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July 13 Les Oeillets (2ème partie)Ndla : La saga de notre aristocrate normand aux valeurs éculées continue. Finalement, les thèmes abordés y seront si riches, variés, et partiront tellement tous azimuts que cette histoire ne pourra pas se limiter au cadre d'une nouvelle, ou même d'une novelette, mais prendra carrément le volume et la forme d'un roman. Ce sera un truc avec une fin émouvante, cynique, et digne de ce nom ! Eh oui, chers lecteurs, sachez que malgré le désordre affectivo-intellectuel qui me secoue l'esprit depuis quelques mois, cette histoire sera un projet ambitieux bouclé d'ici la fin de l'année. D'ailleurs, je ne publierai pas dans cette espace la totalité des chapitres pour des raisons évidentes de confidentialité. N'est-ce pas ? ;-)
II
De La Gauterie, devant les portiques d’entrée de la gare de Caen, attendait l’employé de l’agence d’intérim paneuropéenne, Europ’rim, laquelle lui avait fourni toute la main-d’œuvre qu’il allait devoir accueillir. Celui-ci devait le briefer, avec une courtoisie toute commerciale, sur l’organisation concrète de leur séjour, deux semaines en tout. Il s’était adossé sur le vitrage, à côté des portes automatiques, et semblait prendre consciemment une pose faussement négligée : le menton haut, les mains dans les poches, le pied droit relevé, appuyé contre le plexiglas. En ce premier samedi d’avril, une marée rutilante de rayons lumineux aiguayait agréablement la saleté des lieux, de cette chaussée garnie, sous un soleil généreux, de mégots et de gobelets broyés. Ce temps changeait des saucées habituelles. Ses grosses et dispendieuses Ray Ban Wayfarer noires ne lui parurent point excessives en cette lumineuse occasion, si rare dans la région ; car quelques candelas en trop provoquaient impunément un plissement exagéré des yeux, faisaient une frisure infâme de la peau des tempes, le forçaient à retrousser mécaniquement son nez aquilin ; ce qui lui enlevait alors tout panache, en affublant un air crétin à son visage allongé, qu’il fallait alors masquer sous ces énormes verres fumées. Ses cheveux noirs, savamment mis en bataille, ses joues creuses, comme sillonnées par les affres de sa jeune existence, et qui lui sculptaient une moue boudeuse, se chargeaient de muer ce moment d’attente, d’une platitude extrême, en brillante diapositive de figure sous-dandyesque, en train de combler son angoisse du vide actanciel par des poses, des artifices péteux de mirliflore. Une silhouette chétive sortit soudain d’une grosse berline blanche, garée à une dizaine de mètre. L’individu se dirigea vers l’entrée de la gare d’un pas dur et autoritaire, et on put peu à peu percevoir une large mèche châtain masquant sommairement un crâne dégarni. De La Gauterie fut frappé par son aspect poupin et son élégance, malgré la calvitie précoce et la petite taille du bonhomme : le costume bleu marine, comme le sien, se cintrait ad hoc pour modeler son corps fluet de manière harmonieuse. Cela ressemblait furieusement à du Hedi Slimane. L’homme s’arrêta devant la zone de dépose minute, regarda autour de lui, les sourcils froncés, l’esprit soucieux, semblant chercher quelqu’un. Il a une grosse montre en argent au poignet, remarqua le baron. Le bracelet est en argent aussi. Ou alors, c’est du fer blanc. Non, c’est bien de l’argent : elle a l’air lourde, et ne brille pas de manière ostentatoire au soleil. C’est une Richard Mille. Je vois que Monsieur est connaisseur… Le regard du petit coquet s’arrêta sur De La Gauterie. Il sembla avoir trouvé son homme, puis fit un pas vers le baron. « Excusez-moi monsieur, commença-t-il, je cherche monsieur Etienne Nehoult. - Nehoult de La Gauterie, lui-même. - Enchanté. Michel Bodard-Lachaud, de l’agence EUROP’RIM, fit-il sans même un sourire. Je suis chargé de vous accompagner et de répondre à vos questions concernant nos intérimaires, je peux servir aussi d’intermédiaire entre nos travailleurs et vous, je connais quelques mots en polonais et en roumain et j’espère que vous avez préparé des questions car je ne serai présent que ce premier jour. » Il sortit sa phrase d’un seul trait, extrêmement vite. De La Gauterie se sentit presque agressé par la tonalité froide et mécanique de ce discours, vomi avec une rapidité si prodigieuse, qu’on ne pouvait, au mieux, qu’en retenir le début et la fin. Quel sagouin, pensa-t-il. Une telle classe, ruinée par un vocabulaire et une diction de charognard. « Eh bien, en ce qui concerne mes questions, répondit le baron avec un sourire faussement naïf, j’en ai une qui me vient de la plus haute autorité existante : ma femme. Combien seront-ils exactement, ces intérimaires ? - C’est vous-même qui les avez sollicités, monsieur, vous devriez le savoir, rétorqua-t-il sèchement. L’agence m’a envoyé ici pour accueillir onze intérimaires dont neuf spécialistes en travaux d’intérieur, cinq Polonais, quatre Roumains et deux Bulgares incluant selon le devis que j’ai sous les yeux, deux carreleurs, deux jardiniers, deux peintres en bâtiment, un plombier, un électricien, un contremaître bilingue ― et je vous fais noter que c’est très rare d’en avoir un bilingue ― pour superviser le tout, ainsi que deux mains d’oeuvre. » Le débit hystérique du petit chauve laissa De La Gauterie perplexe. Il ne saisit que la première phrase cette fois-ci, et le mot bilingue, qui le frappa sans raison. Mais pourquoi me parle-t-il de la sorte, cet homoncule hautain ? Zut à la fin ! Premièrement, fulminait intérieurement le baron, ce n’était pas moi, mais mes beaux-parents qui les ont sollicités, et secondement, qu’il