    Son petit rire plein d’allusions fut communicatif. Ma compagne et moi esquissâmes un sourire.

    « Tout débuta donc sur une parfaite entente entre eux et moi. Même si une réelle et franche amitié entre nous était née, je crois qu’il y avait certainement un léger intérêt pour eux à devenir ami avec un notable du village comme moi, pour faciliter leur intégration à la vie française. Au demeurant, c’est une attitude tout à fait normal, je ne les blâme pas. Mais de mon côté… Allez, j’ose enfin me confesser, ça fait trop longtemps que je l’ai gardé pour moi. C’est une histoire qui date d’il y a vingt cinq ans après tout, je fais jouer mon droit de prescription !... Mon intérêt fut d’un tout autre ordre. Il se portait plus spécifiquement sur la mère, Ann-Camille. Je ne vous parle pas d’elle en terme professionnel. Du tout. La première fois que je la vis, quand elle sonna à ma porte avec son mari, je ressentis immédiatement une terrible attraction. Elle était tout simplement sublime. Ses cheveux noirs coupés au carré, ses yeux couleur de jais, son visage à la Louise Brooks, son corps, même en enceinte… Hafff !… — Le docteur poussa un soupir empli de nostalgie — Enfin, je m’égare. Laissez-moi continuer mon histoire. Où en étais-je déjà ?... Ah oui ! Ils organisaient un dîner qui nous permit de devenir amis. Inutile de vous dire que mes yeux ne regardaient qu’Ann-Camille. J’avais vaguement écouté Geert pendant la soirée, et tout ce qui me frappa à son sujet, c’est qu’il devait bientôt partir en voyage d’affaire à Singapour, haute place de la finance internationale, d’ici trois semaines. Tout seul, sans sa femme. J’eus une satisfaction intérieure plutôt malsaine, car Ann-Camille et Geert semblaient former le couple le plus heureux du monde. Mais que voulez-vous ? Les choses de cette nature ne se contrôlent guère.

    « Bref, Geert allait partir un bon bout de temps loin de sa femme, mais il reviendrait à temps pour l’accouchement de sa femme, avait-il promis, ce qui me laissait seul avec Ann-Camille presque 2 mois entiers. Il me demanda de prendre soin d’elle, ce que mon zèle légendaire n’allait point se priver de faire. Très vite, je m’aperçus qu’Ann-Camille, sans son Geert, n’était plus la même. J’eus tout de suite le sentiment qu’elle s’ennuyait profondément sans son mari. Elle n’avait pas la capacité, dans son état, de tenir une maison et de s’occuper des enfants, elle avait donc engagé deux aide-ménagère à plein temps. Elle eut le temps pour s'ennuyer. Je me proposai alors de lui tenir compagnie, de la sortir un peu, de discuter avec elle les soirs où les enfants devaient se coucher tôt. Nous apprîmes peu à peu à bien nous connaître l’un l’autre durant ces longues soirées. Parfois, je parlais même avec les enfants, surtout Louise. J’avais fini par lui servir de grand frère de substitution, elle me confiait tous ces problèmes, notamment ceux de drogues. Et je jouais les conseillers sociaux, j’appréciais ce rôle. Ann-Camille aussi me confiait tous ses problèmes, ils étaient de natures diverses. Elle trouvait les Français plutôt froids et peu accueillants. Finalement, la ville d’Haarlem lui manquait, ses parents restés en Hollande lui manquaient, et surtout, Geert lui manquait. Elle et lui étaient amis d’enfance. Ils s’étaient mariés assez tôt tous les deux et n’avaient jamais connu quelqu’un d’autre de leur côté. « C’est une chance qu’il a réussi dans la vie ! » me dit-elle une fois en souriant. Nous parlions souvent de religion aussi. Elle en était très imprégnées, ne tarissait pas d’éloge sur l’aspect polythéiste de la religion catholique, qui, à travers ses saints à prier, dit-elle, avait permis de faciliter l’évangélisation des populations indigènes à travers le monde. Penser qu’elles pourraient être lavées par le salut lui procurait un bonheur indicible. C’était désuet, même pour l’époque. Mais elle n’en était que plus attendrissante, et désirable.

    - Mais docteur, enfin, c’était une femme qui attendait un enfant quand même... interrompit ma compagne, plus intriguée que choquée. Vous n'avez pas osé quand même? »

    J’acquiesçais de la tête.

    «  Je comprends votre répulsion. Mais vous savez, cela ne changeait rien à l’attirance que j’éprouvais, au contraire même. De toute façon, rien ne se contrôle dans ces cas-là. Si bien qu’un soir, après quelques semaines où nous avions passé une nuit sur deux à nous raconter nos vies,  nous nous assîmes sur l’herbe du jardin pour admirer ce luxueux firmament nocturne constellé de gemmes dorées. Je n’oublierai jamais ce moment précis : je lui citai un vers d’Hugo contenant le mot rosbif, qui la fit beaucoup rire. C’est alors que j’approchai non sans hardiesse mon visage du sien, pour effleurer ses lèvres, qui ne se refusèrent finalement pas aux miennes. Je mis toute ma vie dans ce baiser, croyant m’évanouir, mourir d’ivresse dans un coma idyllique. Nous prolongeâmes ce moment de passion délicate dans un endroit plus intime, où nos corps, une fois découverts, auraient pu s’enflammer à loisir. Et toute cette nuit-là, nous crépitâmes tous les deux, nous ne laissâmes jamais s’éteindre le brasier en le nourrissant ardemment de chênaies. Son ventre bien arrondi n’était pas un obstacle, au contraire, il stimulait l’imagination du poète. Mais, je vous épargne les détails…"

    Un court silence interrompit le docteur.

    "Après cette nuit, plus rien ne fut jamais pareil. Nous continuâmes ce genre de rendez-vous pendant plusieurs semaines. Mais à l’approche du retour de Geert, je voyais que la conscience religieuse d’Ann-Camille la faisait se sentir de plus en plus coupable. Et moi aussi. Je l’avais trahi. C’est elle qui prit l’initiative de mettre un peu de distance, ce qu’avec bien des regrets, j’acceptai. L’accouchement allait être imminent, il fallait que je retrouve mon statut de médecin. »

    La femme du Docteur R… nous amena le fromage.

    « La veille de l’accouchement d’Ann-Camille, Geert n’était toujours pas rentré. Elle s’inquiétait, il ne verrait peut-être pas l’accouchement. Aux dernières nouvelles, il avait eu quelques problèmes de paperasses à l’aéroport de Singapour. Mais les contractions avaient déjà débuté. Je m’occupai personnellement d’amener Ann-Camille jusqu’au centre hospitalier d’Orange. Elle refusa que j’assiste à la naissance du bébé. Je rongeai alors mon frein dans la salle d’attente, parcourant de long en large le grand hall. Quand soudain, une vision semblant venir d’un tableau surréaliste me stupéfia. Je reconnus Geert debout dans la salle d’attente. Les causes de mon ahurissement ne furent guère liées à Geert lui-même, mais au compagnon qui était à ses côtés. Il fait faisait environ un mètre vingt de haut, avait le poil roux et deux boules de billard noirs en guise d’yeux. Il tenait par la main, croyez-le ou non, un orang-outan à ses côtés. »

     

    A suivre...

    May 03

    La Caissière (Epilogue)

     

    Ndla : Voici la fin. Ce n'est pas un épilogue de type méta-récit. C'est juste une fin, après la quatrième partie... Les thèmes abordés par la nouvelle étaient la misère de la solitude, la misère sexuelle, l'argentisation du corps (qui rejoint de ce fait sa transformation en "objet" de consommation), le manque de communication, le ridicule du machisme, et le burlesque, ainsi que le grotesque, voire la parodie.

     

    Tout était calme dans la supérette. Raymond était parti. Jeanne continuait tranquillement son travail abrutissant, qui, au fond, n’était qu’un passage obligatoire pour une étudiante dans le besoin comme elle, et, heureusement, transitoire. Puis elle avait même fini par relativement l’apprécier. Elle était debout devant sa chaise à roulettes. Elle préférait cette position à celle assise, car son dos lui faisait moins mal comme ça. Elle passait sur son lecteur de code barre des nouilles, des pâtes et du saumon fumé sous vide, des sopalins. Elle jeta un coup d’œil amical et bienveillant sur la vieille dame qui achetait tout ces produits.

    Quand soudain, une main vint lui tapoter l’épaule. Jeanne se retourna. Tiens !... Cette tête lui disait quelque chose : elle reconnut Raymond. Les traits du visage étaient toujours les mêmes, bouche fermée, lèvres boudeuses et sourcils tombants. Mais il avait cette fois-ci un regard déterminé. Déterminé à quoi ? Jeanne pensa qu’il devait avoir une requête. Elle amorça un début de « Oui, monsieur ? ». Mais elle fut brutalement interrompue en plein milieu. Un épouvantable bruit de craquement et de déplacement d’os gronda dans tout le magasin. Le corps frêle de la jeune fille s’en retrouve sauvagement projetée vers l’arrière, son dos heurte le bureau en métal qui soutient la caisse enregistreuse, un horrible fatras résulte du choc de la taule et du corps chétif de Jeanne, qui ricoche comme dans un flipper à l’intérieur de son minuscule espace de travail, disloqué sous les collisions.

    Raymond venait d’asséner une féroce beigne dans la mâchoire de sa bien-aimée. Dans ce coup de poing, étaient concentrées toute la rage et la frustration qui s’étaient accumulées ces derniers temps. Il contempla les résultats de son coup de folie. Les témoins de premier ordre, ne bougeaient pas, abasourdis, effrayés par cette correction infligée de manière totalement gratuite. Il sentit la peur et la réprobation dans les yeux des spectateurs. Les femmes, incrédules, restèrent pétrifiées un long moment. Raymond, pour une fois, avait une moue qui correspondait à son état d’esprit actuel : il avait honte de ce qu’il venait d’accomplir. Une vague de souffrance et de désarroi envahit tous les organes de son corps, on perçut des embryons de larmes qui commençaient à miroiter sous ses paupières. Apeuré, paniqué, il lança un regard de dépit et d’imploration à tous les clients. Puis, tout à coup, il se mit à crier de rage et de désespoir :

    « Mais moi… Je… Je l’aimais cette femme ! »

    Un grand homme costaud empoigna sèchement Raymond par le col et le plaqua avec l’avant-bras sur la gorge contre le mur. Le choc brutal imprimé par l’impact du béton sur sa colonne vertébrale lui fit pousser un gémissement, comme s’il avait voulu signaler sa contrition et sa soumission par cette plainte. Il regrettait déjà. C’était un geste tragique. Le grand homme costaud lui gueula très fort dessus. Raymond n’écoutait pas, il inclinait la tête sur le côté pour jeter un coup d’oeil derrière l’épaule du type, voir naïvement si Jeanne allait bien. La pauvre était adossée contre la taule qui soutenait le tapis roulant de la caisse, tâchée de sang, assise par terre, la tête penchée vers l’avant, immobile, peut-être inconsciente. Tout ce qu’il put réellement deviner, c’est qu’elle saignait abondamment du nez, la caissière.

                                                                                                                     

     

    FIN

     

     

    April 29

    La Caissière (4ème partie)

     

    Ndla : Cette quatrième partie sert en fait d'amuse-bouche au feu d'artifice final qui s'annonce dans l'épilogue. Merci de votre attention.

     

    C’était dimanche aujourd’hui. Deux semaines venaient de s’écouler. Le temps, en cette fin d’après-midi, restait maussade. La pluie drue était tombée sans interruption depuis l’aube, et l’atmosphère grisâtre et mélancolique qui s’en dégageait, invitait à la réflexion le spectateur casanier, accoudé à la fenêtre grande ouverte, en train de contempler ce brumeux tableau. Raymond aimait lorsque les infimes particules d’eau en suspension dans l’air venaient lui effleurer la peau. Il en tirait de légers frissons, elles lui procuraient une fugace sensation de bien-être intense et de douilletterie.

    Le déluge s’arrêta. Raymond referma la fenêtre. Il alluma la télévision et s’allongea paresseusement sur le canapé. L’heure n’était plus à la réflexion désormais. C’était l’heure de Vidéo Gag. Une excellente émission qui, lorsque le téléspectateur, par un enchaînement de séquences filmées montrant chutes, gamelles ou autres bizarreries de toute nature, riait à gorge déployée, oubliant à la fin, qu’une heure entière venait de s’évaporer dans le néant, remplissait à merveille sa fonction culturelle, proprement humaine, de divertissement, si bien qu’un profond humanisme se dégageait de l’ensemble. Ce paysage agreste était tout de même interrompu par les interventions heureusement acceptable de deux animateurs agréables (sourires chaleureux, bonne diction, juste ce qu’il fallait), qui donnaient en fin de compte un certain rythme à l’émission. Car il est physiologiquement impossible pour l’esprit de jouir de manière continue et prolongée trop longtemps. Mais il y avait un hic à l’intérieur de cet idyllique polyptique télévisuel animé, où venaient se greffer deux écueils insoutenables : les deux coupures publicité. Satanées coupures pub, où tout rêve d’une existence libérée de la tyrannie du temps et de l’espace finit brisé par le triste basculement dans la réalité du cirque mercantile… Ca y est. Raymond venait d’y repenser. Il se remémorait les deux semaines pitoyables qui venaient de s’écouler.

    La résolution de se faire remarquer de la belle caissière par une parole bien sentie n’avait pas tenu. Pourtant, il avait été confiant. Mais seulement quelques heures. C’est bête, il n’y arrivait pas, il n’osait rien. Il y était allé tous les jours de la semaine, même quand elle ne travaillait pas. D’ailleurs, les employés avaient fini par remarquer le manège de cet étrange bonhomme placide qui semblait exclusivement se nourrir de barres chocolatées et de soda.

    Il se remémora chaque moment de chaque journée de ces deux dernières semaines, où il était passé à la supérette. Il avait fini par remarquer qu’elle ne travaillait que les lundis, les mardis, les jeudis, vendredis et les samedis. Elle devait être aux trente-cinq heures. Les lundis, mardis et jeudis où il était venu, il avait pris deux paquets de Mars. Rien de concret ne se produisit lors du tant attendu passage en caisse, excepté un grand sourire de la part de Jeanne. Mais un sourire si usé par le passage continu de tous les clients précédents qu’il avait perdu toute forme d’humanité. Au mieux, ce sourire mécanique pouvait être attendrissant. Raymond y voyait tout le mal que pouvait engendrer la société de consommation sur ses serviteurs les plus dévoués. Dans son imaginaire, une fois, il avait pensé, tel un prince charmant au physique quelconque, transcendé par l’amour, la délivrer de ce métier de miséreux, qui nuisait terriblement au rayonnement de son teint et de son charme si délicat, en lui promettant une vie oisive à ses côtés. Comme si une existence auprès de notre cher Raymond fut exempt d’ennui. Au moins, elle resterait désirable plus longtemps. « Décidément, la société capitaliste manque terriblement de romantisme. Elle fabrique et déclenche de manière mécanique les émotions, elles sont à son service. Ca nous perdra tous…» pensa-t-il.

