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August 18 Le Singe (dernière partie)Ndla : Enfin ! Il est ici, il est là, le dénouement de cette grosse nouvelle. On peut dire qu'il m'en a fallu du temps pour en venir à bout. Peut-être y'avait-il des éléments à l'intérieur-même de l'histoire qui, inconsciemment, freinaient ma progression. Je ne le sais pas en fin de compte, et j'aurais amplement le temps d'y réfléchir plus tard. En attendant, je vous souhaite une bonne lecture, chers amis lecteurs ! ;-)
« Deux agents de police sont ensuite venus vers moi, me demandant ce que je faisais en pyjama sur les lieux d’un tel drame. Des gens toujours très professionnels, ces policiers, n’est-ce pas ? Je vis sortir de la maison, juste à temps avant que ces deux molosses ne m’écartent du jardin, Ann-Camille, groggy, son bébé dans les bras, et suivie d’un Bernard en pleurs. Ils accoururent tous d’un coup vers moi, comme si j’eus été leur patriarche. Ce qui me fit instantanément me poser la question suivante : mais où donc était passé Geert ? Plutôt que d’essayer d’en trouver la réponse, je les serrais tous trois dans mes bras. Je n’étais plus simple spectateur comme lors du premier drame qui les frappa, mais un figurant impliqué à part entière. Un figurant empathique et coupable… Je me sentais, pour le reste de ma vie, inexpugnablement coupable, et je pleurais avec eux. Je me souviens très exactement : nous pleurions tous à chaudes larmes ; des larmes que les cris du nourrisson en fond sonore amplifièrent. Cela dura un très long moment, sans que personne n’articule le moindre mot. Ma mâchoire se débloqua enfin pour bégayer mon incompréhension, ainsi que toute ma peine. Et ce fut précisément cet instant que choisit Geert pour enfin pointer le bout de son nez. Où diable était-il donc durant tout ce temps ? Cela, je n’allais le savoir que bien plus tard. Je le vis marcher tout doucement vers nous, sans aucune expression particulière sur son visage ― je le précise, car c’est bien cela me frappa instantanément. À vrai dire, il paraissait avoir l’esprit complètement ailleurs ; et si j’osais, j’irais même jusqu’à affirmer qu’autre chose que la mort de sa propre fille le préoccupait. Comme il semblait le moins affecté physiquement par ce drame, et donc le plus apte à répondre, je lui posais alors la question, de savoir ce qui venait d’arriver à Louise. Il m’expliqua, beaucoup trop calmement et avec un recul indécent en cette circonstance, que sa fille venait de se pendre, et qu’elle avait été découverte par Bernard, dans le grenier, déjà morte depuis quelques heures. Cette phrase que vous venez d’entendre, modulé par des lèvres d’une sérénité malsaine, je viens de vous la restituer mot pour mot ! Tout sonnait faux, il était beaucoup trop détaché. « Ce fut à partir de cet instant que je cessai d’essayer de comprendre Geert. Son comportement incompréhensible, indigne d’un père de famille me fit fulminer de colère, et il fallut qu’Ann-Camille me demande de la prendre dans ses bras pour la réconforter, pour m’empêcher de lui hurler à la figure toute ma rage emmagasinée contre lui. Seulement… Seulement voilà : la culpabilité et son cortège de mimiques éloquentes, instantanément, se mirent à parader sur mon triste visage, lorsque je vis le regard de Geert se métamorphoser soudainement. Il nous voyait là, tous les deux, sa femme et moi, dans les bras l’un de l’autre, nous réconfortant mutuellement. Je faillis repousser Ann-Camille en observant ses sourcils se renfrogner, comme s’il avait fait une découverte capitale. Je changeai aussi brusquement que lui d’expression, et mon visage s’imbiba dès lors des airs ahuris d’un marmot pris la main dans le sac. Mon esprit s’emballa : Geert avait certainement tout deviné en nous observant ces quelques secondes. Puis d’un coup, sans que l’on s’y