s’exprime plus clairement, le saligaud ! Prend-il son souffle lorsqu’il baragouine ? S’entraînait-il pour un hypothétique championnat d’apnée à l’air libre ? De La Gauterie sortit alors de manière automatique le seul mot entier qu’il déchiffra. - Bilingue, vous dîtes ? - Oui, le contremaître est bilingue. C’est bien pratique. Bilingue polonais – anglais, monsieur La Gauterie.» Effectivement, polonais - anglais, c’était bien pratique pour quelqu’un qui n’avait jamais entendu un mot de polonais, et dont les capacités en langue anglaises se réduisaient à celles de prononcer, avec un accent prodigieusement français, son nom et son prénom. Le bilinguisme du monsieur le contremaître lui faisait donc une sacrée belle jambe. « Comme il est écrit dans le contrat, reprit le petit homme, en échange d’une remise de 15% sur le devis total c’est vous qui vous chargez de les héberger, vous êtes au courant ? - Oui, oui, bien sûr. Le château de La Fausillière possède une dépendance, il y aura assez de lits je pense. - Ah oui… j’oubliais : je suis aussi là pour m’assurer des conditions de logements de notre main-d’œuvre. Vous savez, ça n’est pas grave s’il n’y en a pas assez. Ces gens-là ne sont pas très regardants et peuvent dormir dans des duvets ou chacun leur tour sur un lit commun. Entre vous et moi, je crois qu’ils ne sont pas comme nous, ou du moins que nous ne sommes plus comme eux. Nous avons perdu tout sens du sacrifice dans le travail alors qu’eux sont prêts à se saigner aux quatre veines pour nourrir les leurs quand nous, préférons largement nous rabaisser à mendier à genoux sur le trottoir pour trois bouts de pain. L’opulence et le confort ont annihilé les désirs de réussite. Les désirs tout court peut-être. C’est triste à dire, je le déplore autant que vous mais notre société a besoin de ces gens-là. Des gens qui ont le désir de réussir » De La Gauterie n’y comprenait décidément pas grand-chose, à cette marmelade sonore. Il lui sembla qu’avec le mot « société », qu’il venait vaguement de distinguer, ce type ajoutait maintenant un contenu politique dans son message. Il pensa qu’il le laisserait se débrouiller avec les parents Nozieux tout à l’heure, et répondit alors par un truchement de tête hasardeux, qui brandissait une mine sérieuse. Le petit homme lui fit enfin un grand sourire, puis lui lança : « Alors je ne vous conseillerai qu’une chose : profitez-en ! Le prix de nos services est imbattable grâce à eux. Par contre, les dépassement de jours de travail vous seront facturés 15% au-dessus du SMIC horaire.» Il était à présent 11h15. Le type de l’agence pressa De La Gauterie pour entrer dans la gare : le Corail Intercité en provenance de Paris devait arriver dans huit minutes maintenant. Mais en levant les yeux sur le tableau d’arrivée des trains, celui des travailleurs étrangers venait d’être infligé de trente minutes de retard. Le baron se para soudain d’une grimace désenchantée à l’idée de tuer tout ce temps, en compagnie de ce personnage pris d’un début de cyclothymie. Ce dernier lui fit signe d’aller attendre au bord du quai avec lui, à l’extérieur. De La Gauterie suivit à contrecoeur, commençait d’angoisser face à l’idée de supporter le blabla horripilant de cet inconnu. Il refusa une cigarette de sa part, comme un geste véhément de rébellion. Le jeune employé engagea alors la conversation comme par courtoisie forcée. Son discours prenait un débit étonnamment plus sain et spontané : « Dîtes-moi, monsieur Nehoult, il paraît que vous êtes d’extraction nobiliaire… C’est ça ? Vous avez des titres ? - Euh… oui, oui, fit-il surpris » Il avait bien de la chance, ce petit bonhomme : s’il y avait bien un sujet sur lequel De La Gauterie pouvait être intarissable, c’était sur lui-même et son histoire familiale. « Ma famille est issue d’une très vieille lignée de la noblesse d’épée, reprit-il, vous savez ce que cela signifie, oui ? Celle qui s’est distinguée par des faits d’arme, la plus prestigieuse des noblesses. C’est une des rares lignée qui ne se soient pas éteintes au XVème siècle. - Ah... Vous avez des titres, alors ? - Oui, oui, bien sûr, et pas qu’un seul, je dois vous avouer. Si vous voulez tout savoir, cela a commencé fin XIIème siècle. Selon la légende familiale, nous descendons tous de Gervald le Breton, un militaire fort habile à cheval, immigré d’Angleterre. Celui-ci s’était brillamment illustré durant la troisième Croisade, en 1191 exactement, où on l’envoya, dans une sorte de mission suicide déguisé, à la rescousse du fils cadet de Bohémond III d’Antioche, Bernard de Tyr, retenu.prisonnier dans les geôles de Saladin, à l’intérieur d’une forteresse, près de Naplouse, si je me souviens bien de ce que Papa m’a dit... Pour mener à bien cette périlleuse tâche, il eut la malicieuse idée de se travestir en jeune moine un peu niais, venu donner les saints sacrements chrétiens, juste avant l’exécution, à ce prestigieux prisonnier. Les geôliers musulmans furent, malheur pour eux, assez naïfs pour laisser pénétrer dans l’enceinte ce clerc aux chattemites airs inoffensifs ; car le bougre, tout rusé qu’il fut, réussit à dissimuler sous son froc monastique pas moins d’un arsenal de vingt kilos ! Figurez-vous : deux côtes de maille, trois cimeterres attachés à la taille, un vieux scramasaxe fixé habilement au dos, un poignard espagnol noué à la ceinture, six dagues turcs (des yatagans) superposées sur chacune des cuisses, et, enfoui dans sa capuche de franciscain, un lance-pierre en acier, tout cela sous une vulgaire robe de bure ! Impressionnant, non ? Gervald, armé jusqu’aux dents, entra dans la cellule de l’otage, lui