    Mais durant ces derniers jours, ce sourire, qu’elle lui faisait à chaque fois qu’il passait, retrouva de sa séduction, de son envoûtement d’antan. Après quelques fines observations, il semblait que cette marque de ravissement ne s’adressait qu’à lui. Si bien que, souvent, Raymond essaya de l’interpréter. Peut-être que sa stratégie quelque peu passive avait fini par payer. Car pour compenser son manque d’initiative, il avait surmultiplié les apparitions dans la supérette les trois derniers jours. Certains après-midi, il était venu faire ses courses jusqu’à six fois, avec un intervalle d’environ quarante-cinq minutes entre chaque visite, histoire de l’habituer à sa présence, tout en évitant que l’esprit de Jeanne ne soit saturé par son image. « Si avec ça, elle avait pas percuté, c’est qu’elle était vraiment conne !... ».

    Conne, elle semblait très loin de l’être. Raymond en pris conscience d’une manière plutôt désagréable. D’une manière qui égratignait franchement l’image qu’il s’était construit de sa dulcinée. En effet, vous souvenez-vous des monnaies défaillantes que Raymond constatait après chaque passage en caisse ? Figurez-vous qu’elles avaient été systématiques durant ces passages quasi-quotidiens. Raymond se rendit compte à chaque fois qu’il manquait soit quelques centimes, soit un euro, quand ce n’était pas carrément plus de deux euros !... Au début, cela pouvait passer, la passion, le désir étaient plus fort que ces viles considérations pécuniaires. Mais voilà, on avait beau être pris par la passion amoureuse, la récurrence inexorable de tels phénomènes finit peu à peu par prendre le dessus dans l’esprit. Sa mélancolie, en ce dimanche pluvieux, avait trouvé son explication.

    Au début de leur relation, il avait mis ces erreurs sur le compte de la maladresse. Elle était nouvelle après tout. Après la sixième fois, cela commençait à réellement devenir suspect. Mais quand même, elle avait l’air fatiguée avec son sourire érodé. Ces boulettes, qui commençaient tout de même à faire se hisser le préjudice au niveau d’une somme relativement conséquente, ne relevaient pas encore de l’escroquerie. Mais peu à peu, sa paranoïa, avéré ou non, se développa. Les sourires enjôleurs qu’elle lui faisait auparavant, avaient repris, et leur motif était à présent tout trouvé : c’était pour faire passer la pilule. Raymond s’était mis à penser qu’elle le faisait exprès, qu’elle gardait son argent comme un pourboire. De la dévotion, on glissa progressivement vers le doute. Mais ce qui l’insupportait le plus, ce n’était pas l’acte de tromperie supposée et potentielle en lui-même, après tout, Raymond était prêt à lui partager la moitié de son salaire (mais seulement la moitié) si tel était son souhait ; ce qui l’insupportait le plus, c’était toute l’hypocrisie qui se cachait derrière ce racket pensé, conçu, et élaboré par un cerveau de femme, forcément calculateur, diabolique et vicieux. Le virage sémantique que venait de prendre ce sourire était tel que de la haine bouillonnante avait pris place à l’intérieur de lui.

    Hier et avant-hier, il l’avait revu dans la supérette. Le schéma était toujours le même, mais ces fois-ci, il avait plutôt envie de Kit Kat. Il payait. Elle lui souriait joliment. Et cette foutue monnaie qu’elle remboursait toujours à moitié.... Il était perturbé, il ne savait plus trop comment réagir. Il amorça un début de complainte :

    « Euh… Pardon...

    - Oui ? lui répondit-elle innocemment.

    - Euh… »

    Raymond hésita longuement entre lui déclarer sa flamme, l’enlever, l’embrasser sauvagement, ou lui dire à quel point ce qu’elle faisait était répréhensible.

    « Euh… Je crois que… Enfin…Vous… »

    Jeanne le fixa, souriante et attentive. Raymond craqua devant cette belle frimousse qui le considérer tendrement.

    « Euh… Vous… Le ticket de caisse s’il vous plaît… marmonna-t-il.

    - Ah pardon, excusez-moi !... dit-elle en lui tendant le bout de papier. C’est l’habitude…»

    Raymond aurait bien aimé se plaindre, gueuler un coup, et dire quelque chose d’autre, car selon lui, les choses semblaient prendre une tournure de plus en plus évidente : elle se foutait purement et simplement de sa gueule. Cette amorce de complainte, ce début de récrimination déterré du plus profond de son âme, aurait du la faire réagir, lui faire comprendre tout ce que Raymond avait sur le cœur !!! Mais au lieu de cela, rien… Il n’était qu’une habitude pour elle, voir Raymond, c’est comme aller aux chiottes. Du moins, l’avait-il interprété comme tel. Elle aurait dû lui dire autre chose, à lui qui était venu la voir tous les jours, la soutenir avec son fluide amoureux qu’il envoyait de son regard amorphe. Une petite parole mielleuse, même fausse, aurait suffi à sa peine. Mais voilà… juste l’habitude et une réserve à pourboire. Décidément, il semblait vraiment que l’amour faisait dériver la barge des réalités vers les terres fertiles du fantasme. Il s’endormit. Il était 18h 40.

     

                                                                                                    * 

     

    Raymond se réveilla tard dans la nuit. Il eut quelque peu la nausée et s’assit devant la télé allumée, en attendant que la sensation passe. Quelques réminiscences vinrent l’assaillir tels une nuée de criquets sauvages. D’aussi loin qu’il puisse se souvenir, Raymond avait toujours eu ce visage inerte, avec les deux mêmes expressions. Sourire, même si la vie lui offrait peu d’opportunités pour le faire, restait quelque chose de physiquement difficile. On pourrait croire que ce visage renfermé cachait un lourd traumatisme dans la petite enfance. Ni battu, ni violé, ni délaissé par ses parents (où peut-être juste par son père qui passait son temps à voyager), son pire traumatisme n’aurait pu être que l’ennui. Et encore, ce n’était pas de l’ennui. Il aimait ne rien faire. Protégé toute son enfance dans un enclos bourgeois, obéissant à des règles bourgeoises (« A gauche la fourchette, quand tu mets la table, mon biquet ! ») et à des habitus bourgeois, Raymond ne s’était jamais rebellé contre ses parents. Il allait toujours dans leur sens, cela leur faisait plaisir. Et puis, quel manque de gratitude c’était, que de s’opposer aux gens qui vous ont apporté tout le nécessaire pour que vous ayez une vie décente, juste pour le plaisir de s’opposer. C’était constructif, lui avait confié un de ses amis de lycée une fois. Constructif mon cul !... A la vérité, ce manque de manifestation émotionnel, devait être physiologique. Son âme était une sorte de puits dans lequel nageaient toutes les émotions d’un être humain lambda, la joie, la peine, l’envie, le désir. Mais la corde reliant le seau qui devait y puiser tout cela avait du se rompre durant la petite enfance. Raymond ressentait sans rien montrer. C'était cela être un homme.

    Mais jamais auparavant, jamais il ne connut l’amour. Pour ce solitaire, qui avait fini par accepter et assumer sa situation autant par choix que par dépit, le domaine des sentiments amoureux était terra incognita. Cet émoi s’était toujours refusé à lui. De toute façon, le scepticisme était de mise concernant le sujet. « L’amour, le coup de foudre, toutes ces conneries, c’est des concepts fumeux inventés par les Américains pour les naïfs. C’est pour mieux exporter leurs films à la con, bande de pigeons ! ... » avait coutume de penser, un brin amer, Raymond. Il avait tout de même conscience qu’être arrivé à dire cela, c’était triste.

    Il se servit à boire. Le soda qu’il se versa, il l’avait acheté à la supérette. Raymond pensa tout de suite qu’il fallait que cette situation cesse. Il souffrait trop, il n’en pouvait plus, ça le rongeait de l’intérieur. Demain, quoiqu’il arrive, ce serait la fin. Cette fois-ci, sa ferme détermination primait, et elle resterait constante jusqu’au bout.

     

    *

     

    Comme tous les lundis après-midi, il était libre. Il entra dans la supérette, anxieux, mais gonflé à bloc. Ses gestes devenaient automatiques : une bouteille de coca, un paquet de friandises chocolatées, puis passage à la caisse de Jeanne. Le magasin était étonnamment bondé. « Ce n’était pas propice à faire un scandale » pensa-t-il. Mais il était décidé à en finir.

    Le dos droit, le menton haut, il fit la queue. L’attente ne serait pas longue, il n’y avait pas grand-chose sur le tapis roulant. Il y glissa ses produits assez rapidement, en essayant de ne pas trop prêter attention à la caissière. Elle était belle. Mais Raymond tenta tant bien que mal de se dire qu’elle n’avait que ça pour elle. Ce qui comptait quand même pour 80% dans l‘intérêt d’une personne… Non, il ne fallait pas. Rester ferme !

    C’était à lui maintenant. Dos droit, menton haut. C’est lui qui initia le « Bonjour » cette fois-là. Très beau geste de bonne volonté. Elle lui répondit avec son grand sourire habituel. Oh mon dieu ! Elle lui aurait souri de la même manière des myriades de fois, l’effet ne se serait jamais dissipé. Raymond perdit ses moyens, comme les jours d’avant. Cela en devenait pitoyable de faiblesse. Dès cet instant, il savait qu’il ne verrait aucune objection à ce qu’elle le dépouille en douceur, de manière plus ou moins consciente, ça, on ne le saurait sûrement jamais. Il paya, elle lui rendit la monnaie avec le sourire large. Il manquait évidemment de l’argent. Mais là, il resta planté devant elle un moment, à la fixer, voire la dévisager, plus longuement qu’à l’accoutumée. Raymond, lui-même, ne savait pas ce qu’il pensait.

    « Pardon, monsieur, vous avez fini il me semble ?... » lui dit la cliente suivante, une femme d’environ quarante ans.

    Raymond ne savait pas. Il ne savait rien. Il n’avait rien fait, et ne ferait peut-être jamais rien pendant un an. Le vide. C’était ça. Le néant. Sa vie se résumait à de l’inaction constante, et cela continuerait indéfiniment dans le futur. Cette perspective le déprima complètement. Il réalisa que cette femme, en fait, avait mis au grand jour toutes ses faiblesses. C’était insupportable, mais que pouvait-il y faire ? Finalement, cette après-midi avait été lamentablement semblable aux précédentes. C’est juste triste.

                                                                                     ***

    A suivre pour la fin...

    December 09

    La Caissière (3ème partie)

     

    Ndla : La troisième partie vient toujours avant la quatrième ;-) Pour les éventuelles fautes en tout genre, veuillez m'excuser, mais ce texte est publié à chaud !

     

     Le lundi suivant, 12h01. Encore quatre petites minutes de merde, et cette putain de sonnerie allait retentir. Enseigner les maths à ces merdeux pré-puberts, puberts, voire post-puberts, c’était devenu le cadet de ses soucis depuis deux jours. D’ailleurs, ses cours d’aujourd’hui avaient été à chier. Il s’en rendit compte lorsqu’un de ses élèves lui fit remarquer que πR2 , ce n’était pas la circonférence, mais l’aire du disque. Ce à quoi il rétorqua par un mouvement sceptique du sourcil droit ― ce qui affecta en fin de compte la totalité du sourcil , étant donnée sa moustache frontale, surnom que les élèves avaient affublé à son monosourcil. Il n’avait même pas pris la peine de rectifier son erreur, il s'en foutait. De toute façon, depuis 8h, il avait le nez fourré dans sa montre et ne pensait qu’à la sonnerie de midi, synonyme de fin de journée. D’ailleurs ça y est, la voici qui retentit enfin ! Même pas le temps de donner de devoirs aux élèves que le voilà qui pliait bagage avant ses écoliers. Lui qui était tant redouté dans le lycée pour la tonne de devoirs qu’il s’amusait à donner chaque semaine, on se demanda quelle mouche avait pu le piquer. Les jeunes, la conclusion hâtive facile, finirent par se dire entre eux que, pour être aussi sympa cette fois-ci, il avait du bien niqué cette nuit. Et pas qu’une fois le salaud !...

    Mais ce n’était pas le cas du tout, il n’y avait rien de sexuel dans ce départ précipité. Il fallait imputer ça aux sentiments, à l’envie de revoir la Jeanne, sa bien-aimée, même si, bon, la flemme n’était pas loin de côtoyer l’amour dans cette sortie prématurée, sa caissière n’en demeurait pas moins la principale cause. Et il fonça ainsi, d'un pas intrépide, affirmé et droit, en direction du parking du lycée pour prendre sa voiture, tout en essayant d’éviter tous ses collègues de travail : ne surtout pas être ralenti par un « Bonjour », « Salut, comment ça va ? », ou « Les première année, ils sont vraiment pas facile » intempestifs qui se poursuivraient par une interminable discussion! Mais il se trouva qu'il n’y eut personne. « Ouf, j’ai réussi à esquiver tout le monde !... » se dit-il soulagé, pensant avoir accompli une tâche insurmontable. L'ennui, c'est que ce no man's land lors de son passage était quelque chose de tout à fait normal en vérité. Car ce pauvre Raymond n’en était pas conscient du tout, mais c’était exactement ce que faisait chacun de ses confrères son égard. Considéré par l'esemble du corps professoral de l’établissement (exceptions faites de ses confrères enseignant en mathématiques) comme une véritable plaie sociale. On le disait pas bavard pour un sou, inexpressif, ennuyeux, rien-à-foutristounet notoire, asocial, désespérant, etc... Et ce n'était qu'un petit échantillon des adjectifs qui flottaient au-dessus des couloirs et dans la salle des profs. Les échanges avec Raymond, lorsqu'on avait la malchance de le croiser, se limitaient aux rituels de salutations et à parler vaguement de pédagogie (ex. : "C'est inquiétant ce nombre croissant de filles qui font dépasser leur string du pantalon."). Et point final. Son visage révélait un certain manque d’appétit pour la bonne chair verbale, voire de l’anorexie. Il ne donnait pas envie, voilà tout.