attendît, il se retourna. Il partit rejoindre l’ambulance qui s’en allait pour l’hôpital d’Orange. Résignés, nous les suivîmes ensuite, derrière, dans la voiture des policiers… Plus aucune parole ne fut échangée entre nous cette nuit funeste. « Il en fallut bien du temps, avant que l’on ne se reparle. Moi, le pétochard muet, responsable de ce fiasco, de cette vie stupidement gâchée par ma négligence infâme, je n’avais, par peur de leur déverser mes coupables remords sous le coup de l’émotion, ou même par mégarde, osé les contacter pour m’enquérir de leur état. C’aurait été une attitude normale de ma part. Mais non. Car de cela, je n’en fut pas même foutu de le faire, et ce fut finalement Ann-Camille qui prit les devants trois jours après, en téléphonant pour me signaler l’enterrement de sa fille, au cimetière de Malaucène. Cela tomberait un jeudi, je m’en souviens, peu avant le 10 décembre. Puis elle conclut ce court entretien en ajoutant qu’elle tenait à m’entretenir en tête-à-tête juste après les obsèques ; ce que j’acceptais sans conditions. « Je ne m’étendrai pas sur l’enterrement… Enfin, la cérémonie et la procession en elles-mêmes, vous savez très bien ce qu’on peut ressentir en ces douloureux moments ; je ne vais donc pas vous faire l’obscénité de le raconter en détail. Mais ce que je peux me permettre de vous dire, c’est que tout s’est déroulé dans une relative intimité, nous étions moins de d’une dizaine. Je me souviens, certains commerçants du village avaient même fait le déplacement ; ce fut gentil de leur part. Et puis j’ai pleuré. J’ai pleuré autant que tous les autres, vous imaginez bien. Mais une chose valait tout le coup d’être soulignée : Geert, pour une fois, n’était pas accompagné de son singe, et resta très digne. Cette très belle cérémonie funéraire était donc à la hauteur de la mémoire de Louise. « Je fis le chemin du retour en compagnie de ce qu’il restait de la famille Rijkevoors. Mais Ann-Camille me prit rapidement à part, et confia le petit Bernard ainsi qu’Annabelle, le bébé, aux mains de Geert. Elle ne prétexta rien, et raconta la vérité à Geert : elle et moi, devions nous entretenir seul à seul. Encore une fois, il fallut que j’eus mon lot d’effarement pour la journée : Geert ne réagit pas, et semblait singer le rôle d’un cocu magnifique. Car, c’est à peine croyable, mais il a souri comme s’il eut été tout à fait normal, que sa femme et son ancien amant aille s’entretenir en tête-à-tête. Du moins, j’avais la conviction qu’il était déjà au courant de tout ce petit manège depuis les tristes évènement de la nuit dernière. « Nous nous installâmes alors dans à la table d’un café. La figure chagrinée d’Ann-Camille paraissait s’être momentanément dissipée, laissant la place à une expression plus pensive. Puis elle commença à parler. Après un long moment à nous échanger nos peines respectives sur feue sa fille, mon effarement atteignit son faîte lorsque nous finîmes la conversation que vous allez entendre : ‘Basile, tu te rappelles quand je t’ai trouvé dans le jardin, à genoux, en train de pleurer, et que je suis venue te trouver avec Annabelle et Bernard, après avoir découvert ma fille pendue ? Tu ne t’es pas demandé pourquoi Geert n’était pas avec nous ? – Je me la suis effectivement posé sur le coup, cette question, lui répondis-je. Mais en effet, elle m’était complètement sortie de la tête depuis. Que s’est-il passé ? – Je vais te le dire. Avant, il faut que je te raconte ce que j’ai vu en allant au grenier. On discutait tous les deux ce soir-là, tu t’en souviens ? Bernard m’avait appelé, et il était paniqué Je t’ai donc raccroché le téléphone, Basile, ok ? Je lui demandais ce qu’il se passait, pourquoi il était comme ça. Il n’a rien dit. Des larmes ont commencé à couler sur sa joue. Il m’a alors pris la main, et il m’a tiré jusqu’à l’escalier