donna la moitié de son attirail en guise de saints sacrements, puis sortirent tous deux pour prendre par surprise les gardes, et les égorger vaillamment. Ils écumèrent ensuite les couloirs, tels des ménechmes fous furieux avides de sang, pour massacrer le moindre Sarrazin à portée de lame, éventrer tout mahométan dont le seul tort fut de les croiser, décapiter chaque infidèle qui avait le malheur de faire dépasser de son corps, sa tête. Quand finalement, ils parvinrent à faire baisser le pont-levis et remonter la herse : ce fut le signal, pour qu’une centaine de croisés déchaînés, embusqués à l’extérieur depuis des heures, se ruent et envahissent la forteresse, déjà déchargée, grâce à ces deux gaillards, de la moitié de sa population de départ. Imaginez, ce fut une véritable boucherie ! On raconte même que des rivières de sang se déversaient littéralement des meurtrières et des fissures de la pierre. « Et lorsqu’ils en finirent tous avec la forteresse, ces mêmes croisés, comme des cavaliers de l’Apocalypse déferlant par centaines, s’attaquèrent aux villages alentours, faisant, là, un carnage historique. Gervald, alors, profita de ces bacchanales sanguinaires pour enlever une jeune Maure fort à son goût, dont il avait violé, puis étranglé la mère. Il ramena cette jeune levantine en terres normandes. Puis il l’épousa, une fois que celle-ci consentit, non sans mal, à se convertir au christianisme, et se faire baptiser Béatrice. Ce qui signifie que j’ai du sang arabe dans mes veines, le croiriez-vous ?... Mon aïeul obtint alors, pour ces glorieux faits d’arme en Terre Sainte, la baronnie du Mesnil-Auzouf, et il fut donc honoré du titre de baron par Philippe Auguste lui-même. Puis nous avons traversé les flots impétueux de l’Histoire : la Guerre de cent ans ne nous affecta guère, nous avions toujours entretenu une bonne relation avec les paysans du coin. Et leur soutien, combiné à une collaboration intelligente avec l’ennemi anglais, permit de ne pas nous faire confisquer notre territoire. Et encore plus tard, en 1616, Jean Nehoult reçut le titre de comte de La Gauterie, pour avoir brillamment servi au sein du Conseil des finances, et apposa celui-ci au nom de Nehoult. D’où mon nom complet : Nehoult de La Gauterie. C’est de cette époque que date la construction du château de La Fausillière que vous verrez tout à l’heure. Puis son fils acheta, par la suite, juste après la Révolte des Nu-pieds, durant laquelle, au passage, il cacha héroïquement des paysans recherchés par les dragons du Roi, le petit comté de Cauvicourt afin d’unifier des terres dispersées. - Ah… fit le petit homme incrédule. Et vous, vous êtes quoi ? - Je possède les trois titres. Ceux-ci ne se sont jamais dispersés malgré tous ces remous, Dieu merci ! Mais initialement, j’ai hérité du titre de Baron du Mesnil-Auzouf et de Comte de La Gauterie par la mort de mon père. - Ah… Toutes mes condoléances… - Merci. Mon frère cadet, Gilles, Comte de Cauvicourt, m’a laissé son titre que Papa lui avait légué de manière exceptionnelle sur son testament. Il est parti s’installer aux Etats-Unis, l’année dernière. Vous savez pour travailler où ? Dans le temple du grand capital : Wall Street. » - Et vous, vous faîtes quoi ? - J’ai repris le patrimoine immobilier de mes parents, que je continue de gérer, louer, retaper, etc. Ca marche plutôt bien, le bocage a toujours été très en vogue. Je vis de mes rentes, comme au bon vieux temps… » Bodard-Lachaud fit un début de grimace. Ce devait être à cause du mot « rente ». Après un léger instant, il reprit : « Mais au fait, comment est-ce que je dois vous appeler ? Monsieur ? Monsieur le comte ? Monsieur le baron ? Monseigneur ? - Ma femme m’appelle De La Gauterie… Oui, c’est une manière bizarre d’appeler son conjoint, mais c’est un truc entre elle et moi. Ce petit surnom cristallise toute notre complicité, à dire vrai : mélange de respect, de légère taquinerie, et d’admiration. Pourtant, elle fait une erreur grammaticale en m’appelant de la sorte, car La Gauterie aurait été plus approprié. Mais elle trouve que la double particule sonne très… pittoresque, dirons-nous. Ce « De » symbolise beaucoup de choses intimes. Mais c’est vraiment un truc entre elle et moi. - Et moi, je vous appelle comment alors ? lança le représentant avec un brin de malice. - Eh bien… fit-il non sans un léger sourire. Monseigneur serait bien à propos, cher monsieur. Mais Etienne suffira pour vous… » La voix féminine préenregistrée de la SNCF interrompit brutalement leur discussion, et annonça l’arrivée imminente du train des intérimaires. Tous les regards se focalisèrent alors sur l’extrémité droit du quai. On put apercevoir, au fond, une légère pastille sombre, qui, dans la perspective, grossissait au fur et à mesure que le rail, à cheval sur la ligne de fuite, s’approchait. De La Gauterie, soudain, sentit une désagréable sensation d’angoisse l’envahir : il commençait subitement à douter du bien-fondé de sa bonne idée, celle, benoîte, d’héberger onze inconnus, étrangers de surcroît, chez lui, dans sa luxueuse demeure, où vit en plus une très jolie femme, la sienne en l’occurrence, continuellement malade. N’importe quoi, et par-dessus tout le pire, pourrait alors arriver. Mais était-il encore temps de reculer ? Non, bien entendu. L’affaire fut donc très vite pliée… Le train, accompagné de la fanfare métallique assourdissante que ne connaissent que trop bien les habitués du transport ferroviaire, ralentissait devant des quais bondés, pour s’arrêter en un long crissement encore plus assourdissant. Les roues raclant contre les rails firent une série de