    Au volant de sa vieille 406, Raymond filait droit chez lui en réfléchissant à ce qu’il pourrait bien acheter dans la supérette. Tout ça pour revoir la Jeanne, l’aînée de ses soucis, l’enfant unique et chéri ! De quoi avait-il besoin en fait ? Il avait déjà tout acheté samedi dernier, le frigo était  bourré, et ça le tuerait d’acheter du consommable pour que ça pourrisse. Ne restait alors qu'une seule solution : un truc en conserve. Oui, un truc en conserve !... Mais bon, y’en avait déjà deux tonnes dans le buffet en fait... Bon tant pis, on improvisera, on partira à l’aventure complète ! C’est sympa la spontanéité…parfois !... Ah ! Feu rouge, on s'arrête !… N’empêche, que pouvait-il bien acheter ?... Y’avait pas de bibelot dans la supérette, c’est bête. Et puis c’est pas sûr du tout que la caissière bosse à ce moment-là en plus… Raymond, dans l'attente du feu vert, tourna la tête à droite, sans but précis. Quelque chose sur le siège passager attira immédiatement son attention. Merde, c’est quoi cette gelée jaunâtre durcie, il est crade ce siège !... Il fronça les sourcil, l'air perplexe. Oh bordel, c’était du sperme de vendredi soir ! La dame s’était assise sur le siège quand il l'avait raccompagné ! Mais c'est bizarre... Ca ne pouvait pas être le sien, ils avaient utilisé des préservatifs. La vache! La dame avait du être sacrément active avant de passer à lui… Enfin peu importe, ça la foutait mal. Il allait falloir nettoyer ; si Jeanne était amenée un jour à monter dans cette voiture… Bon, même si c’était pas une prostituée… Mais qui sait, avec un peu de chance !... C’est vrai que ça faciliterait p’ têt’ les choses… Quand soudain, Raymond sursauta : un coup de klaxon le réveilla brutalement, le feu venait de passer au vert. Il ne dit rien et démarra.

    *

    Il était 12h50 quand il entra dans le magasin. Tendu, excité, angoissé, bouillonnant, il cherchait fébrilement sa dulcinée en blouse rouge, les yeux rivés sur les trois caisses ouvertes. Mais son regard s’écrasa sur les limons d’étudiants venus les inonder de sandwichs à bas prix, biscuits, friandises, coca, et autres substances lipogènes de toute nature dont regorgeait le magasin. Tiens ! Cela donna une idée à Raymond : acheter une bouteille de coca ! C’est pas cher et consommable à l’instant. Mais cela ne lui disait toujours pas où se trouvait Jeanne. Toute cette foule masquait les hôtesses, assises. Il s’agissait de se rapprocher incognito pour mieux voir. Raymond se dirigea l’air de rien vers la première caisse : non, c’était une brune. Vers la deuxième : non, c’était un barbu. La lèvre nerveuse, mordillée, il marchait doucement vers la troisième. C’était elle ou pas ?… Un petit coup d'oeil surélevé allait en donner le verdict... Oui, c’était bien elle, la blonde aux yeux en amande ! Ah, c’est bon !... Impassible à l’extérieur, survolté à l’intérieur, il s’engouffra dans les portiques d’entrée du supermarché. Mais même survolté, il ressemblait à un toxicomane inexpressif perdu dans un bordel de luxe. Il se rendit lentement vers le rayon soda, prit la bouteille de coca en promo à 0,85 euros, et se plaça dans la file d’attente sur la dernière caisse, la plus bondée. Evidemment... A croire qu’ils venaient tous pour la même personne ! Raymond sentit l’adrénaline monter. Encore quelques minutes, et c’était son tour.

    Il plongea sa main droite dans la poche de son pantalon en coton, essaya vainement de calmer un début d’érection. Mais ce n'était pas grave, cela ne se voyait pas trop. Ca sert aussi à ça les slips bien serrés. Il en profita par la même occasion pour prendre son porte-monnaie. Un porte-monnaie un peu spécial, dirons-nous, car il ne comprenait que des pièces de deux euros à l’intérieur. En fait, il accumulait les pièces de deux euros depuis l’âge de dix-neuf ans, ce, pour une raison très précise. Sa virginité, il aurait pu la perdre deux ans avant ses vint et un ans. C’est cette formulation au conditionnel qui le faisait et le fait encore enrager contre lui-même. L’histoire, c’est que lors de l’obtention de sa première année de fac, une petite fête fut organisée à cette occasion chez un de ses camarades, avec une bonne partie de la promo présente, dont une étudiante étrangère italienne, plutôt mignonne : Daniela. Il se trouva par le plus miraculeux des hasards que cette dernière avait envie de coucher avec un Français avant de retourner passer sa deuxième année dans l'autre versant des Alpes. Bien décidé, son choix s'était arrêé sur Raymond. Lui-même fut le plus surpris de tous. Son air inexpressif et son monosourcil touffu, elle prenait cela comme le signe d’une très grande assurance et confiance en soi, notamment au lit. Alors, elle lui proposa gentiment, mais fermement, d’aller chez elle en fin de soirée. Raymond, tout apeuré mais placide, suivit. Elle n’habitait pas très loin, il ne disait rien en marchant à ses côtés. Ils montèrent, s’assirent sur son lit. Puis elle commença à lui enlever son pull, et rapidement, se déshabilla entièrement. Mais quelque peu maniaque sur les bords, la seule chose qui préoccupa Raymond à ce moment-là, c’était l’hygiène. Pour cette heure, l’odeur corporelle de Daniela convenait encore, elle sentait toujours son parfum à base de pomme avec lequel elle s'arrosait tous les jours. Pas d’odeur de pied non plus. Mais il y avait toutes ces histoires de SIDA et de MST que les média rabâchaient dans les années 90, décennie qui l'avait vu grandir et se construire, qui avaient fini par faire son petit effet sur Raymond. Tout tracassé, il osa timidement :

    « Dis…euh… Tu as des capotes ?

    - Dé quoi, parrrdone ? lui répondit-elle avec son très fort accent toscan.

    - Euh...des capotes… Des… préservatifs, quoi…

    - Aaah, d’accorrrd !... Preservativi !...

    - … Oui, oui, voilà !... se réjouit-il d'un coup.

    - Mais, on n’éna pas bésouin, mio caro ! Dje prind la pillola depouis que dje souizaine France.

    - Oui, mais tu sais, avec les MST et tout ça… j’ai peur que bon… expliqua-t-il d’une voix peu assurée.

    - Emesté ? C’est quoi ça ?... C’est pourrr dirrre « Bébé »? répliqua-t-elle, sincèrement intriguée.

    - Non, non, pas du tout… »

    Il y avait beaucoup d’agacement dans la voix de Raymond, elle ne comprenait pas. Vraiment pas. Il décida brusquement de se lever et lui lança :

    « Attends moi deux secondes ! Je vais aller acheter des préservatifs !

    - Mais non, késketoufait ?... Mais rrréviens, bastardo !

    - Ouvre-moi quand je sonne en bas ! » conclut-il avant de s’en aller.

    C’était la première fois pour Daniela, qu’un homme s’en allait sans l’avoir tripoté, alors qu’elle était absolument nue. Une disgrâce inqualifiable pour une telle femme!

    Raymond courut à toute allure vers la pharmacie de garde la plus proche, jusqu'à se vider les poumons. Mais il se rendit vite compte qu’il courait en vain. La raison était simple : il n’y en avait absolument aucune d’ouverte. Il se précipita alors sur le distributeur de préservatif de la pharmacie de la rue Michelet, souffla un peu avant de lire méticuleusement les instructions sur la machine à la lumière du lampadaire. Mais il se rendit compte que la machine n’acceptait que les pièces de deux euros. Et seulement celles-ci. Quelle connerie, putain ! Raymond n’en avait point, et impossible de se faire faire de la monnaie à cette heure-ci. Il repartit de plus belle à la recherche d’un autre distributeur, qu’il finit par trouver. Mais manque de bol, la machine était la même. Raymond frappa la machine de rage, se fractura l’index au passage. Bordel de merde !... Résigné, il finit par retourner chez Daniela après une demi-heure d’errance. Il sonna. Raymond avala salive, redoutant sa réaction. Elle lui ouvrit.

    « Enfin, tou es révenou !... Ca fait trinte minute que j’attinds toute nou ! vociféra-t-elle d’exaspération.

    - Euh… oui, excuse-moi, j’étais allé acheté des préservatifs… répondit-il tout penaud.

    - Tou en as au moins ? l’interrogea-t-elle d’un air sévère.

    - Ben… euh… non. »

    Daniela le fusilla du regard. Raymond se sentit mourir. Il fallait trouver quelque chose à dire ou faire pour se faire pardonner.

    « Tu sais Daniela… Si tu veux, je... peux te faire un cunnilingus… » sortit Raymond en désespoir de toute cause.

    Le regard de Daniela se fit plus noir. Elle se leva brutalement, entra dans la salle de bain, enfila son peignoir, sortit de la pièce, puis se dirigea vers la porte d’entrée, qu’elle ouvrit. Tout se fit en moins de deux secondes chrono en main.

    « Il vaut mieux que tou te casses. » lui dit-elle sèchement.

    Raymond s’en alla sans rien dire, tout humilié et traumatisé par cette douloureuse expérience. Les deux années de virginité de plus, c’était deux années de trop. Il avait eu beaucoup de mal à digérer cette histoire. Depuis, pour exorciser cette mésaventure en quelque sorte, il collectionnait les pièces de deux euros qu’il rangeait soigneusement dans son porte-monnaie qui ne le quittait plus depuis toutes ces années. Et c’est avec une de ces pièces qu’il allait payer sa bouteille de coca actuellement.

    L’étudiant devant lui régla son dû. Ca y est, c’était son tour. Cette fois-ci, il fallait la regarder dans les yeux, lui faire comprendre qu’on la désirait, qu’on voulait que quelque chose se passe. Jeanne le regarda et lui dit « Bonjour ». Raymond prit son courage à deux mains et leva les yeux sur la demoiselle. Mon Dieu, il faillit s’évanouir d'une syncope tellement son coeur battait, elle était encore plus belle que la première fois. Elle s’était fait un chignon qui lui donnait des airs de secrétaire sévère qui devait assurer un max au lit. Raymond marmonna un imperceptible « Bonjour », c'était mal parti. En plus, la transaction de la bouteille de coca avait duré deux secondes montre en main, il fallait vite trouver quelque chose pour se faire remarquer de la belle !

    « Quatre-vingt cinq centimes, s’il vous plaît » annonça-t-elle.

     Raymond réfléchit instantanément, et pensa que pour se faire remarquer, il n’y avait rien de mieux qu’un peu d’humour. Vite, trouver une répartie !...

    « Je peux payer par chèque ?... »

    C’était le seul truc idiot qui lui vint à l’esprit. La caissière ne réagit pas. Elle regardait ailleurs en attendant qu’on la paye. Elle n’avait rien entendu, il l’avait plus bredouillé qu’autre chose. Ben oui, forcément... Car ce n’était pas tout de trouver une bonne répartie, encore fallait-il la sortir de manière à être entendu, et bien entendu. Raymond, dépité, prit son porte-monnaie à pièces de deux euros et lui en tendit une. Il la regarda dans les yeux. Oh ! Il n’en crut pas les siens ! Elle venait de lui sourire au moment où elle frôla sa main pour saisir la pièce qu’il lui tendait. Etait-ce le début de quelque chose ? Raymond ne put quitter son visage des yeux, passionné qu’il était par la grâce qu’elle dégageait à chacun de ses mouvement : elle farfouillait presque lubriquement dans la caisse pour lui rendre la monnaie, la lui tendit avec le même charme, et lui fit un grand sourire archangélique en le remerciant, c'était un sourire qui disait : "Oui, admire ma pureté! Oui, je te vois !". Raymond n’en revenait toujours pas. Il était dans un rêve, flottait parmi les nuages. D’ailleurs, ce devait sûrement être ces mêmes nuages qui le transportèrent vers la sortie du magasin, tellement il était dans l’incapacité intellectuel de la trouver. Les effets pervers de la passion amoureuse, que voulez-vous ? Tout immobile qu’il resta, il finit au bout de quelques secondes par se faire violemment bouger de l’entrée du magasin car il commençait à gêner les clients qui essayaient d’y entrer, comme après la première fois qu’il la vit. Il rentra chez lui, d'un pas mollasson. C’était décidé, il fallait venir dans la supérette tous les jours et provoquer quelque chose. Mieux valait subir une énorme humiliation plutôt que rien. Cela ne valait pas le coût de ne rien faire ! C’était décidé : il fallait réfléchir à une véritable stratégie pour provoquer un truc.

    Raymond se gratta le crâne, comme pour réfléchir, avec la main qui tenait encore la monnaie de la bouteille de coca. Il fallait penser à les ranger ces pièces. Surtout pas dans le porte-monnaie des deux euros, on ne devait absolument pas mélanger. Raymond desserra le poing pour vérifier le compte comme d’habitude, mais un détail le frappa subitement. Il avait donné deux euros pour une bouteille qui coûtait moins d’un euro. Or, présentement, le compte n’y était pas, mais alors pas du tout : il manquait carrément un euro !...

      

    ***

     

    A suivre...

    September 24

    La Caissière (2ème partie)

     

    Ndla : Ceci est la deuxième partie du récit, ce qui implique qu'il y en aura forcément une troisième. Sinon, comme vous le savez déjà tous, j'aurais écrit "seconde partie". ;-)

     

    C’est surprenant comme les nuits étaient beaucoup plus reposantes lorsqu’on les avait passé dans les bras, ou plutôt en ce qui concernait Raymond, dans les jambes d’une femme. Et puis en plus, c’était samedi ce matin-là : grasse matinée obligatoire ! Les yeux rivés vers le plafond sale de sa chambre, Raymond commençait à réfléchir à des choses triviales, voire carrément stupides. Une activité à laquelle il s’adonnait volontiers lors des longues et multiples pauses de la vie quotidienne où attendre semble complètement vidé de tout sens, et qui permettait au temps de s’écouler de façon plus limpide,  parfois même de manière mélodieuse. En ce début de journée, Raymond réfléchissait à une question que beaucoup d’entre vous jugeraient saugrenue : il se demandait en effet si les crevettes pondaient des œufs. Etaient-elles ovipares ?... Question à laquelle il était plus difficile qu’il n’y paraissait de se prononcer, spécialement lorsque l’on ne connaissait absolument rien aux animaux… Cela pouvait sembler incroyable, mais ce genre d’interrogation pouvait occuper pendant des heures les pensées de Raymond. La dernière fois, c’était dans la salle d’attente du médecin : il se demandait si les meubles de son appartement pouvaient flotter dans l’eau. Parce qu’un meuble en bois, c’est très lourd. Mais après tout, cela restait quand même du bois. Et le bois, ça flotte. Enfin, sauf si c’est trop dense. Puis une inondation est si vite arrivée… Bref, cela lui avait permis ce jour-là d’oublier sa douloureuse fièvre, et de patienter calmement durant la demi-heure d’attente. On a les occupations qu’on mérite, semble-t-il.

