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March 25 La critique (n°1)
A Rebours (1884) – J-K Huysmans
Edition GF Flammarion
En voilà une œuvre littéraire devant laquelle le lecteur néophyte, avant d’en parcourir avidement les pages, se devra de composer avec la réputation sulfureuse qui auréole déjà l’objet, et qui ne cessera de bourdonner dans son cerveau, au moment où il commencera à en déchiffrer minutieusement les phrases. Car, croyez-moi sur parole, chers lecteurs assidus, ce n’est pas par hasard que l’on entame la lecture d’A Rebours. Sauf, bien évidemment, lorsque l’on s'y trouve forcé…
Moi-même, ai-je été intrigué par ce que les personnes l’ayant lu en disaient : bien écrit, inintéressant, absurde, emmerdant, bizarre, fourre-tout. Aucun qualificatif qui n’aurait pu laisser indifférent ma propre curiosité !
J’ai pu comprendre ces critiques en lisant. Ce qui rebute principalement le bibliophage contemporain, ancré dans la littérature de notre époque devenue trop simple, c’est avant tout le style particulier du livre de Huysmans : trop raffiné, trop travaillé, trop pompeux, le vocabulaire y est incompréhensible et vieille France. Et ces reproches s’accompagnent généralement de remontrances sur le fait qu’il ne s’y passe absolument rien, que l’intrigue manque cruellement d’un début, d’un milieu et d’une fin ; bref, que le schéma narratif y est complètement foutraque. Effectivement, d’intrigue continue, il n’y en a absolument aucune. Justement, ce sont exactement là, dans ces fines remarques que se situe tout l’intérêt et la marque indélébile dont on grave les œuvres majeures. Car ce roman, ou plutôt cet anti-roman, a constitué, pour ma part et celle de beaucoup d’autres, un véritable chamboulement dans la conception esthétique d’une œuvre littéraire. En effet, Huysmans pousse à l’extrême le procédé mis en place dans ses œuvres précédentes (À vau-l’eau, En Ménage), à savoir, la focalisation totale, non pas sur l’histoire, comme ce fut la norme auparavant, mais sur un personnage, un anti-héros (car, tout héros choit et perd de son aura « héroïque » lorsqu’il est disséqué à ce point par l’auteur), nous faisant alors pénétrer à l’intérieur de son angoisse, et de son ennui le plus viscéral. Ce procédé sera reprit plus tard, poussé à son paroxysme et en cent fois moins réussi, par Virginia Woolf, entre autres, dans son Mrs Dalloway.
Ainsi, le lecteur se retrouve-t-il à suivre avec délectation les pensées absurdes, les réflexions politiquement incorrectes, les aventures et les souvenirs décousues, les élucubrations parfois stupides, mais toujours dandyesques, de Jean Floressas des Esseintes, dernier descendant d’une maison aristocratique frappée par la décadence, personnage érudit pris de cet angoisse Kierkegaardienne devant sa propre liberté. Les seize chapitres sans nom sont autant de saynètes que compterait un film à sketches, et qui sont désignés, tant ils sont cultes, par un titre non-officiel (Le Passage de la tortue, Le Voyage en Angleterre, Miss Urania, Les Orgues de bouche, etc.).
Tout cela nous est amené sur un plateau d’argent, serti par une prose de haute voltige, de mots rares délicieux aux sonorités succulentes, de phrases bichonnées, choyées par son auteur, et dont la lecture, prenez bien garde, peut faire monter une jouissance irrésistible, que certains pourraient ne pas avoir connu jusqu’à maintenant, compte tenu du « non-style » si symptomatique de la littérature d’aujourd’hui. Il suffit de lire à haute voix certains passages pour prendre conscience de ce plaisir sensoriel, presque indécent, que ressent l’oreille lorsque ces syllabes, ces suites de sons à l’exotisme sophistiqué, s’entrechoquent, se structurent, et s’harmonisent en pénétrant le cerveau. Le plaisir devient alors aussi bien sensoriel qu’intellectuel. C'est d'ailleurs grâce à cette même prose surtravaillée que certains passages, énumération d'oeuvres et d'auteurs, sont sauvés du désintérêt complet (les lectures de Des Esseintes en latin, par exemple). Les amoureux de la langue seront aux anges, les autres seront, au mieux, dubitatifs, ou au pire, découragés des efforts que cette prose requiert. Mais quelle prose!
Mais au-delà de ces partis pris esthétiques, plaisants, ou déplaisants d’autres, et dont on pourrait discuter pendant longtemps, je tiens à signaler un point trop longtemps négligé par les critiques de toute sorte : l’humour décapant, corrosif, dont fait preuve ce livre, un mélange d’humour noir (l’épisode de l’expérience sur le gamin afin d’en faire un criminel) d’absurde (le menu constitué, et à faire pénétrer par voie anale, par le biais de lavements), de grosses blagues (l’épisode du voyage en Angleterre), et de grand n’importe quoi (l’épisode de la tortue vivante que Des Esseintes fait sertir de pierres précieuses pour mettre en valeur son tapis). Et derrière la tournure de la plupart des phrases, on sent, on renifle, on est éclaboussé par l'ironie suintante qui perle sur les lignes. Ainsi, à travers cette œuvre littéraire majeure, on se dit qu’à n’en pas douter, ce fou furieux de Huysmans était bel et bien un humoriste visionnaire, précurseur de l’humour dit « décalé » et post-moderne, doublé d’un écrivain esthète, complètement échevelé, qui a su propulser son joujou littéraire, au loin, dans la galaxie des chefs-d’œuvre uniques et impérissables, ceux dont on capte encore les résonances esthétiques aujourd'hui.
Il est à noter que l'édition GF Flammarion récente de ce livre propose des notes bas de page très pratiques et fort intéressantes pour la lecture de ce livre, notamment en ce qui concerne le vocabulaire et les mots rares.
Extrait :
"Puisque, par le temps qui court, il n'existe plus de substance saine, puisque le vin qu'on boit et que la liberté qu'on proclame, sont frelatés et dérisoires, puisqu'il faut enfin une singulière dose de bonne volonté pour croire que les classes dirigeantes sont respectables et que les classes domestiquées sont dignes d'être soulagées ou plaintes, il ne me semble, conclut Des Esseintes, ni plus ridicule ni plus fou, de demander à mon prochain une somme d'illusion à peine équivalente à celle qu'il dépense dans des buts imbéciles chaque jour, pour se figurer que la ville de Pantin est une Nice artificielle, une Menton factice."
A Rebours, chapitre X
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