grincements, décidément insupportables, même pour le client le plus aguerri de la SNCF. Le petit homme sortit alors un panneau blanc sur lequel était inscrit le nom de l’agence, EUROP’RIM. Il tendit le bras bien haut. Du moins, du plus haut qu’il put. Les portes des voitures s’ouvrirent toutes en même temps, dégurgitant, tant ils étaient nombreux, des dégueulis de voyageurs anonymes, de touristes en mal de verdure, d’étudiants aigris en week-end chez leur parents, de vagabonds alcoolisés trimballant des chiens hideux et massifs. Tout ce beau monde croisait, sans égard aucun, les passagers suivants, en piquet, prêts à monter. Cet agglutinement humain se morcelait ensuite, pour grouiller de partout sur le quai, comme une armée de poux excités sur un scalpe longtemps négligé, traînant des valises dix fois trop volumineuses. C’est au milieu de cette cohorte ambulante et hétéroclite se cachaient donc nos amis travailleurs étrangers. Le demi-chauve leva le bras encore plus haut. De La Gauterie eut envie de lui venir en aide, en lui faisant profiter de sa grande taille. Mais il aperçut soudain une dizaine de types, tous très mal rasés, très mal coiffés, et portant des salopettes bleues tel de simples pantalons, les bretelles nouées à la taille ; ce qui laissait apparaître des pulls d’une autre époque, informes et bigarrés, à motifs géométriques, se diriger vers lui. Il les prit d’abord pour des va-nu-pieds dotés d’un je-ne-sais-quoi de slave. Le côté bohémien des vêtements certainement. Mais il se rassura très vite lorsque l’un d’entre eux, un brun très maigre, barbu, serra la main de l’agent d’EUROP’RIM. « C’est étrange, pensa De La Gauterie, mais avec ces pulls ringards, j’avais plutôt cru qu’ils fussent ukrainiens… » Le brun très maigre et barbu vint ensuite lui serrer à son tour la main, balbutia quelques mots issus du français limité aux salutations d’usage. On ne distinguait pas très bien le mot bonjour, mais ce fut tout de même charmant. L’ouvrier se présenta en anglais, disait qu’il s’appelait Otto, et que sa famille résidait à Krakow. Ah oui, comprit soudain De La Gauterie, c’est Cracovie en français ! Il voulut être poli et prendre le temps de serrer la main de chacun des étrangers derrière, seulement, Michel Bodard-Lachaud d’Europ’rim l’en empêcha, et ordonna, de sa voix redevenue autoritaire, qu’on ne perdit pas une minute de plus pour conduire tout ce joli monde vers la voiture. Il se proposa même pour transporter les éventuels surplus de bagages qui n’entreraient pas dans le coffre du van de location, mais, curieusement, les intérimaires furent si peu chargés en affaires pour un séjour de deux semaines, qu’il n’y en eut pas le besoin. Ces gens-là vivent décidément dans une sobriété extraordinaire.
*
Tous purent prendre place dans le grand van Volkswagen avec leurs bagages, lesquels se limitaient à des gros sacs Adidas assez peu remplis, et posés sur leurs genoux. Bodard-Lachaud suivait, seul, derrière, dans sa grosse berline blanche. Les dix ouvriers, fatigués de leur long voyage, s’assirent, ou plutôt, s’affalèrent, sur les sièges à l’arrière. Rien ne semblait distinguer les Polonais des Roumains, les Roumains des Bulgares, les Bulgares des Polonais. Si l’on jetait ne serait-ce qu’un fugitif coup d’œil sur cette masse d’étrangers avachis, aux regards flapis, aux barbes brunes cracra, désertées des lames rédemptrices par plusieurs jours de voyage, ils ne pouvaient, pour De La Gauterie, appartenir qu’à une seule et unique nation : la Cradinguie, nation damnée des pouilleux. Une persistante odeur suspecte, exhalant fortement celle du maroilles, avait, de plus, imprégné la douce atmosphère confinée du véhicule. Certains avaient osé retirer leurs godillots derrière. « C’est pour cela que les Polonais se sont si bien adaptés dans le Nord Pas-de-Calais » songea très finement De la Gauterie. Et de ses neurones ponantais ignares, jaillissaient, de manière latente, encore d’autres réflexions intérieures tout aussi infantiles ou obscènes, tels que « Mon dieu, le tiers monde n’est pas en Afrique, il est juste à nos portes… », « C’est la légion étrangère cette agence ! Ils sont en cavale, recherchés par la brigade du mauvais goût de leur pays », ou encore « La France est vraiment un beau pays. » Sur ce modèle de van Volkswagen customisé, une réédition des vieux modèles rouges et blancs adulés en 1970, le siège conducteur était une sorte de banquette qui traversait le véhicule dans toute sa largeur, et où deux passagers pouvaient s’asseoir au côté du chauffeur. Le levier de vitesse, raccourci, s’en trouvait alors repoussé sous l’emplacement de l’autoradio, pour pouvoir accueillir trois personnes devant. Celui qui sembla être leur chef, Otto l’anglophone, s’était mis sur la place du mort, entre le baron et un de ses coéquipiers, un châtain barbu. On put entendre des conversations très brèves à l’arrière, sûrement entre ceux qui parlaient ce salmigondis sonore incompréhensible, mélange indigeste de consonnes gutturales et chuintantes, que semblait former la langue polonaise. Ces échanges se tenaient de manière extrêmement sporadique, seuls deux ou trois ouvriers, à qui il restait encore un peu de force pour articuler de vaines paroles, baragouinaient, marmonnaient vaguement de temps à autre, et pourtant, ils avaient le don d’irriter les oreilles atrabilaires de sa triple Seigneurie. Car, comment diable pouvait-on se comprendre par le biais d’une telle langue ? C’est insensé ! rouspéta-t-il en moutard capricieux. Notre bon baron, au volant du van, se sentant alors encerclé de voix et d’intonations barbares, tentait de se rassurer