    Le radio-réveil affichait déjà 11h34. De petites séries de borborygmes commençaient à rompre de manière intermittente le silence reposant de la pièce : c’était le signal tant attendu pour enfin aller acheter de quoi déjeuner ! Raymond se leva promptement, fit sa toilette, enfila un beau pull et un jean, et sortit. A une centaine de mètres de chez lui se trouvait une superette dans laquelle il avait l’habitude de se fournir en nourriture pas très saine… Bon, tant pis pour la gastronomie, on va toujours au plus simple lorsqu’on est tout seul. De toute façon, il n’y a personne à qui faire plaisir ; et se faire plaisir à soi-même est facile, en particulier lorsqu’on n’est pas très regardant.

    Raymond entra dans ce petit supermarché, seulement doté de deux petites caisses étonnamment peu bondées aujourd’hui. C’est ainsi qu’il décida de prendre tout son temps pour acheter les provisions de la semaine, déambulant doucement dans le rayon fruits et légumes (il n’aimait pas ça), flânant autour du rayon épicerie avec le même regard pauvre qu’on lui connaissait, mais alimenté cette fois-ci d’une fine lueur de convoitise attisée par la faim, ergotant sur différentes pièces de viandes au rayon boucherie telle une princesse déchue, sans envergure ni grâce, et tête à claque, se laissant séduire par la facilité de cuisson proposée par les produits sous vide du rayon surgelé... C’est bizarre, les emplettes d’aujourd’hui, elles avaient tendance à prendre une dimension presque féerique. C’était certainement du au fait que la supérette ne grouillait pas de populaces indélicates.

    Mais à force de traîner, une mini queue finit par se former sur l’unique caisse restée ouverte. Raymond s’y présenta, ne laissant rien paraître de son léger agacement à l'dée d'attendre. Ce n’était pas qu’il y eût beaucoup de clients, seulement quatre personnes faisaient le pied de grue, mais il sembla que la caissière eût un peu de mal à faire son métier, ce que Raymond soupçonna aussi. Sûrement une nouvelle. Devant lui un jeune homme, deux vieilles dames, puis en tête de la file, une trentenaire désirant ardemment régler ses tortellinis en sachet et ses tampons hygiéniques. Elle paraissait s’impatienter devant la flagrante incompétence de la demoiselle. Raymond, juste derrière le jeune homme, ne voyait pas le visage de la caissière, cachée derrière le panneau électronique affichant les prix, qui surplombait, sur une petite colonne, la caisse enregistreuse. Il pouvait néanmoins apercevoir le badge sur la poitrine de l’hôtesse : il y avait écrit JEANNE. Raymond, comme à chaque fois qu’il poireautait, pensa : Jeanne… C’est un prénom assez vieillot. Enfin, à première vue… Non, finalement, ce n’est pas vraiment vieillot… Mais plutôt intemporel. Et puis c’est vachement moins vieillot que Raymond. Quel prénom idiot Raymond !... Il l’avait toujours pensé. L’origine de son nom de baptême est une histoire assez intéressante. Celui-ci, à la base, devait être imputé à son père, chercheur en mathématiques de son état (Raymond lui-même était jeune professeur de mathématiques dans un lycée technique). Son intention de départ était de rendre hommage à un pape des maths par le biais du prénom de son fils. Le choix s’était porté en dernier ressort sur Poincaré, homme qu’il admirait infiniment. Mais le jour de l’accouchement, le père de Raymond se trouvait à l’étranger pour un colloque. Juste après lui avoir donné naissance, sa mère tomba complètement K.-O. pendant plusieurs jours, car à la douleur de l’enfantement s’était ajoutée celle d’une langue lourdement sectionnée. En effet, elle avait resserré violemment la mâchoire afin d’étouffer un cri de douleur ; en vain, car en beuglant de détresse après s’être croquée l’organe, elle ne fit que défoncer les tympans de la sage-femme. Il fallut, pour le chirurgien, recoudre quasiment tout l’appendice linguale juste après. Ajouté à cela plusieurs semaines de coma convalescent, on comprenait pourquoi Raymond n’avait eu ni frère ni soeur. Et ce fut donc à sa grand-mère que l’on confia toute la besogne pour l’état-civil. Mais le problème fut que celle-ci, dépêchée à la hâte de son club de bridge où une petite sauterie plutôt bien arrosée était organisée, ne se souvenait plus très bien, l’alcool aidant, de quel Poincaré il s’agissait. Si bien qu’après moult atermoiement et quelques hoquets éthyliques, elle inscrivit finalement le prénom du seul Poincaré qu’elle connaissait vaguement : Raymond. Malheureusement, ce ne fut pas le bon… « C’était Henri espèce de vieille conne ! » se souvint confusément Raymond d’avoir entendu, une fois, hurler son père à sa grand-mère, alors qu’il venait de fêter ses cinq ans. Henri… En fin de compte, il l’avait peut-être échappé belle ! La conséquence plus ou moins directe de tout ce psychodrame familial fût que Grand-mère et Papa ne se parlèrent plus jamais depuis ce jour-là ; mais Maman lui confia plus tard que c’était à cause d’autre chose, une sombre histoire de secret de famille du côté de Papa, dont seuls les protagonistes connaissaient les ficelles paraît-il. Et pour en revenir au pauvre petit Raymond, qui haïssait ce prénom, il n’avait même pas l’opportunité d’utiliser son deuxième, troisième, quatrième et encore moins cinquième prénom comme substitut potentiel, tant ceux-ci revêtaient encore plus de crétinerie et de laideur à ses yeux. Jugez par vous-même : Manolin Alfred Théotime Hermenegilde. Des délires de grands-mères un peu éméchées, nourries à la pensée hippie…

    Mais voilà que soudain la file avait déjà progressé. Raymond, de retour sur terre, suivit le mouvement. Subitement, il tourna la tête vers l’hôtesse de caisse, et leva les yeux sur son visage. Se doutait-il alors qu’en accomplissant cet acte anodin, il allait changer le cours de son existence quelques dixièmes de secondes plus tard ?... Raymond se figea net, comme frappé de catalepsie. C’était elle !... Mais qui ça, elle ? Cette caissière, pardi ! La femme de sa vie, à la seconde où il la fixa ! Ce sublime visage enveloppé de blonds cheveux tirant sur le vénitien fauve et arrivant jusqu’au cou, ces yeux gris bleutés et félins en forme d’amande, si érotiques, ces sourcils fins, naturels, qui suivaient parfaitement la courbe des yeux, ce nez sans pièce de narine superflu, droit et distingué, gracieusement marié à des lèvres un brin boudeuses, carmins, graciles, légères, mais si voluptuaires et sexuées, un menton raffiné chargé de consacrer en une sainte harmonie ce doux minois d’onirisme raymondien ; et enfin, last but not least, des pommettes subtilement affirmées qui comportaient juste en leur dessous, un détail qui acheva de consumer Raymond de désir : le teint délicatement pâle de la jeune femme faisait ressortir le rose de ses joues, le rose charnel de cette innocence nue, celle que les peintres de la Renaissance et de l’ère classique appliquèrent avec allégresse sur les chairs plantureuses de leurs grâces. Raymond ressentait des palpitations, des bouffées de chaleur même. C’était la première fois que ce genre de chose se produisait à la vue d’une femme, lui qui se pensait condamné à n'éprouver qu’une barbare pulsion concupiscente à leur égard.

    « Putain… Et de ces nichons en plus...» Ce furent les premiers mots qui lui vinrent à l’esprit. Il fallait le pardonner, question d’habitude. Il n’en était pas conscient, mais cet instant-là, c’était de l’amour. Complètement. De l’amour. Mais quel était son nom, déjà ? Jeanne. Oui, c’était Jeanne ! Un prénom monosyllabique qu’il prononcerait désormais d’un seul et unique souffle, empli d’un délice torride et d’une ardente délectation, semblable à un dragon crachant des flammes transparentes.

    Ce fut au tour de Raymond de passer à la caisse. Rien ne transparaissait sur sa face. Cependant, il n’osa pas poser les yeux sur la jeune femme de peur de ne plus pouvoir les détourner. Elle lui fit un simple « Bonjour !» enveloppé d’automatisme, et auquel il n’y eut point de réponse. Raymond contemplait les mains de Jeanne. Il trouvait qu’elle passait les produits sur le lecteur de code barre avec une grâce inouïe. C’était quelque chose de très subjectif…

    « Quarante-sept euros vingt-six…s’il vous plaît. » lui demanda-t-elle. Raymond lui tendit tout tremblotant un gros billet de cinquante. Il ne la regardait toujours pas. Elle lui rendit la monnaie, et lui, sortit un timide « Merci ». Raymond repartit sans dire au revoir. Etrange que ce manque de réaction face à son nouvel objet de dévotion… Mais il resta tout de même immobile pendant quelques secondes devant la sortie du supermarché. Il n’apparaissait pas moins dubitatif qu’à l’accoutumée, mais on sentait bien que quelque chose avait sensiblement changé. Pour la première fois depuis longtemps, l’esquisse d’un sourire illumina, toute proportion gardée, son visage.

    L’esprit frais, Raymond rentra dans son petit appartement au huitième étage, tout prêt à retourner, tel le stylite, la réflexion en moins, dans sa pauvre vie solitaire. Mais une place de choix se tenait désormais prête pour l’image Jeanne. Il le savait : elle occuperait ses pensées pendant un bon bout de temps. D’ailleurs, il pensait à elle en comptant ce qu’il restait de sa récente dépense... A son visage si irréel… Tiens, c’est étrange, il ne restait plus qu’un euro vingt-six dans le porte-monnaie ! Pourtant, quarante-sept euros vingt-six, c’est ce qui était inscrit sur le ticket de caisse, et il avait bien donné cinquante euros... Mais bon… Au diable toutes ces vulgaires préoccupations ! Raymond était heureux, et allait faire la cuisine dans la joie et l’allégresse. Enfin, faire la cuisine… il fallait le dire vite !

     

     ***

     

    A suivre...

    September 17

    La Caissière (1ère partie)

     

    Ndla: un récit beaucoup trop long pour n'être publié qu'en une seule fois, les autres parties viendront par la suite suivant les éventuels commentaires. A l'origine, ce récit devait s'appeler "Le Sperme et le sang", mais vous en conviendrez, c'est un titre beaucoup trop racoleur ! ;-)

       

    « Ca fera cinquante euros, siouplaît !... » demanda-t-elle poliment, non sans une certaine pointe de fermeté. Une manière très professionnelle de réclamer de l’argent, délicatement forgée par plus de six ans d’expérience. Raymond prit le portefeuille sur le tableau de bord devant lui, fouilla à l’intérieur pour en extirper un gros billet de cinquante, qu’il lui tendit. Il s’exécutait sans broncher. D’ailleurs, il ne bronchait jamais.

    « Merci, lui dit-elle toujours aussi poliment, comme t’as l’air d’être un bon gars, la capote, c’est pour moi !... T’as vu comme ch’uis gentille comme fille, moi aussi ? ».

    Raymond lui fit un petit sourire timoré. De toute façon, ça ne l’aurait pas dérangé du tout que la capote soit pour sa pomme. D’ailleurs, pour lui, c’était même impensable de faire cela sans. C’est qu’on ne chope pas que des maladies mortelles en faisant toutes ces cochonneries, avait-il l’habitude de penser.

    « Dis, comme t’as l’air d’être un bon gars, tu pourrais me ramener là où tu m’a prise dans ta belle caisse…s’te plaît ?

    - …Bien sûr, marmonna-t-il tout hésitant. C’est…c’est où déjà ?...

    - Rue des Marcheuses, dans le centre. »

    Raymond démarra la voiture et prit le petit chemin de terre qui traversait le bois, puis menait à la rocade. Assise côté passager, l’air de rien, la fille observait le visage de Raymond.

    « C’est bizarre, t’as l’air d’avoir très honte de ce que tu viens de faire, on dirait, non ?... Tu sais, faut pas, c’est normal, faut satisfaire ses besoins dans la vie, y’a rien de plus naturel. C’est comme aller pisser… Puis dis-toi que ton fric servira à faire vivre une pov’ demoiselle comme moi !… »

    Raymond tourna succinctement la tête vers elle, quelque peu amusé par cette réflexion, puis se reconcentra sur la route. Ce regard penaud et déconfit, ce monosourcil triste en forme d’accent circonflexe, cette moue boudeuse emplie de culpabilité, toutes ces expressions quasi-permanentes chez lui portaient à croire qu’il était tout le temps mal à l’aise, qu’il avait honte d’être là où il était, ou même honte d’exister tout court. Puis quand il n’avait pas cet air faussement coupable, tout le monde pensait en le voyant qu’il s’ennuyait profondément, sûrement désabusé par le monde qui l’entourait ; des inconnus à l’âme charitable se risquaient même parfois à venir à sa rencontre pour lui susurrer « qu’après tout, malgré ses éventuels problèmes, la vie valaient la peine d’être vécue  etc…». Mais dans sa tête, il n’en était rien en vérité ! C’était simple, sur le visage de Raymond, il n’y avait que deux palettes d’expression possibles : la honte et l’ennui. Et celles-ci s’avéraient trompeuses car elles ne reflétaient que très rarement son réel état d’esprit. Par timidité, ainsi, face à tous ces malentendus de la vie courante, il ne disait rien et acquiesçait. Que voulez-vous ? Y’a des gens comme ça, ils ne savent pas faire passer leurs réelles émotions…

    « Non, non, pas du tout, lui répondit-il. J’ai pas honte du tout… Vous savez… on est des adultes…on sait ce qu’on fait… »