qui va au grenier. – Oui, je sais, la coupai-je alors. Et c’est dans le grenier que tu as retrouvé Louise qui s’était pendue… – Mais attend, Basile, ce n’est pas tout, laisse-moi finir ! Quand je suis monté aux escaliers, et que je suis entré à l’intérieur du grenier, j’ai tout de suite vu le corps de ma fille, là, immobile, en l’air, suspendu au bout d’une corde, accrochée à une poutrelle. C’était terrible, cette vision, et tu le sais. Mais ce que tu ne sais pas, c’est qu’il y avait quelque chose d’encore plus terrible présent dans ce grenier. Quand j’ai découvert Louise pendue, j’ai tout de suite vu à côté d’elle, sous les pieds de ma fille morte, une grosse masse rouge, assise. Je l’ai tout de suite reconnu: c’était le singe de Geert, ce maudit orang-outan ! Regarde : cet animal était assis, juste en dessous du cadavre de ma fille, et il ne faisait rien. Totalement immobile. Il avait juste la tête levée, et il contemplait avec ses gros yeux noirs ma fille, Louise, sans vie, qui flottait ! Mon dieu, Basile ! Tout ça était trop inquiétant ! Tu te rends compte ? Ce stupide animal a regardé, il était déjà là ! Il a assisté à la mort de ma fille, depuis peut-être des heures ! Et si ça se trouve, il l’a peut-être poussé à se pendre.’ Les mots me manquèrent pour lui exprimer ma surprise et mon effroi devant ces révélations. J’essayai tout de même de me raisonner devant de tels faits. ‘Et ce n’est pas fini, reprit Ann-Camille. Quand j’ai regardé le singe, j’ai eu vraiment très très peur. Et j’ai crié. Et la bête m’a entendu. Elle a tourné ma tête vers moi, puis m’a fixé, droit dans les yeux. Et là, Basile, je te le jure : c’était un regard épouvantable, inexpressif, de vrais yeux démoniaques ! J’ai vu le Mal ! Oui, le Mal, en personne, Basile ! Vraiment, je te le jure… Et donc, j’ai eu encore plus peur... Alors j’ai hurlé encore une fois, et de toutes mes forces, comme… comme dans le film Psycho, tu sais ?... Je pensais que l’animal aurait eu peur, qu’il… qu’il se serait enfui sous mes cris. Mais pas du tout… Toujours en me regardant, il… il a levé son long bras en l’air… Il a attrapé la jambe de ma fille. Et il a commencé à la balancer de droite à gauche, comme… comme si son corps était… devenait le balancier d’un pendule… Et il me fixait toujours avec ses yeux maléfiques !… Et je voyais le corps de ma fille… bringuebalé par ce singe, ce monstre, comme un jouet pour les enfants… C’était épouvantable, Basile, mais je crois qu’il me narguait en faisant ça !...’ Ann-Camille sanglotait en se remémorant ces horreurs. Il fallut quelques minutes de réconfort avant qu’elle ne puisse poursuivre son récit : ‘Et c’est à ce moment que Geert a accouru jusqu’au grenier. Je le voyais… Lui-même n’en croyait pas ses yeux… Mais il est resté immobile, incapable de prendre une initiative… Et j’ai fini par lui hurler dessus… en pleurant, hein… de… de faire quelque chose, de tuer ce singe qui s’amusait avec la dépouille de notre propre fille !... Alors doucement, il a marché vers son singe. Il lui a ensuite mis sa main sur l’épaule. Alors, là, l’animal a arrêté de secouer Louise. Et puis… Et puis… Et puis ils se sont pris dans les bras l’un de l’autre… C’était incroyable, Basile. Incroyable… Il n’a rien fait. J’étais effondrée… Puis il s’est tourné vers moi et m’a crié "Bel naar de politie !... Doch… Doch wacht ‘n beetje vooraf ! " : "Appelle la police, mais attend un peu avant ! "… Mon dieu ! Mais cette sale bête est plus qu’un animal ! Ce n’est pas possible, c’est sûr : le Diable ! Le Diable, Satan en personne !... Basile, tu comprends maintenant pourquoi il fallait que je t’en parle ? C’est terrible ce qui m’arrive. Ce qui nous arrive… – Ann-Camille, c’est… c’est… bégayai-je. C’est terri… – Je n’en pouvais plus, s’efforçait-elle de continuer. Je suis partie avec Bernard, et j’ai tout de suite