tant bien que mal, par des regards inquisiteurs sur le rétroviseur intérieur, ou plus exactement, sur les trois figures ensuquées du lot que reflétaient le miroir : un jeune blond, barbu, silencieux, au regard vide et triste, assis les bras croisés entre deux autre ouvrier sur la première des banquettes arrières ; derrière lui, une barbe noire suspendue à une figure de vicelard, mis de profil pour mieux débattre avec son voisin de gauche, et bavard comme une pie, articulait des syllabes de saoulard désoeuvré ; puis au dernier rang, un brun chevelu au visage poupin et rubicond, somnolant la bouche aqueuse béante, et la tête appuyée contre la vitre du véhicule. Excepté pour le second, ils n’avaient finalement pas des airs si inquiétants que cela. Seulement voilà, une gentille brebis aurait-elle toujours la même gentillesse au milieu d’un troupeau de brebis, certes toutes gentilles, mais dont le désir d’ordre n’était point le but ? Les phénomènes grégaires rendaient les individus si imprévisibles, nota De La Gauterie, et si dépendants du caractère de leur leader, qu’il ne fallait absolument pas se fier à des observations isolées et positivistes. Imaginons, ne serait-ce qu’une seule seconde, que leur leader naturel et charismatique fut ce brailleur barbu au regard de sadique, assis au deuxième rang, et non Otto, le Polonais bilingue à ses côtés… Cette perspective lui convulsa soudain toute la surface du dos. Mais il se rappela aussitôt que ces gens-là étaient tous originaires de pays chrétiens, où la religion et la morale n’étaient pas encore devenues de pouacres idées. Ils obéissaient donc à des règles communes qui ne pouvait qu’être familier au croyant qu’il était. Mon Dieu, se rasséréna-t-il tant bien que mal, c’est toujours ça : heureusement, je n’ai pas engagé des musulmans !...
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Le minuscule convoi De La Gauterie ressemblait à une colonie de vieux hippies, friande d’auto-stoppeurs illuminés, ouvrant le passage à une figure importante, presque chauve, au volant de sa propre Audi blanche. Tout ce joli monde arriva enfin devant ce qui clôturait l’entrée du domaine de la Fausillière : un portail, dont les barreaux en fonte, hauts et menaçants, étaient traversés d’une frise ondulante en fer forgé, jouant avec les armoiries de la maison. De La Gauterie sortit du véhicule, et déverrouilla ces lourdes portes, qu’il eut toujours autant de mal à pousser. Une fois les grilles laborieusement refermés, les deux voitures s’engagèrent sur une tortueuse allée sillonnant les deux hectares de jardins, parsemés en un semblant de hasard d’ormes dangereusement feuillus, de tilleuls bourgeonnants, de troènes grabataires laissés à l’abandon, et dont les feuilles pourrissaient littéralement la verdeur du gazon. De La Gauterie fut alors surpris par le soudain manque de retenue de ses passagers : ils collaient leur barbe contre la vitre, comme excités par le décor qu’ils découvraient en ce moment, et laissèrent fuser toutes sortes d’exclamations, inconnues aux oreilles du propriétaire des lieux. Otto le gratifia même d’un « Very nice, sir ! » très souriant, qu’il devait supposer être une appréciation positive. L’enthousiasme monta lorsqu’on put apercevoir, trônant au bout du chemin comme un vieillard grabataire, le château délabré de La Fausillière, tout en forme rectangulaire, aux couleurs brunes tristes ne seyant qu’à la lumière d’automne, et boursouflé, sur son l’entrée, de quatre piliers fièrement alignés qui trahissaient indéniablement les sournoises influences palladiennes, et donc anglaises, de l’architecture. De La Gauterie distingua une fine silhouette devant ces colonnes, celle de sa femme, surprise de voir revenir le van traînant une seconde voiture. Les véhicules se garèrent devant la demeure. Le baron descendit le premier et vint embrasser Elisa, couverte d’un cachemire par ce temps de rêve. « Tout s’est bien passé, De La Gaut’chou ? Vous avez eu besoin d’une autre voiture ? demanda-t-elle doucement. - Oui, il n’y a pas eu de soucis, juste un retard de leur train. La seconde voiture, c’est un type de l’agence qui vient pour nous briefer. Il est un peu goujat, je trouve, c’est une sorte de parvenu pas très élégant dans sa manière de s’exprimer. Mais nous ferons avec, il s’en va ce soir au plus tard. Au fait, est-ce que tes parents sont arri…? » Mais à peine eut-il le souffle pour quasiment finir sa question, qu’il se rendit compte qu’Elisa fut bel et bien en train de dangereusement tourner de l’œil. Ses pupilles devinrent soudainement vides, tous ses muscles l’abandonnèrent d’un seul coup, son corps bascula promptement sur le côté droit. De La Gauterie eut juste le temps de retenir la frêle créature de sa chute. Crénom, mais pourquoi s’évanouissait-elle encore ? pesta-t-il. Je lui ai pourtant répété d’innombrables fois de ne pas se lever du lit si elle avait des vertiges ! Il l’allongea doucement sur ses bras pour la porter, comme il avait l’habitude de le faire, puis se retourna vers l’assemblée afin de faire ses excuses pour sa future absence, le temps de monter Elisa dans la chambre. Il les vit tous, réunis en une seule rangée, comme s’il se tenait devant une très longue table. De La Gauterie eut tout à coup une pieuse vision, et la réponse à sa question sur l’étourdissement de sa femme : avec Bodard-Lachaud, cela faisait douze personnes alignées. En comptant son mari comme le personnage centrale de sa vision, Elisa avait eu sous les yeux une toile mettant en scène le nombre maudit : treize. Son esprit n’avait pas supporté. De La Gauterie la porta jusqu’à sa chambre.