    Effectivement, il n’avait aucune honte de ce qu’il venait de faire, c’était le moins que l’on puisse dire. Car depuis quatre ans, il avait pris l’habitude d’arpenter quatre à six nuits par mois les trottoirs mal éclairés de la ville, en quête d’amour marchandé. Cette pratique de copuler à prix coûtant, c’était le fruit d’une longue tradition qui datait de l’époque de son dépucelage. Bon, même si ce n’était pas avec une vraie fille du métier, on pouvait le considérer comme tel. Raymond avait 21 ans à l’époque. La fille, c’était la cousine d’un de ses voisins, elle habitait le même pâté de maisons pavillonnaires qu’eux. Elle était lesbienne. Une lesbienne affirmée et fière d’en être qui s’appelait Isabelle. Mais pour les hommes du quartier, c’était Zazou la goudou. Malgré son orientation sexuelle avérée et connue de tous, il lui arrivait, à l’occasion, de vendre son fort joli corps aux hommes les plus offrants du quartier ; et ce, pour soi-disant arrondir des fins de mois difficiles. Ce qui peut aisément tomber sous le sens lorsque l’on n’a qu’un petit boulot de femme de ménage à temps partiel dans une université. Mais la véritable raison de ce comportement semi schizophrénique était de nature plus libidinale… Bon, c’est vrai, ça avait beau être une goudou la Zazou, c’est qu’elle n’avait pas encore trouvé mieux qu’un fier, authentique et viril phallus, plus en chair qu’en os, pour vraiment prendre son pied au lit ! Bien sûr, il existait des substituts de toute nature, mais aucun ne lui convenait vraiment. Les massages clitoridiens ? Sympas, mais bon, ça va un moment… Les vibromasseurs de poche, à piles ? Trop cher, vous pensez bien, pour une aide-ménagère comme moi… Les godes en silicone ? Beaucoup trop mous, pas assez de sensation…Ceux en métal alors ? Allergie au nickel, alors bon, forcément… Non vraiment, les hommes, sûrement que ça n’allait pas de soi pour une tribade à l’esprit étriquée, mais c’était encore ce qu’on trouvait de mieux pour ce genre d’affaire. Et Raymond profita donc de cette belle opportunité pour enfin perdre le lourd fardeau que constituait sa satanée virginité. Elle lui fit un prix ce soir-là : à trente euros la nuit, c’était carrément la grande braderie ! « Ca doit faire un bail qu’elle l’a pas fait, elle doit vraiment être en manque la Zazou » pensa-t-il. Et depuis cette nuit-là, donc, il ne voyait vraiment pas ce qu’il y avait de moralement répréhensible à payer pour satisfaire des besoins, certes bassement frivoles, mais certainement nécessaires au bon fonctionnement psychique de l’être humain (et spécialement quand ce dernier avait une queue selon Raymond !). Et tout ce discours était appuyé par une vision plutôt simpliste de la vie, consistant à diviser les hommes en deux catégories bien distinctes : ceux qui baisaient, et ceux qui avaient le poignet bien accroché. Raymond, en dépit de sa timidité maladive avec les femmes, qui ne facilitait pas les occasions disons « plus naturelles », avait clairement choisi son camp, quoique cela lui en coûtât. Les années qu’il avait considérées comme difficiles étaient désormais derrière lui. « Plus jamais ça ! » en somme… Et depuis, donc, il écumait régulièrement les trottoirs de la ville, de nuit, à la recherche d’ivresse voluptueuse facile, et abordable au possible. La forme des flacons lui importait peu. Car c’est bien connu : la nuit, toutes les chattes sont grises…

    Un long silence avait déjà pris place dans la voiture. La dame ne savait plus quoi dire, quelque peu embarrassée par la figure insipide qu’affichait Raymond, et il ne fallait surtout pas compter sur ce dernier pour mettre fin à cette disette verbale... Si. Finalement, en un prodigieux élan de courage et de témérité, il le fît. Arrivé aux abords de la rocade, il dit brusquement :

    « Madame…votre ceinture s’il vous plaît... »

    Ce furent les dernières paroles qu’il prononça en la raccompagnant.

     

    *** 

     

    A suivre…

    August 25

    Quelqu'un chez moi...

     
     
    "L'important, ce n'est pas ce que vous êtes, mais ce que les autres croient que vous êtes."
    Atovah CHENAGHI 
     
     
     
     
     
    NdlaCe récit est un témoignage direct recueilli le 21/07/06 à Montfavet, près d'Avignon, et vous est rapporté tel quel. Cependant, il reste extrêmement difficile de déterminer ce qui y est réellement authentique.
     
     
    "D'aussi loin que je me suis souvienne, il m'était souvent arrivé la nuit, dans les lieux où je séjournais, de ressentir une présence. Une présence plutôt bruyante, j'arrivais à l'entendre clairement, une présence ineffable mais quelquefois visible, une présence glaciale qui vous souffle dans dans le cou, et vous hérisse l'échine, comme si quelqu'un faisait glisser un sachet de glaçon le long de votre nuque. Parfois, même, à certains moments, il m'était aussi arrivé de me sentir observé. Epié même!... Par qui? Il me serait difficile de vous le dire. Mais j'avais toujours l'impression d'avoir quelqu'un qui me suivait de près... En plus, cette sensation de ne jamais être seul lorsqu'on l'est physiquement m'a joué beaucoup de tours. J'avais tendance à voir des signes là où il n'y en avait pas. Mes proches pensent avoir décelé de la schizophrénie chez moi, mais ils n'y connaissent rien! Et les psys pensent que je suis un danger pour moi-même et pour les autres. C'est d'ailleurs sous la pression de ces derniers que mon père (ce fainéant ingrat et complètement irresponsable qui se fait du fric sur le dos de pauvres travailleurs) a signé son accord pour m'interner, moi, son propre fils, dans un institut "spécialisé". Cet endroit où on vous bourre de médicaments qui vous assomment, où la seule activité consiste à être allongé, parfois sévèrement attaché à son lit, et à compter le nombre de tâches au plafond... Ah, grand dieu, quelle torture! Pire, quelle humiliation!... Heureusement, j'avais bien compris que si je voulais me tirer de cet endroit, il fallait que je me comporte comme ils le voulaient, que j'arrête de parler de ce que je ressentais, de cette terreur irraisonnée que j'éprouvais seul dans ma cellule, la nuit. Je me suis retenu durant mon séjour ; tous ces bruits, toutes ces apparitions, et surtout, ces visions d'une terrifiante main noir qui flottait de part et d'autre de la pièce pendant la nuit (je vous jure, devant mes yeux vus), toutes ces horribles sensations de froid dans le corps... c'était comme si tout cela avait été le plus normal du monde. Je vivais tant bien que mal avec. Puis j'arrivais toujours à y trouver des explications, aussi improbables fussent-elles. Et finalement, croyez-le ou non, mais à force de ne plus en parler, de les considérer comme rationnels, ces phénomènes ont presque fini par disparaître d'eux-mêmes. Si si, je vous jure! Plus rien. Juste de la sérénité maintenant. C'est dingue tout ce que l'esprit humain est capable de faire gober à sa propre personne. A croire que tout n'est en fait qu'une question de perception et d'interprétation. Ne plus faire confiance à ses sens, elle était là la solution que je venais de trouver!... Si bien qu'au bout de quelques semaines, je me sentis réellement bien. Et le personnel de l'asile s'en rendit compte. Ils me laissèrent finalement sortir. Mais l'idée de retourner vivre chez mon père me donnait presque envie de repartir au centre. Je pris alors une grande décision : il était temps de prendre mon indépendance, et de partir vivre loin de lui. Je suis riche, mon père m'a donné beaucoup d'argent depuis l'âge de dix ans, je peux me débrouiller tout seul.
     
    "J'ai trouvé une belle petite maison à sept cents kilomètres de là où je venais. Il y a un mur mitoyen avec la maison d'à côté. L'entrée est au premier étage, il y a un joli escalier blanc pour y accéder. C'est du plus bel effet quand on regarde ça de la rue, dehors. La maison est toute blanche, et ressemble un peu à ces maisons coloniales qu'on voit dans le sud des Etats-Unis, avec de petites colonnes doriennes pour soutenir le premier étage. Le tout est entouré de lierres. Ca fait un peu vieillot, mais très chic en même temps. Encore une fois, la demeure n'est pas très grande, mais ça reste largement suffisant pour une personne seule comme moi. En plus, elle n'est pas très loin du centre-ville, Rue Paola Derangel, dix minutes à pied. C'est parfait!
     
    *
     
    Jour 1 :
     
    Ah, la joie d'emménager dans une nouvelle maison! C'est une nouvelle vie qui commence pour moi. En fait, il n'y a rien à emménager, la maison est déjà meublée, c'est toujours ça de moins à faire. En plus, c'est pas mal décoré. Quoiqu'un peu féminin à mon goût. Le précédent occupant devait être une femme. Il y a beaucoup de miroirs dans la maison. Une dans chaque pièce, et pas toujours de très bon goût, les cadres sont souvent très surchargés. Mais ça ira. Il faut que tout aille bien de toute façon...
     
    Jour 2 :
     
    Je commence à me promener un peu dans le voisinage pour voir qui sont mes voisins, je traîne à droite à gauche, beaucoup dans le centre ville. Bref, je commence à prendre mes marques! Et je dois dire que le cadre est magnifique : bien que je n'habite pas loin du centre ville, il n'y a pas beaucoup de gens qui passent dans le voisinage, donc pas beaucoup de bruit ni autres dérangement de ce genre. En revanche, les gens... Honnêtement, je ne sais pas si c'est moi, mais je les trouve plutôt froids... Je suis rentré dans des bistrots du centre, j'ai essayé de faire connaissance, mais les gens se sont avérés peu bavards, lorsqu'ils n'étaient pas carrément méfiants! J'ai entendu dire que ce genre de comportement était l'apanage des grandes villes...
     
    Jour 3 :
     
    Je fis les courses cet après-midi, bien que le frigo fût déjà plein. Mais j'avais envie de continuer à prendre l'air et découvrir la ville par la même occasion. Une belle ville, y'a pas à dire... Par contre, en revenant des courses, je me suis arrêté devant le portail de ma voisine, juste pour voir quel était son nom histoire de ne pas mourir idiot quand même. Au moment où je baissais la tête pour lire son nom sur la boîte aux lettres, je l'aperçus debout sur sa terrasse au premier étage. Je levai alors les yeux vers elle et lui criai : "Bonjour! Je viens d'emménager dans le quartier". Ce à quoi elle répondit en fronçant les sourcils, et en rentrant chez elle. C'était tout bonnement du mépris. Décidément, les gens d'ici, je ne m'y ferai jamais... Ah oui, au fait, son nom, c'est Mme Pumas-Satan...
     
    Jour 4 :
     
    Cette nuit-là, j'ai ressenti un certain malaise en essayant de me coucher dans ma chambre. C'est une chambre qui possède trois miroirs, deux muraux et un grand inclinable qui repose sur deux sortes de pied. Je crois qu'on appelle ce genre de miroir une psyché... C'est celui-là qui me met mal à l'aise... Il est décoré avec des petits chérubins, un sur chaque pied, qui tirent la langue. Ils sont assez mal sculptés et très laids. Si bien que dans le noir, j'ai l'impression de voir des gargouilles. Et le pire, c'est que j'ai l'impression qu'elles bougent leurs bras et leurs ailes...brrr... Mon dieu... Et je me suis aussi regardé dans le miroir ce soir-là. En me contemplant, je crus apercevoir quelque chose qui se reflétait, un truc noir, qui voletait derrière moi au plafond. Je me retournai sur-le-champ, il n'y avait rien. Sûrement une grosse mouche... Et cette sensation de froid qui revenait... Pourvu que ce soit la dernière fois... Non, c'est décidé, je vais aller dormir dans la chambre d'ami désormais, dans cette pièce au moins, il n'y a qu'une simple armoire vide...
     
    Jour 5 :
     
    Finalement, la chambre d'ami me convenait très bien. Rien de spécial à signaler ce soir-là.
     
    Jour 6 :
     
    Merde, tout recommence!... En me réveillant ce matin, j'ai entendu la porte d'entrée claquer. Et claquer fortement en plus! Comme quand on a affaire à un... poltergeist... En plus, il me semblait avoir entendu ce claquement de porte peu avant de me coucher la veille au soir, mais j'étais en train de m'endormir, je ne savais pas si je l'avais rêvé ou non. Seulement, cela ne saurait être un poltergeist! Parce que je n'ai pas été réveillé par ce claquement de porte ce matin, mais par des bruits de pas que je pouvais distinctement entendre de ma chambre. Ces bruits venaient du couloir et faisaient un boucan de tous les diables!... Oh non... Ca y est, cette peur insoutenable était revenue. Je sentais que ces maudites présences étaient de retour... Et chose inédite, il semblerait qu'elles aient des pieds pour faire ces bruits de pas. Logique, non?... Ce n'étaient donc pas des esprits. Et puis non, ce n'était pas possible : tout le monde sait très bien que les fantômes, ça n'existent pas... Je sortis de ma chambre aux alentours de dix heures, rien n'était dérangé dans les pièces. Mais à présent, je n'osais plus aller dans la chambre aux miroirs... Je partis faire un tour dehors dans le centre-ville, histoire de me calmer.
     
    Jour 7 :
     
    Je suis rentré très tard dans la nuit hier, j'étais un peu éméché, parce que ces trucs qui revenaient, c'étaient pas vraiment bon pour moi. Il ne fallait absolument pas que je me fasse interner une seconde fois. Je me suis couché comme une masse.... et j'ai passé la pire nuit de ma vie! Je n'avais pas vraiment fermé l'oeil en fait. J'espérais profondément que c'étaient des hallucinations... Mais je n'ai pas pu dormir. J'étais allongé sur mon lit, avec ma couverture, quand soudain... je sentis que cette dernière se soulevait doucement. C'était au niveau de mes pieds! La panique commença soudain à s'emparer de tout mon corps. Lorsque je sentis une main me saisir fermement le pied!... Oh non! Tout, mais il ne fallait pas qu'elle me retienne!... Et je me débattis violemment, comme un fou furieux, secouant les jambes le plus haut possible, le tout en essayant tant bien que mal d'étouffer mes cris... Puis, ça s'est arrêté, subitement... Je me touchai la jambe pour vérifier si elle était toujours à sa place (on ne sait jamais). C'était une hallucination!.. Non, il fallait absolument que c'en soit une!... Pour ne plus ressentir cela, je décidai alors de me coucher en chien de fusil, mes bras entourant fermement mes jambes repliées. Je m'endormis... Mais tôt le matin, je fus encore réveillé par ces énigmatiques et insupportables bruits de pas. J'avais l'impression de n'avoir dormi que quinze minutes toute cette nuit. Je passai toute la journée dans mon lit, sans manger. Puis vers 19h, je suis sorti. J'avais décidé d'aller manger dehors ce soir, pour me détendre un peu. Je suis rentré vers 23h... Et là... ce fut la stupeur, la frayeur et l'effroi tour à tour. Il y avait, ça et là sur le canapé, des vêtements disposés n'importe comment, et dans un désordre inquiétant. Je ne savais pas du tout d'où ils venaient, et je fus complètement apeuré avant d'avoir eu à y réfléchir. D'autant plus que je remarquai sur le côté que la lumière de la salle de bain était allumée. Il faisait noir, c'était cette lumière qui éclairait à peine le salon! Et on entendait l'eau de la douche couler... J'avais des palpitations, je me sentais vraiment mal... Quand j'entendis le robinet se fermer... Là, je repensai soudain à cette main qui m'avait pris le pied la nuit précédente. Mon dieu, mais j'étais en danger de mort si cela se trouvait! Je ne sais pas ce que cette chose me voulait, mais il ne fallait surtout pas qu'elle m'attrape!... Je courus dans ma chambre le plus rapidement du monde, refermai la porte. Tout de suite, à travers la serrure, je commençais à guetter. Bien qu'il fît très sombre, qu'il n'y avait aucune lumière d'allumée, j'arrivais à distinguer que non, il n'y avait pas qu'une main... Mais un corps entier! Du moins, je ne vis que son ombre. Et ça avait des pieds, j'entendais les mêmes bruits de pas que ces deux derniers jours!... Oh non, est-ce que cette chose ou cet être avait élu domicile chez moi? Et si cela avait été le cas, pourquoi m'aurait-il pris violemment le pied la nuit dernière? Cette chose en voulait à ma vie! Ou alors, elle faisait tout pour que je retourne dans ce putain d'asile. C'était peut-être un de ces foutus larbins que mon père a payé pour me rendre dingue une seconde fois, et me faire retourner là-bas, afin que je reste encore sous son contrôle! Non, il ne m'aurait pas! Pas encore une fois!... Mais alors que je continuais à tergiverser bêtement, j'entendis la porte de la chambre aux miroirs se refermer soudainement. Encore tout paniqué, je décidai de me cacher dans l'armoire vide de ma chambre, et d'y passer la nuit pour plus de sûreté.
     