A suivre...
January 12 Les Oeillets (1ère partie)Ndla : Bon finalement, on va tout publier au fur et à mesure de ce qui est produit, peu importe que cela se suive ou non. De toute façon, les nouvelles ont maintenant leur intitulé dans les catégories. Voici donc une nouvelles saga, Les Oeillets endeuillés, ou les vicissitudes d'un aristocrate normand plein d'amour pour son épouse, mais qui redécouvre comment faire face à ses frustrations. Cela promet de grands moments de tendresse...
I
La sagesse populaire attribuait naïvement aux mariages endogamiques entre gens situés dans les hautes sphères sociales de la noblesse, cependant bassement glorieuse du fait de l’acte sans péril d’héritage du titre, le triste écueil de n’être jamais motivés par l’amour, le vrai, mais seulement par l’intérêt le moins noble qui soit. L’intérêt spirituellement marqué de perpétuer une race idéologique, sous la forme de stupides particules accompagnées de connotations géographiques effleurant bien souvent le ridicule ; l’intérêt de perpétuer des valeurs dont le degré de distinction se mesure à la longueur du patronyme complet, valeurs que l’on qualifierait volontiers de démodées, ringardes, voire réactionnaires ; l’intérêt purement matériel de maintenir un vague pouvoir oligarchique sur une immense propriété, de retenir dans le giron familial une bâtisse ou un château sur lequel les souillures du temps n’ont fait, dans les plus triomphants des cas, qu’asperger les pierres multi-centenaires de leurs jaunissures dégueulasses ; lorsque ces dernières ne les avaient pas piteusement dissoutes en misérables ruines… Etienne Charles Marie Georges Nehoult de La Gauterie, Baron du Mesnil-Auzouf, Comte de Cauvicourt et de La Gauterie, se préparait méticuleusement pour accueillir toute une flopée d’ouvriers en bâtiment issues des franges continentales de l’Union Européenne, et prêts à restaurer, avec la ferveur courageuse, désuète, des patriarches qui se doivent de nourrir les leurs, son vieux château situé au sortir de petits bois que traversait la D577. Une légère appréhension émouvait quelque peu l’esprit craintif du jeune aristocrate normand, moins habitué à l’idée que son immuable demeure ne devienne bientôt une cité babélienne déjà frappée par la divine malédiction plurilingue, qu’à celle de voir, un jour, les lambris des murs finir par prendre une forme aussi malléable qu’une pogne de sucre en poudre. La paresse guidait souvent ses pensées. Une force coercitive extérieure suffisamment influente lui avait été nécessaire pour se décider à redonner l’éclat, le clinquant d’antan, à tout son patrimoine, et ainsi restaurer les pièces et l’intérieur de la fière demeure. Lui qui en prenait le moins possible, cette initiative-là se trouvait appartenir à ses beaux-parents, les parents de sa femme ; les seules « grandes personnes » qu’il lui restait encore après la mort des siens dans un stupide accident d’hélicoptère. Au passage, son audacieux père avait, à l’époque, falsifié les documents attestant de ses compétences dans le pilotage de tels appareils. Cet aventurier écervelé, avide de litrons d’adrénaline aux coûts dispendieux, pensait bêtement que rien ne pouvait jamais résister à ses téméraires desseins, pas même l’apprentissage hyperaccéléré, complètement improvisé, de la maîtrise de l’engin. « Et maman qui fut assez cornichonne pour le suivre dans cette aventure imbécile… » avait fini par penser durablement De La Gauterie, après un long deuil. Peut-être était-ce pour conjurer le mauvais sort qu’il s’était enfermé dans une existence casanière, peu encline aux soubresauts, et autres fantaisies anxiogènes de toute nature. Mais en y réfléchissant bien, non. Il avait toujours été le même, prompt à s’angoisser pour la moindre broutille, en évitant ces genres de situations autant que possible. Or, voilà que ce matin, la simple pensée qu’il faille accueillir ces travailleurs étrangers faisait parti de ces aventures périlleuses qui lui semblaient insurmontables. Cependant, une fois lancé, il s’agissait d’en voir le bout au plus vite. De La Gauterie avait loué un mini van pour aller, dans quelques dizaines de minutes, les chercher à la gare de Caen, à une trentaine de kilomètres de son domaine. Il ne savait plus très bien s’ils seraient douze ou treize ; mais s’ils étaient effectivement treize, sa femme le prendrait très mal. Car cette fervente protestante avait, en effet, la charmante particularité de s’émouvoir au moindre signe, ou lieu commun, inhérent à des superstitions quelconques ; et nul doute que, face à une représentation de ce nombre maudit, elle serait au bord de la syncope. Il monta au premier étage, rentra dans cette énorme pièce agrémentée de bibelots, de décorations rococo, de triptyques religieux d’épisodes bibliques en condensé, et qui servait accessoirement de chambre conjugale. Elisa, son épouse depuis deux ans maintenant, et adepte de ce style, y dormait encore à poing fermé, étendu en chien de fusil dans leur grand lit à baldaquin, entouré de piliers ornés d’angelots, recouverts de guirlandes, soutenus par des arcs multiples et superposés, semblant