    Jour 8 :
     
    Je me réveillais plein de courbatures, mais bien heureux d'être là où j'étais, plutôt qu'ailleurs, et surtout, encore vivant... Ces satanés bruits de pas me réveillèrent encore. Et cette foutue porte qui claquait ensuite!... Comme hier... J'en déduisais que cette chose partait pendant la journée. Je décidai alors de sortir de ma rudimentaire cachette. Une fois hors dans le couloir, je me souvins que la chose devait être entré dans la chambre aux miroirs, hier. Mais j'avais encore trop de terreur à l'esprit pour pouvoir y pénétrer. Cette pièce tenait son côté malsain de ces miroirs. J'étais persuadé que la chose et ces miroirs étaient liés... Et après bien des hésitations, je me décidai à ouvrir la porte de cette chambre maudite. En revanche, pas question d'y mettre les pieds! Je saisis alors la poignée benoîtement... je la baissai... puis d'un coup de pied sec, je poussai la porte... Oh non!... Ce que je craignais se confirmait!... Il y avait un désordre de tous les diables à l'intérieur de la chambre, les couettes étaient retournées, la table de chevet déplacée, tout un tas d'objets traînaient par terre : le chaos total... Maintenant, j'avais la preuve que non, ces bruits, cette présence, cette main, ils avaient tous une existence physique! Ce ne sont pas des hallucinations, il y a bien quelqu'un qui vit chez moi et qui en veut à ma vie!... Il fallait que je le signale à quelqu'un, car on pouvait m'aider cette fois-ci. Je décidai de m'habiller en toute hâte et de sortir. Je courus dans la rue, quand j'aperçus un policier municipal. Je l'interpellai, mais il ne me comprit pas cet idiot! Tout paniqué que j'étais, il m'avait sûrement pris pour un clochard un peu timbré et m'a menacé de me foutre en taule. Je suis parti. Et j'ai erré dans la ville, complètement désespéré. J'ai raconté mon histoire à tous les gens que je croisais, mais ils ne m'écoutaient pas...
     
    Jour 9 :
     
    J'ai passé la nuit dehors, dans la rue. A présent, j'avais mal à la tête et j'avais un rhume de tous les diables. Je m'achetai un sandwich et décidai finalement de retourner chez moi. Il était alors plus de 13h. Je pris une aspirine et me rendis tout de suite dans ma chambre. Où je m'écroulai de fatigue... Et soudain, l'inquiétant claquement de la porte d'entrée me réveilla. Toujours aussi violent. Je sursautai de mon lit. Je réalisai à peine que je venais de dormir toute l'après-midi. Quand la frayeur me saisit... Mais malgré tout, une certaine pointe de curiosité me fit tout de même m'approcher de la porte de la chambre, l'oreille aux aguets. Car j'entendais une  voix murmurer des choses incompréhensibles : ce n'était pas du français!... Je jetai ensuite un coup d'oeil par le trou de la serrure et là... je distinguai clairement deux silhouettes... Oh non! Ils étaient deux!... Comment pourrais-je me défendre contre deux adversaires?... Mais j'eus à peine le temps d'y réfléchir que j'entendis les bruits de pas s'approcher de ma chambre. Je dégageai alors de la porte et me dirigeai à toute vitesse vers l'armoire vide pour m'y réfugier. C'était le seul endroit de la maison où je me sentais réellement en sécurité. Une fois à l'intérieur, j'arrivais à entendre leurs voix graves résonner de plus en plus fort. C'était l'affolement total dans l'armoire. S'ils entraient, me découvriraient-ils? Et que me feraient-ils ensuite? Et que me voulaient-ils en fin de compte? Je n'aurais pas pu me défendre s'ils étaient venus... Car j'étais totalement paralysé...
     
    Jour 10 :
     
    J'étais accroupi dans mon armoire. Hier soir, j'avais dû m'évanouir de terreur car je ne me souvenais plus si je m'étais endormi. Apparemment, il ne s'était rien passé : j'étais toujours là, au même endroit, et vivant. En me réveillant ce matin, j'avais toujours cette sorte de grippe, je coulais du nez. Il fallait que je me mouche avec mes vêtements. Un léger apaisement était revenu dans la maison. J'allais ouvrir la porte de l'armoire pour sortir... Quand j'entendis ces putains de bruit de pas dans le couloir. Oh non... Ils étaient toujours là, je les avais presque oublié... J'entendis la porte claquer. Mais ô surprise, les bruits de pas étaient toujours présents! A ce moment-là, j'étais complètement désespéré... j'avais envie de pleurer... Les larmes coulaient toutes seules en fait... Je décidai de rester dans l'armoire... Le ramdam dehors fut intermittent, mais se fit pendant des heures.... J'y restai toute la journée, dans l'armoire.
     
    Jour 11 :
     
    Oh non!... Je l'entendais s'approcher de ma chambre, les bruits de pas étaient de moins en moins sourds... Oh mon dieu!... J'entendais la main se poser sur la poignée de la porte, la poignée se baisser peu à peu, la porte s'ouvrir, doucement. Je fermai les yeux. Mon souffle s'accélèra. J'étais terrassé par l'angoisse... Un pas de plus avait été franchi. Je réalisais maintenant : il se promenait dans la pièce! "Pourvu qu'il ne me trouve pas", me dis-je... Je vous en supplie mon dieu!... J'eus envie de vomir... Quand tout à coup...plus aucun bruit. Le silence. Mais un silence morbide et pourri... Il a dû s'immobiliser. Et là, brusquement, je réentends ses pas, comme pour me signaler qu'il est toujours là, qu'il bouge et qu'il peut faire ce qu'il veut. C'est fait, je pleure de terreur. Mais j'entends la porte se refermer. Il est parti. Et je continue de pleurer... Je ne veux pas mourir!...
     
    Jour 12 :
     
    C'est la deuxième nuit consécutive que je passe dans mon armoire. Une penderie plutôt spacieuse en fait, c'est devenu mon seul refuge. Et je l'entends, dehors, il se promène dans toute la maison, comme pour me narguer, pour dire qu'il m'attend... Il m'attend sûrement pour que je vienne me réapproprier les lieux, mais non! Il ne me trouvera pas!... Je ne ferai rien. J'attendrai. J'attendrai qu'il s'en aille, comme tous les matins... Mais il ne partait pas... Et cette grippe qui était en train de me tuer... Oh non!... J'ai éternué, je n'ai pas eu le temps de me retenir!... J'entends ses pas qui s'approchent, une foulée de plus en plus soutenue... Il ouvre la porte violemment Je ne bouge pas...Il marche. Juste un instant. Passe devant moi. Ne me voit pas. Puis s'en va... Je suis presque soulagé...
     
    Jour 13 :
     
    C'est ma troisième nuit dans cette armoire. La chose n'est pas sorti une seule fois ces trois derniers jours. Je suis malade, épuisé, j'en ai assez. Je n'en peux plus... Qu'il vienne, et je me rendrai. Qu'il vienne, et je le suivrai... Je l'entends d'ailleurs s'approcher de la porte de ma chambre. Mais cette fois-ci, c'est tout un tohu-bohu... Je crois qu'ils sont au moins trois. Ils ouvrent la porte doucement. Le grincement dure une éternité... Ils pénètrent tout doucement. Je crois qu'ils sont quatre en fait... Ils approchent de l'armoire, lentement... On dirait presque qu'ils me craignent... Et là... Ils tapent sur la porte de l'armoire... J'ai du mal à respirer... Je ne bouge pas... Plus aucune force... Soudain... Soudain, ils mettent la main sur la poignée de la penderie... Ils ouvrent la porte progressivement... Des rayons de lumière m'aveuglent au fur et à mesure. Je plisse les yeux de douleur. La porte est totalement ouverte, je suis à découvert... Ils me voient, contorsionné dans ce minuscule espace... La lumière est intense, je ne vois plus que du blanc... Mais... mais au milieu de ce blanc immaculé, il y a quatre gigantesques formes noires, longilignes... Ils ont des mains noires... Les mêmes mains noires que je voyais voleter à l'asile... Sauf qu'ici, elles sont rattachées à des corps longilignes... Longilignes mais informes... Ils reviennent me chercher... Ils me saisissent violemment par les épaules. Je me tord de douleur et utilise mes dernières forces pour sortir un râle... Je crois qu'ils m'ont brisé quelque chose... C'est fini pour moi... Ils m'emmènent sauvagement, me ruent de coups. L'un d'eux me mord le cou... Les salauds, les cannibales, j'en étais sûrs : ils veulent me tuer puis me dévorer cru!... Et je pénètre à mon tour à l'intérieur de cette lumière blanche... Mon corps me quitte..."
     
    *
     
    Extrait du rapport de police de l'agent Paul-Théo GERHEIT du commissariat de Nîmes (30) :
     
    "Vendredi 31/01/00, 21h06
     
    [...]
     
    Vendredi 24 janvier 2000, aux environs de 14h pendant notre service, l'agent Patrick P... et moi-même nous rendons au 7 rue Paola DERANGEL pour une intervention dont le motif ne nous a pas été communiqué par le central. Nous arrivons sur les lieux à 14h16. Nous trouvons alors [...] devant le domicile situé à cette adresse deux femmes nous faisant signe de venir. L'une, Mlle Elizabeth CAUBERT habitant à cette adresse, et l'autre, Mme Jeanne PUMAS-SATAN née PUMAS, sa voisine. [...] Elles nous emmènent toutes les deux à l'intérieur du domicile de Mlle CAUBERT. Elles nous signalent quelque chose à l'intérieur. [...] La raison pour laquelle ces deux femmes nous ont suivi est que l'agent P... et moi-même étions complètement stupéfaits par leur calme qui ne laissait présager rien de vraiment dangereux à l'intérieur. [...]
     
    Nous sommes entrés tous les quatre dans la chambre d'ami de la maison. Il y avait une odeur fétide et infecte, presque insupportable. [..] Nous avons ouvert la penderie. Nous avons trouvé un individu barbu et en pyjama accroupi à l'intérieur du meuble. Il était presque inconscient mais respirait toujours. Il y avait des traces d'urines, d'excréments et même de vomi, laissant supposer qu'il avait peut-être été séquestré pendant plusieurs jours à l'intérieur. [...] L'agent P... et moi-même avons emmené l'individu hors de la pièce, et attendu les secours. Les deux dames étaient stupéfaites. [...]
     
    [...]
     
    Lundi 27 janvier 2000, j'ai reçu un appel du centre de soins psychiatriques de Sens (86). L'individu est identifié et se nomme Patrick PINTAULT. Le signalement de sa disparition avait été communiqué aux fichiers nationaux de la police depuis le 03/01/00 par son père, l'industriel Franck PINTAULT. L'individu s'est enfui de son centre de soins. [...] Pour des raisons qui nous sont encore inconnu à l'heure qu'il est, M. Patrick PINTAULT a ensuite élu domicile dans la maison de Mlle CAUBERT, à l'insu de celle-ci. D'après le premier témoignage de la voisine, Mme PUMAS-SATAN, il se serait installé de manière illégale dans la maison depuis le 11 janvier 2000, alors que l'occupante, Mlle CAUBERT était encore en vacances. [...] Aucune trace d'effraction n'est à déplorer cependant.
     
    Jeudi 30 janvier 2000 [...], Mlle CAUBERT nous a fait sa déposition. [...] A la question "Depuis combien de temps entendiez-vous des bruits étranges dans la maison?", Mlle CAUBERT nous répond ce qui suit : "Cela faisait quatre jours, depuis que j'étais rentré de vacances, que j'entendais des bruits étranges émanant de quelque part dans la maison. J'ai même appelé un ami pour qu'il vienne vérifier, mais je crois qu'il m'a pris pour une folle. Alors le lendemain, j'ai demandé à ma voisine, Mme PUMAS-SATAN, si elle avait vu quelque chose ; elle m'a alors parlé d'un vagabond qui rôdait depuis quelques semaines dans le voisinage." [...] A la question "Qu'est-ce qui vous a décidé à nous appeler?", sa réponse fut : "C'est ma voisine qui m'y a poussé. Moi, honnêtement, j'avais commencé à me dire que ces bruits venaient certainement de l'air conditionné. Puis les fantômes, je n'y crois pas du tout. Mais de là à soupçonner que quelqu'un vivait chez moi..."
     
    [...]"
    July 29

    Ecce Homo

    A toutes celles qui le valent bien...
     
     
     
     
         Milana Hartner, comme dit précédemment, utilisa nombres de sujets très originaux pour ses poèmes. Ce qui ne l'empêcha pas d'en faire sur quelques thèmes de nature plus classique, dirons-nous, tels que la beauté d'un paysage, la mélancolie, la nostalgie, et bien sûr, l'amour. C'est à propos de ce dernier thème que le poème que j'ai décidé de vous présenter aujourd'hui a été écrit. On connaît très peu de choses sur la vie amoureuse de Milana Hartner, car elle était très discrète, voire secrète sur sa vie privée. Selon son plus fameux biographe Jaco Van Buluy, très peu d'amants peuplèrent sa courte vie, car, dit-on, elle n'était pas très portée sur la chose. C'est l'argument qu'avancent certains psychiatres qui ont analysé l'ensemble de l'oeuvre de la poétesse pour expliquer une telle créativité : "un tel foisonnement créatif et un tel comportement social caractérisé par une aussi grande inclination au suicide ne peuvent être que le résultat d'une vie sexuelle complètement insatisfaisante, voire quasi-inexistante" d'après le docteur Gilles Beltouffe, expert en neuropsychiatrie à l'Hôpital Lariboisière, qui s'est longuement penché sur le cas Hartner. En faisant quelques recoupements, et en analysant attentivement sa fertile correspondance, notre biographe batave, Jaco Van Buluy, a réussi à tirer une anecdote sur les circonstances qui ont inspiré le poème qui nous intéresse aujourd'hui.
         Ecce Homo est né de sa rencontre avec un acteur du nom de Werner Sagtepunkt, "un salaud, magnifique comme un train filant sur un pont en pleine nuit, beau, et complètement con" selon ses propres mots, et avec lequel elle perdit sa virginité, à l'âge de 24 ans. Il semblerait que ce comédien habitué aux rôles de seconde zone, fut aussi un sacré coureur de jupon. Elle eût le coup de foudre pour ce type (alors qu'il n'était pas encore connu) lors d'une soirée littéraire organisée par ses confrères poètes et écrivains dans un café parisien, et dans lequel W. Sagtepunkte officiait à l'époque, non pas comme auteur dramatique, ni comme essayiste, mais comme... garçon de café. C'est lui qui la remarqua d'abord. Il fût très entreprenant en lui servant un capuccino et elle ne résista pas longtemps à son charme de baroudeur, et à sa beauté vicieuse, elle qui avait toujours refusé toute avance, aussi beau que le soupirant fût. Mais celui-ci était différent. Il n'avait pas l'air moins bête que les autres, mais il semblait avoir un côté sulfureux qui l'attirait irrépressiblement, bien qu'il lui fût complètement inconnu. Il lui raconta deux ou trois blagues complètement stupides pour la séduire. Puis, lui proposa de se rendre dans un hôtel. Elle se laissa aller pour une fois. Et puis, rester vierge à son âge, en pleine période de libération sexuelle, c'était être "un Waffen SS dans un troupeau de communistes". Ce fut une nuit sans lendemain, le bel amant s'en allant même avant que sa belle ne se réveillât. Milana Hartner fit donc un poème de cette nuit. Redonner un peu de grâce et de douceur à une expérience catastrophique, c'est un peu ce qui fait la force de ce poème. 
     
     
     
     
     
    Ecce Homo (1972)
    par Milana HARTNER
     
     
     
      

    Lorsqu'on le voit marcher au loin,

    Rien ne présage sa bassesse.

    Beau, sauvage,  sourire en coin,

    On le croirait fils de Déesse.

    Lascif, il chemine vers moi,

    L'air assuré, presque arrogant,

    Il a envie de quelque ébat,

    Cela devient presque gênant.

    La finesse n'est pas son commerce,

    Mais le charme, j'avoue... il l'exerce.

     

    De son regard vert - bleu, vicieux,

    Il semble admirer mes formes ;

    Sacrebleu!... Quelle bouche, quels yeux!

    Un tronc viril comme l'orme...

    J'écoute vaguement ses dires,

    Déjà convaincu pour partir

    Dans ses bras, son coeur, son empire...

     

    Ne subsistera de cette nuit

    Que son discours, tel qu'il sen suit,

    Par mes grands soins réarrangé,

    Car grossier, et mal formulé :

     

    " Laissons l'amour aux amoureux,

    Allons nous reposer un peu.

    Fuyons ces boniments abscons

    Pour un lieu à nous deux, plus prompt.

    J'ai un nid des plus accueillants,

    Moult oiselles ne le nieront point,

    Il te siéra en tous recoins,

    Aie confiance en moi, l'occupant...

     

    " Laissons l'amour aux amoureux,

    Regarde le blanc de mes yeux

    Perler des larmes de désir,

    Du vrai, du pur, sans coup férir.

    Oublie ta vie, tes certitudes,

    Femme, tu ne vis qu'une fois,

    "Moi avoir très envie de toi !"

    C'est naturel, pas d'inquiétude.

     

    " Laissons l'amour aux amoureux,

    Ne vivons plus que pour nous deux.

    Laissons nos pulsions transpirer

    Et livrons-nous jusqu'au matin

    A ce doux va-et-vient divin

    Dont on sort pleinement changé.

    Dieu seul sera alors témoin

    De l'heure où nous ne ferons qu'un.

     

    " Laissons l'amour aux amoureux

    Goûtes-tu ce choc savoureux?

    Te sens-tu mourir, fille funeste?

    Je veux ouïr ton souffle divin,

    Qu'il crève la voûte céleste !

    Qu'il couvre mes râles pelviens!

    Dès l'aube, je verrai ton minois

    Radier de liesse, quand près de toi,

    Doucement, je m'éveillerai..."

     

     

    ...

     

     

    Au petit jour, quand les rayons

    Ne se font encor que rosée,

    Mes yeux s'ouvrirent. A mes côtés,

    Ne restait plus qu'un polochon,

    Un édredon, des draps défaits,

    Une âcre odeur de lâcheté.

     

    Progressivement, je me souvins :

    D'émoi funeste... rien de cela.

    Des cris de liesse.... n'en parlons pas.

    De souffle divin... il n'y eût point.

     

    Rien d’inoubliable n’émergera

    De ce subreptice moment ingrat.

    Fors une immense, profonde douleur,

    Dans le corps, et pire encor... dans le coeur...

     

     

     

    April 03

    Un Monde meilleur

    A tous les gens nés par hasard...

     

      

     Marc Rivât est un drôle de type. Du moins en apparence. C’est un jeune homme de 23 ans avec un visage, disons, très efféminé : un visage joufflu au teint rose pâle, un menton fuyant et imberbe, un nez long très fin, voire raffiné, des sourcils naturellement arrondis et bien dessinés, et une petite bouche aux lèvres bien rouges et pulpeuses. Adolescent, il s’était laissé pousser les cheveux très long une fois, chose qu’il regretta amèrement peu après, au vue du nombre de « madame » ou de « belle brune » auxquels il eût droit, et qui remettaient hautement en cause sa sacro-sainte virilité. Ses amis proches lui avaient tous demandé au moins une fois s’il était homosexuel, ce qui avait eu à chaque fois le don de profondément l’agacer.Ce maigrichon d’un mètre soixante dix-huit portait des pantalons très larges qui lui allaient comme un sac, et écoutait du rap hardcore US, dont il avait aussi adopté l’attitude. Cela se voyait à sa démarche chaloupée très ridicule. Ce qui donnait, en gros, lorsqu’on le croisait, une tête de pédé avec une démarche de gangsta.

    Ce jour-là, Marc Rivât se leva comme d’habitude à 6h30 pour aller au boulot. Mais il y avait tout un parcours du combattant avant d’atteindre sa seconde résidence (c'est comme cela qu'il appelait son lieu de travail) : une fois acheminée par bus à la gare de Fréjus, sa ville, il se fourrait dans un train bondé, qui s’arrêtait toutes les dix minutes, jusqu’à Nice, où il finissait le trajet en se faisant expédié par bus jusqu'à son lieu de travail.

    Son seul moment d’évasion pendant ce voyage monotone, c’était lire les nouvelles de la matinée dans le journal tout en écoutant très fort, quitte à ce qu’on entende six rangées de sièges plus loin, sa musique sur son lecteur MP3. En une dans le journal, ce matin, il y avait une OPA sauvage en vue, un rapt d’enfant qui s’était soldé par un carnage, l’étrangleur fou des trains qui en était à sa quatrième victime, et un incendie meurtrier à Dijon. Marc vit six policiers traverser la voiture, ce qui le ramena un peu à la réalité…

    Trajet peu mouvementé, comme d’hab’, arrivée à Nice sans heurt. Les portes de la gare, tous les matins à la même heure, vomissaient un dégueulis disparate et discontinu de travailleurs, d’étudiants, et de vagabonds, comme une vraie demoiselle atteinte de boulimie.

    Malheureusement pour Marc Rivât, les autobus de la ville s’étaient mis en grève pendant la nuit, et il dût se résoudre à faire les onze kilomètres qui le séparaient de son travail, à pied.

    « Putain de bordel de merde ! De vrais peigne-culs ces cons ! » grogna-t-il.

    Il marcha lentement, dans son style caractéristique, la figure grandement contrariée. Avec ses sourcils froncés, il avait la moue d’une jeune fille gâtée, à qui on aurait refusé un caprice. Plus loin, sur son chemin, il aperçut à sa droite, à quelques pas de lui, un vieux poivrot plutôt grand et costaud, qui avait une barbe de trois, voire quatre jours, et portait un béret, ainsi qu’un perfecto tout usé, venir à sa rencontre. Marc Rivât n’étant pas homme à avoir peur (du moins s’en était-il lui-même convaincu par auto-suggestion quelques semaines auparavant), il fit comme si de rien n’était, et se força à le considérer comme un simple promeneur. Ce dernier commença à l’interpeller, la voix déformée par l’alcool :

    « ‘Scusez, m’sieur ! Z’auriez pas une ‘tite pièce pour acheter du pain, ou même une cigarette, m’sieur, siouplaît  ?... »

    Marc Rivât s’arrêta, et fit semblant de chercher de la monnaie dans la poche de son pantalon.

    « Désolé monsieur, je n’ai pas de monnaie sur moi », bien qu’il se baladait toujours avec une pile de centimes sur lui, en cas de force majeur.

    - Z’êtes sûr ?... Cherchez bien m’sieur ! enchaîna le mendiant.

    - Puisque je vous dis que non ! Je sais très bien ce que j’ai sur moi…

    - Ah !… Bon, d’accord… »

     Pause.

     « Sinon…ça vous dirait de… »

    Marc Rivât attendit par politesse, un peu irrité, qu’il finisse sa phrase.

    « Ca vous dirait de… de me sucer la bite ?… »

    Marc Rivât réfréna son envie de lui asséner une mandale, car il était plutôt pressé. Il s’en alla encore plus irrité que lorsqu’il s’était arrêté.

     « Allez, quoi, m’sieur ! Sucez-moi la bite, z’avez l’air d’aimer ça !... Sucez-moi la bite, quoi !...  Eh !... Revenez m’ sucer la bite !...» pouvait-on entendre le poivrot crier.

    Alors que Marc Rivât était déjà assez loin, on pouvait entendre des « Sucez-moi la bite quoi !» en écho dans toute la rue. A l’irritation, s’était ajoutée la honte. Ce fût un véritable soulagement, pour une fois, que d’arriver au plus vite à son sale boulot !

     

    Plus tard dans la journée, lors de la pause déjeuner de 14h, Marc Rivât eût besoin d’acheter des timbres pour envoyer une carte d’anniversaire, et se rendit à la poste, non loin de là. Le bureau de poste disposait de portes automatiques coulissantes en guise d’entrée. C’était un vieil et imposant bâtiment. Marc Rivât se présenta devant les portes, mais il manqua de se les prendre en pleine face de plein fouet : les portes refusèrent de s’ouvrir. Tiens !... Il était 14h passé pourtant. On avait connu les guichetiers de la poste plus fainéants, mais tout de même… Marc Rivât décida alors d’attendre, adossé à un lampadaire, à quelques mètres de l’entrée. Un couple passa devant lui, et se dirigea vers le bureau de poste. Il s’apprêta à leur signaler que c’était encore fermé, mais à sa grande surprise, les entrées coulissèrent lorsque les amoureux s’y présentèrent, devant. Et ils purent ainsi entrer. Marc Rivât pensa qu’on le prenait pour un con, ou alors que quelque chose clochait dedans. Interloqué, il se pointa devant les portes automatiques… Mais celles-ci s’étaient déjà refermées et refusèrent catégoriquement de coulisser. Echaudé, il tapa sur les portes, mais sans vraie conviction. Rien. Quand soudain, un autre couple arriva. Et la porte s’ouvrit comme par magie. Marc Rivât profita de cette occasion pour se faufiler avec eux. Il n’allait tout de même pas se laisser enfermer dehors à cause des caprices d’une satanée porte, non mais !... Je vous jure… Mais tout de même... Cette foutue barrière qui ne s’ouvrait pas à son passage… C’était un affront, pire, un déni de la véracité de son existence physique par la technique. A croire qu’il n’y avait que du spirituel en lui. Il fallait le croire… Mais bon ! Pas le temps d’y réfléchir, de toute façon, il allait vite oublier cet incident !

    Son timbre acheté, il prit le même chemin pour sortir. Mais beaucoup de gens entrèrent en même temps cette fois-là, et il ne sût jamais si sa mésaventure étrange se serait réitérée. Il était trop tard à présent, il fallait retourner au boulot, car c'était déjà presque 15h !

    Marc Rivât avait fait des heures sup’ aujourd’hui. Il voulait s’acheter une télé avec écran plasma pour Noël. C’était à présent 21h, il faisait nuit à sa sortie de boulot. Rentrer jusqu’à la gare à pied… Il faut ce qu’il faut après tout. Une heure de marche, il en fallait plus pour effrayer un homme de sa trempe. Et demain, c'était repos!...