partir de nulle part, et paraissant aboutir n’importe tout. La déco, c’était elle. De La Gauterie fouilla dans la penderie, dont la porte était surchargée de bas-reliefs en figures fractales. Il recherchait une cravate sobre, plutôt fine, et digne d’un homme du monde qui devait se présenter à des inconnus. Le mauve convenait parfaitement à l’occasion : une couleur sucrée se fondant élégamment dans le bleu marine de son costume lainé cintré. Le jeune baron obtenait, ainsi, le petit plus qui ajoutait à sa silhouette déjà longiligne, la touche distinguée qui conférait aux hommes de goût. Il noua soigneusement sa cravate au col, se contempla fièrement dans le miroir, se trouvait lui-même plutôt accueillant. Il put apercevoir sur le côté droit du miroir, le reflet de sa femme, encore couchée sur le lit derrière lui. Elle venait de bouger sous sa couette blanche. Elisa, c’était son amour, son seul et véritable amour depuis la récente disparition de ses parents. Pourtant, elle avait été l’objet d’une rencontre arrangée entre leurs deux familles qui cherchaient mutuellement, par eugénisme ou romantisme, à maintenir une lignée de rejetons au sang pur, issus d’union strictement endogame ; ainsi, la première fois qu’il la vit, elle lui parut complètement anodine, même laide. Sa maigreur extrême, son allure squelettique, ses mouvements blèches, sa tête qui paraissait outrageusement disproportionnée, fixée de manière rudimentaire sur ce frêle corps cachectique, son long nez bourbonien et pointu qui semblait être la cause de l’inclinaison naturelle de sa tête vers l’avant, tous ces traits extrêmement frappants revêtaient bien des aspects repoussants de prime abord. Mais Elisa Louise Paulette Delisle de Nozieux, avait une beauté particulière, bien particulière, qui ne détonnait pas forcément devant le premier venu ; les hommes ne décelaient pas sur le champ que son nez, certes disgracieux, donnait à son visage finement deltoïde, l’équilibre géométrique que recherchent en chaque oeuvre les esthètes raffinés, et qui laisse ainsi le loisir à toute sa distinction et sa splendeur pour chatoyer ; à cela s’ajoutait son teint pâlot qui exaltait une certaine idée de la pureté, de la grâce esthétique et formelle ; et que dire de cette bouche lippue rouge flamboyante, tranchant avec sa pâleur, dont la couleur, doublée à la douceur, pouvait mettre en branle l’attribut de tout homme ; et de ces grands yeux, presque globuleux, dont le regard, désarmant de douceur, de tendresse, et de naïveté feinte, vous emprisonnaient au fur et à mesure de votre contemplation, dans un attachement sentimental implacable. Elle avait donc, en quelque sorte, une beauté réservée aux initiés, dont seuls des yeux fins gourmets auraient pu savourer les effluves suaves qui en émanaient. Ce n’était point chose aisé, car sa beauté semblait tenir en équilibre précaire sur un filin périlleux : le moindre détail de travers ou en moins, et elle aurait tout simplement été laide. De La Gauterie se retourna, l’observa attentivement en train d’émerger doucement de son sommeil. Il pensa qu’il avait tout de même de la chance d’avoir épousé une femme si belle, si aimable, si bonne cuisinière, si peu bavarde, et qui, par-dessus tout, ne vous ennuyait pas au moindre aria rencontré. Mais Elisa n’avait qu’un seul défaut, dont, pour sa décharge, elle n’était pas directement la fautive : sa santé. En effet, le maintien de la pureté de la race de ces aristocrates devenues pauvres après la Révolution, s’était effectué en sacrifiant la diversité des atavismes. Ainsi, il était de coutume de s’épouser entre cousins, plus ou moins éloignés, chez ces sangs bleus de la Touraine, la famille important plus que le reste. Elisa Delisle put, elle, y échapper, mais ce ne fut pas le cas de ses malheureux parents, cousins au premier degré, au même nom de famille, mais aux titres différents. Et de la même manière, des centaines d’années de consanguinité téméraire avaient fini par fragiliser le sang de chaque génération ; et ces deux époux germains avaient ainsi enfanté d’une Elisa, fille unique et valétudinaire, qui accumulait depuis ses plus jeunes années, les nausées sans raison apparente, les évanouissements impromptus, les fatigues précoces, et les états fébriles et prolongés de cacochyme grabataire. De La Gauterie n’était pas dupe : si les parents d’Elisa, d’une fortune bien moindre, l’avaient poussé dans les bras d’un membre d’une famille opulente, la sienne, c’était dans le seul espoir de sortir leur fille des indigences de toute nature. La mort des parents Nehoult arrangeait en plus les affaires de ceux d’Elisa, avec un héritier plus malléable que les fiers aïeux. Mais d’être le pantin d’une vaste opération de mainmise financière, il s’en moquait avec la plus grande des courtoisies, car il avait fini par en tomber fou amoureux. Sa cagnotte serait un peu la leur Il se pencha sur Elisa, à moitié réveillée, et eut l’irrépressible envie de lui baiser le front. Elle ouvrit les yeux. « Tu t’en vas ramener les Polonais ? - Oui, ils arriveront à Caen dans une trentaine de minutes, susurra-t-il. Mais