    Une fois dans le train qui allait le ramener jusqu’à chez lui, il se replongea dans son autisme volontaire en écoutant sa musique, mais moins fort qu’à l’accoutumée. A croire qu’on n’augmente le son seulement pour que les autres entendent ce que vous écoutez. Il n’était pas sur une rangée de siège, mais dans un compartiment, vide. Le train était désert à cette heure-ci. Affalé sur sa place, il posa sa tête contre le rebord de la fenêtre, puis commença à rêvasser. Mais une dizaine de minutes après le démarrage, il vit un passager entrer dans son compartiment. Il n’avait pas de bagage, juste une veste verte. C’était un homme banal, aux cheveux grisonnants, de taille moyenne, avec le visage marqué par la vie, mais des yeux d’un bleu laiteux, hypnotiques. Il s’installa sur le siège le plus proche du couloir, loin de Marc Rivât. La première chose qui le frappa en le voyant s’asseoir, c’étaient les mains de l’inconnu. Il avait de ces paluches ! C’étaient des mains énormes, avec des doigts d’une longueur démesurée et simiesque. Le type avait un comportement bizarre, on aurait dit que quelque chose le gênait. Il n’arrêtait pas de remuer la tête, comme une sorte de tic. Puis il changea de place, et s’approcha de Marc Rivât. Et quelques secondes plus tard, il se mit carrément du côté fenêtre, sur le siège juste en face. Marc Rivât s’efforça de faire comme si de rien n’était et regardait par la vitre le paysage défiler… Mais en fait, il n’y avait rien à voir, il faisait tout noir dehors. Cependant, il n’en pensait pas moins :

    « Mais qu’est-ce qu’il fait c’te abruti ? Il a toute la place qu’il veut, et faut qu’il vienne se coller en face de moi !... Ah putain, le con !... Voilà qu’il allonge ses jambes et touchent les miennes ! Eh ben vas-y ducon, fais comme chez toi ! Si ton plan c’était de me faire dégager de là, tu sais pas à qui t’a affaire !... Putain, si c’est encore un plan drague d’homo à la con, vaudrait mieux qu’il fasse gaffe celui-là… Et... et... et si c’était un serial killer qui voulait me tuer ?... Non, ça va, il a pas l’air d’avoir d’armes sur lui. En plus, il est tout vieux… Pis j’ fais des pompes, moi, qu’il vienne et je lui bourrine la gueule, je suis sur mes gardes… Bon, de toute façon, il vient de fermer les yeux… Bon...c’est un juste un vioque paumé qui a besoin de toucher les gens… D’ailleurs, je suis crevé, je crois que je vais faire pareil… »

    Et Marc Rivât ferma les yeux. Il était très fatigué par sa dure journée, et s’endormit vite. Il commença à rêver. A rêver de nuage, de ciel, d’un endroit désert et dégagé, peuplé de belles voitures de gansta rappers US, et de sublimes dames  avenantes en très petites tenues. L’une d’entre elles était plus sublime que les autres. C’était ce genre de femme qu’on ne voyait que dans les rêves…de Marc Rivât. Elle commença à lui caresser les cheveux, doucement, délicatement. Puis soudain, cela commença à devenir très violent, et encore après, carrément sauvage! C’était limite si elle ne lui avait pas arraché une mèche entière. Mais Marc Rivât aimait ça, les femmes qui dominent leur sujet. Ensuite, elle approcha ses lèvres sur de front de Marc. Il sentit le souffle haletant de la jeune femme balayer ses cheveux. Mais haletait-elle de désir ?... Si c’était le cas, c’était vraiment exagéré. Encore une nympho !... Mais tout de même...quel enivrement que de faire jouir une femme!... Tiens, cela lui rappelait sa première fois... Carine... elle avait des sourcils très touffus, mais elle sentait la fraise, c'était le bon vieux temps... Marc sentit par la suite les doigts longs et effilés de la jeune femme lui caresser langoureusement les épaules, et remonter jusqu’à l’encolure. Mais d’un coup sec, elle serra subitement son cou, avec force, et agressivité même. Marc ressentit une puissante douleur à la nuque, comme si quelque chose venait de se briser. Pourtant, il était bien. Et puis, ce n’était qu’un rêve. Et quand on ne se réveille pas, c’est que l'on n'en éprouve point l'envie... Tiens, c'était le jour où sa grand-mère l'avait emmené en balade en forêt... C'est con de se rappeler de ça, mais qu'est-ce que c'était bien!... La dernière fois qu'il avait vu sa grand-mère, la femme de sa vie, avant qu'elle ne s'en aille... Puis la jeune femme le délivra grâce à un baiser humide, comme il les adorait. Ce baiser fut si... incroyablement long qu’il eût l’impression d’étouffer. Il suffoquait. Malgré tout, cela déclencha une profonde extase en lui : son environnement devint d’une pureté angélique, il eût la sensation d’être léger, de naviguer en eaux inconnues, de manière complètement insouciante, enveloppé d'une douceur abstraite que nul autre entendement ne saurait comprendre,  il se laissait tout simplement emporter au loin, au-dessus d'un paysage semblable à la Floride, son rêve de toujours, avec le sentiment profond qu’on l'emmenait quelque part, pour son bien. C’était une de ces sensations de béatitude qu’on ne connaîtra jamais de son vivant. Marc était parti. Marc ne ressentait plus rien.

    *

    Le train ralentissait. Il allait s’arrêter. Le vieil homme aux yeux bleus laiteux sortit du compartiment, et allait descendre au prochain arrêt. Pas de policier patrouillant dans les voitures ce soir.  Il n’était pas effrayé par ce qu’il venait d’accomplir, mais plutôt excité et survolté. Une victime étranglée dans un train, c’était le pied total. Sa cinquième à présent.

    Marc était allongé sur le côté, la bouche béante, la tête appuyée contre son bras droit étendu en travers du siège. Les lumières de la gare, à travers la vitre, se reflétaient sur sa peau de chérubin. Son teint rose n'était plus le même, mais qu'importe. En contemplant attentivement le visage de son cadavre, on pouvait déceler un léger filet de sang, descendant de la commissure de ses lèvres, devenues presque livides maintenant, et qui semblait prolonger son sourire. Il semblait bien.

     

    January 08

    Ni pour, ni contre, bien au contraire

    Ndla: Bon, ben pour éviter que ce blog ne tombe dans l'oubli le plus complet, j'ai décidé de recycler de vieux brouillons écrits il y a bien longtemps. J'espère que celui-ci aura la chance de faire réagir les mollassons férus de naturisme, et je sais qu'ils sont très nombreux à atterrir dans cet espace.

     

     

         C'était pendant une nuit de mai, après plusieurs jours consécutifs d'insomnie. Je n'arrivais pas, encore une fois, à trouver le sommeil en cette nuit de forte chaleur. Il était 4h52 du matin sur mon réveil, lorsque j'entendis la porte sonner. "Mais qui cela peut-il donc bien être?" me demandai-je. Et la sonnerie continua de retentir. Curieux de savoir qui pouvait bien me rendre visite à une heure aussi impromptue, je me décidai enfin à aller ouvrir la porte d'entrée. Et là, que vis-je? Une jeune femme vêtue d'une longue robe bleue et d'un voile blanc immaculé. Elle se présenta. Le croyez-vous, ou non, c'était la Vierge Marie!

     "Bonsoir, me dit-elle, je suis la Vierge Marie, très Sainte-Marie mère de Dieu, épouse de Joseph, mère du Messie et sujet de l'Immaculé Conception. J'ai une très sainte mission à te confier, Votha, toi qui possède la ruse du renard, l'agilité du léopard, la rapidité du guépard et la crinière du cheval. Répand la parole divine qui est la suivante : ceux qui voteront "non" au référendum sur la constitution européenne le 29 mai, initié par notre bon président Jacques Chirac, iront en enfer. Ils n'auront même pas droit au purgatoire, tous ces mécréants des extrêmes! Aucune rédemption ne leur sera accordé! Je dis bien aucune, baptisé ou pas! Fais-leur comprendre le caractère symbolique de la chose, m'as-tu bien compris!

    -Euh...ben, oui, ok, lui répondis-je un peu interloqué.

    -Ah oui! J'ai aussi une autre requête à te confier aussi, Votha, toi qui possède le charisme de l'orang-outan, le poil du chimpanzé, l'éloquence du perroquet et l'insouciance du papillon... Aurais-tu un peu de poivre et de canelle pour que je puisse réussir ma sauce hollandaise?

    -Oui, oui, bien sûr... Mais... il n'y a pas de canelle dans la sauce hollandaise?!

    -C'est pas grave, ramènes-m'en, c'est une sainte requête que je te demande. Et puis je fais ce que je veux, je t'emmerde!"

     Et je lui en ramenai. Elle ne me remercia même pas, l'ingrate, et disparut subitement... En prenant l'ascenseur. Ainsi furent ses saintes paroles et son saint avertissement. Et vous savez bien qu'on ne plaisante pas avec le divin. On connaît le résultat...

    December 03

    Une fille pas comme les autres...

    A tous les gens originaux... et à Elise!...
     
     
     
     
     
     
       Le 21 juin, c'est la fête de la Saint-Jean. Elle cohabite désormais avec la Fête de la musique, où plutôt, elle s'est complètement fait avalée par la Fête de la musique (Ndla : cette information est complètement fausse, mais on peut la cautionner sous couvert de licence artistique). D'ailleurs je ne suis pas très sûr qu'elle dise grand chose à beaucoup d'entre vous. La nuit de la Saint-Jean, il est de coutume d'allumer un feu la nuit, et de le franchir en sautant par-dessus. Il y a quelques mois de cela, je passai un week-end buccolique dans un minuscule village de la Drôme, dont j'ai complètement oublié le nom car celui-ci était à rallonge. Ce village, aussi loin que je me souvienne, est peuplé d'environ 450 habitants, et fait encore partie de ces petites communes pour qui la nuit de la Saint-Jean revêt encore son ancienne signification. Un grand feu fût donc allumé cette nuit-là, sur la place du village, et la quasi-totalité des habitants était présent. On ne sautait plus par-dessus le feu car celui-ci atteignait bien trois mètres de hauteur. La fête battait son plein, musique de bal et boissons coulaient à flots, et tout le monde semblait apprécier. Lorsqu'une personne à l'écart de tout cela attira mon attention. C'était une fille aux cheveux mi-longs bruns, qui portait un sweat à capuche vert pomme, plutôt voyant en cette nuit sans lune, et des Doc' à lacets orange assez étrange dans cette contrée de la France. Elle avait le regard mélancolique, ses yeux verts noisette semblant fixer un horizon vide de sens. Elle paraissait s'ennuyer profondément, debout, adossé à un micocoulier. L'âme charitable et compatissante, je décidai alors de la rejoindre, afin d'essayer de l'extirper de ce spleen qui semblait inéluctablement l'aspirer. Et puis, elle était très mignonne, ce qui ne gâchait vraiment rien à l'affaire... Une fois à sa hauteur, je cherchai alors tant bien que mal une phrase d'accroche :
     
    "...Bonsoir!... lui sortis-je un peu benoitement.
    - Euh... Bonjour, me répondit-elle avec un peu surprise et de méfiance.
    - ...Vous ne dansez pas?
    - ...Non.
    - ...Mais... Pourquoi donc?...
    - Qu'est-ce vous me voulez exactement ? dit-elle avec un soupçon d'irritation.
    - ...Euh..."
     
       Je ne savais plus trop quoi dire à ce moment-là, et je lui bégayai :
     
    " ...C'est juste que vous sembliez un peu triste... Alorsje m'étais dit que... Ca vous dirait de danser ?... Ils passent une superbe chanson là-bas. "Waterloo Sunset" des Kinks. Vous connaissez ?
    - C'est-à-dire que je n'ai pas très envie de danser avec vous, me lance-t-elle. Primo, parce que j'ai horreur de ça... Et secondo, parce que...
    - Oui?... Parce que?...
    - ...Et puis, parce que... parce que vous êtes très moche !..."
     
         Sentant que ce serait très difficile de la sortir de son état, et un peu blessé par sa dernière remarque, je lui souris alors, mais sans grande conviction, et contrarié. M'apprêtant à tourner les talons après ce terrible affront, elle me rappelle, sentant sûrement que ses propos m'avaient quelque peu touché :
     
    " Attendez!... Je... ne voulais pas vous blesser... C'est juste que vous venez là... et que vous me demandez d'aller danser... Et que je ne vous connais même pas..."
     
        Elle s'excuse alors, puis commence petit à petit à me parler un peu d'elle. Elle s'appelle Agathe, a 21 ans, et est née dans ce petit village. Elle n'a ni frères ni soeurs, et ne semble pas du tout le regretter. Elle commence à me parler de sa famille :
     
    "Mon père est un crétin fini. Je crois qu'il n'a rien compris à la vie. Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi matérialiste. On est une famille plutôt aisée, je n'ai vraiment pas à me plaindre. D'ailleurs, je ne comprends pas pourquoi il continue de trimer comme un âne et de faire des heures sup' à tout va.
    - Il n'est pas pas agriculteur? lui demandai-je naïvement.
    - Ben non! me crie-t-elle en riant. Tu sais, la campagne en France, c'est vraiment pas la campagne russe du XIXème siècle. Loin de là. La bourgeoisie a fuit les villes pour l'air rafraîchissant de la campagne. L'air rafraîchissant et l'odeur de la bouse. Tous les gens de ce village puent la bouse, c'est dingue. J'ai jamais vu une telle concentration de ploucs au kilomètre carrée. Et pourtant, les ploucs, ce ne sont pas les quelques paysans qui restent. Mon père est un plouc. Ma mère est une plouc...
    - Mais qu'entends-tu par le mot "plouc"?, osais-je lui demander.
    - Un plouc est une personne qui se laisse conditionner par son environnement et les valeurs queson entourage, la société ou les média essaient implicitement de lui inculquer, et qu'il juge comme étant la panacée, alors que je n'ai jamais rien vu de plus malsain. Mes parents sont les gens les plus matérialistes de France. Leurs voisins aussi. Et les voisins de leurs voisins, c'est pareil. Franchement, tu sais pas à quoi ils jouent entre eux? A celui qui fera construire la plus grande véranda de la Drôme chez lui. Quelle bande de cons, ça me donne envie de gerber! Tu sais quel a été le premier rêve de mon père en venant s'installer ici, juste après avoir trouvé son emploi? Se payer un frigo américain. Le prestige ici, ça se mesure aux fonctionnalités que possède son frigo américain. S'il ne fait que de la glace pilée, vous êtes au degré 0 de l'échelle. S'il fait des cubes de glaçons, c'est le degré 2. S'il fait les deux, c'est que vous êtes devenu un notable. Comme quoi, la vie, y'a rien de plus simple...
    - Tu sais, chacun essaie de trouver un sens à sa vie. Certains le font avec les moyens du bord...
    - Et tomber dans de telles absurdités? Jamais de la vie!... Tu te rends compte qu'il est train de se tuer la santé au travail juste pour agrandir la maison? Et pourtant, y'a plus que moi dans la baraque!
    -Tu vis encore chez tes parents?
    -Yeap!...
    -Pourtant, tu pourrais t'en aller s'ils te dégoütent tant que ça?
    -Oui, mais je reste pour leur faire plaisir. Et parce qu'après tout, ce sont mes parents. Plein de jeunes te diront ça. Leur parents sont cons, mais ils restent quand même. Je suis sûr que tu penses que c'est pour le confort matériel. Mais j'en ai rien à foutre. D'ailleurs, je ne vis même plus à l'intérieur de la maison familiale. Je me suis installée dans une cabane derrière le jardin qui sert de remise à outils. C'est vraiment bien, je m'y sens en paix à chaque fois. Je m'y évade, je rêvasse sans aucun but, juste pour le plaisir de rêver. Mes bouquins de Lautréamont, de Queneau, de Pérec, de Poe, la poésie de Nerval, de Breton et de Baudelaire... Tout ça se marie parfaitement avec la tondeuse à gazon, les scies sauteuses et la ponceuse à l'intérieur de ma petite cabane. Je ne fais plus que ça : lire, et observer.
    -Mais quel est ton ambition dans la vie?
    -Mon ambition?... Attend, laisse-moi réfléchir..."
     
        Après un une trentaine de secondes de réflexion, volà ce qu'elle me dit:
     
    "Voilà ce que j'aimerais devenir plus tard, mon cher Votha. J'aimerais juste être un faisceau de lumière pointé sur l'éternité..."