il n’y a pas que des Polonais. L’agence d’intérim m’a dit qu’ils avaient aussi recruté des Roumains et des Bulgares. J’espère qu’on peut leur faire confiance… - En tout cas, fit-elle après un petit silence de fatigue, s’ils sont treize, je te préviens, je ne les laisserai pas entrer. » « Qu’elle est con… » pensait souvent De La Gauterie, gentiment. Il lui fit un sourire bienveillant et attendri, l’embrassa fougueusement sur la bouche, malgré l’odeur. Décidément, elle pouvait dire absolument n’importe quoi, ses paroles, de l’hydromel capiteux, griseraient abondamment et à chaque fois, sa passion amoureuse. Le baron allait lui-même jusqu’à se demander si l’amour n’avait pas un peu tendance à le rendre niais, ou s’il l’était par nature. Car il lui en accordait bien, des sacrifices, à cette frimousse de princesse, notamment en matière de devoir conjugal. La santé d’Elisa, déjà chancelante, s’était quelque peu dégradée depuis ces huit derniers mois, et l’obligeait à refuser ses avances libidineuses depuis tout ce temps, s’estimant ne plus avoir, momentanément, les capacités d’assumer physiquement ces incursions charnelles. De La Gauterie, de son côté, respectait exactement tous ses refus, ce qui ne l’empêchait pas, lorsque l’instant se faisait tendre, de souvent se mettre en quatre pour trouver les mots justes, afin de la faire cesser de présumer de ses forces. Mais il vivait ces vetos plutôt bien en fin de compte. De toute façon, ils n’en étaient pas de grands consommateurs auparavant, cela ne changeait pas grand-chose. Et puis, il l’aimait, c’était déjà bien suffisant.
*
De la Gauterie prit la route dans son mini van. En arrivant sur la trois vois, il fut vaguement happé par cette pensée doucereuse, qu’il avait bien de la chance d’habiter une si belle région, où les autoroutes sont totalement gratuites et interminables, où l’on y peut admirer, en roulant l’esprit tranquille, les formidables gibbosités verdoyantes de ces terres humides, les vallées naines dont les adrets sont juchés de douillettes fermes à colombage, où le bitume et la pâture semblent s’être entrelacés avec une logique toute harmonieuse. Tout cela relevait certainement du cliché de carte postale, pensait-il, mais ne dit-on pas qu’il n’y a pas de fumée sans feu ? Et puis, très peu de ses ancêtres avaient entamé la grande aventure de la migration. La raison de ce phénomène apparaissait désormais comme une évidence devant lui : le bon goût était une fortune héréditaire, et malheur aux exilés. Ces routes vallonnées menèrent, après vingt minutes, sa triple Seigneurie jusqu’à l’agglomération de Caen. Il se demanda subitement si la bienséance ne l’obligeait à consacrer au moins une journée pour faire visiter à ses futurs hôtes, la si avenante région normande, en longeant la côte, de Pontorson à Dieppe, et en passant par Rouen. Peut-être était-ce la moindre des convenances, juste avant de les jeter au casse-pipe. Je n’aurais qu’à le leur demander après tout, se dit-il. S’ils apprécient le tourisme, ils me fourniront certainement un meilleur travail en échange. Peut-être en profiteront-ils aussi pour me faire découvrir leurs cultures. Et à Elisa, surtout, elle en a bien besoin la pauvre, un peu d’exotisme bon marché lui ferait tant de bien. Mais son esprit fut soudain traversé par une image de leur dernier ébat, remontant à quelques mois déjà. C’était Elisa, blanche, nue. Elle était allongée à ses côtés, la tête reposant sur son bras gauche qu’il avait habilement glissé sous ses longs cheveux châtain clair. De son torse hâve émergeaient laborieusement deux renflements cutanés très aplatis, dont les mamelons rosis et proéminents semblaient être les seules preuves de l’existence tangible de seins. Etienne lui triturait amoureusement les tétons, en tenait la base avec le pouce et le majeur, et frottait délicatement le sommet de l’index. La bouche d’Elisa restait béante, laissant s’échapper quelques souffles charnels. Il descendait à présent ses doigts fins sur son ventre haletant, tourbillonna autour du nombril, puis atteignait le bas-ventre. Sa main caressait doucement sa robe pubienne, châtain foncée. Son majeur, galant, s’insinuait entre les deux lèvres inférieures devenues légèrement humides. Là, il cherchait non pas ce bube de féminité qui les exaltait toute, mais un minuscule bout de racine clitoridienne, situé sur l’entrée de la paroi vaginale. Cette partie avait le calibre et la consistance d’un orgelet, mais pouvait mettre Elisa dans des états proches de l’évanouissement. Il le trouvait, puis se mettait à le frottait de haut en bas, avec une régularité impassible. Elisa inclinait alors sa tête rubescente plus en arrière, jusqu’à s’enfoncer dans l’oreiller, faisait une bouche plus large, des soupirs plus intenses, puis fermait soudainement les yeux. De La Gauterie venait d’entrer dans le parking de la gare de Caen. Après trente secondes de vague recherche, il se gara auprès d’une place handicapé. Il se demanda subitement, après cela, pourquoi Elisa se refusait à lui depuis tous ces mois.
A suivre...
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