appelé les urgences. Et puis plus tard, quand ils ont emmené le corps de ma fille, je suis sortie dans le jardin. Et je t’ai vu… Geert n’était pas là, sais-tu pourquoi ? – Je sens que cela a un lien étroit avec sa bestiole, non ? – Oui, exactement. En fait, s’il m’a demandé d’attendre un peu avant d’appeler la police, c’est que la première chose qui lui est venue à l’esprit quand il a découvert la scène du suicide, c’est que les autorités locales découvrent son orang-outang, et qu’ils le lui confisquent ! Alors, il lui a fallu un peu de temps pour cacher son singe dans la cave pour la nuit... Franchement, penser tout de suite à ce macaque alors que sa fille est presque morte sous ses yeux… Geert est fini. Il est passé de l’autre côté…’ « Je m’assis à côté d’elle pour la prendre dans mes bras, et la réconforter. La femme que j’aimais était bafouée par un singe. Quelle absurdité ! m’écriai-je. Je tentai de me raisonner, de trouver un semblant de chose rationnelle dans cette histoire complètement saugrenue, au fond. Après quelques secondes à sécher ses larmes, Ann-Camille se redressa soudain sur sa chaise : ‘ Tu veux que je te dise ? Voilà ce que je pense au plus profond de moi : depuis que Geert est avec ce singe, il a changé, on dirait qu’il est littéralement tombé amoureux ! Oui, amoureux, je sais ce que je dis ! Si tu avais pu les observer toutes ces semaines… Cet animal n’est pas normal. Je suis persuadé que c’est une incarnation du Diable, que Lucifer habite son âme ! En plus, personne ne sait pas vraiment d’où vient cette bête ! Je te jure Basile, j’en ai la profonde conviction : c’est une créature du Diable, une succubus ! Ces démons existent, et ils se sont emparés de l’âme de Geert à travers ce singe, et ont provoqué toutes les catastrophes, les morts qui nous sont arrivés !...’ « Je devins soudainement plus circonspect. Cette femme, que j’aimais sincèrement, commençait à tenir, vous le voyez bien, des propos complètement délirants, sur des choses, en fin de compte, qui sont plus de l’ordre de la superstition et de la croyance infantile, que du propos sensé. Après tout, c’était peut-être normal de péter les plombs lorsqu’on a vécu ce qu’elle vient d’endurer. Puis elle était catholique, et un peu bigote… Elle avait repéré mon air sceptique : ‘Je sais que tu ne me crois pas, Basile, que tu me prends pour une folle, que je raconte des âneries ! me lança violemment Ann-Camille. Mais c’est la stricte vérité ! – Non, je te crois. Vraiment… Mais je pense que nous ferions mieux de rentrer…’ « Je la pris par les épaules, et l’emmener ainsi jusqu’à chez elle. Je ne résistai pas, cette fois-ci, à l’embrasser furtivement, une fois arrivés devant chez elle. C’était un baiser d’enfant, de réconfort, comme… je ne sais pas… comme… comme un père embrasse sa fille pour la consoler, par exemple. Je crois qu’elle comprenait le sens de mon geste : ce n’était qu’un geste de tendresse pure. Elle me quitta sans rien ajouter de plus. « Comment une simple histoire de mari trompé avait-elle pu prendre une tournure aussi tordue ? Le destin, la fatalité, certainement. La brusque et incompréhensible irruption d’un orang-outang coïncidait furieusement avec la survenue de tous ces funestes évènements. Ann-Camille avait peut-être raison : c’est le fait du Mal, l’envoûtement du malin qu’a subi Geert à travers ce singe. L’esprit de ce singe était peut-être la cause de toutes ces tragédies… Mais cela me posait problème : admettre les propos, potentiellement bigots, d’Ann-Camille serait mettre à malle toute la formation scientifique et rationaliste que mes études m’avaient dispensées, et à laquelle j’adhérai avec une foi, un fanatisme même, sans borne. Ce serait de la bêtise pure de ce point de vue-là. Aussi, les jours qui suivirent, mon esprit passa le plus clair de son temps à se déchirer entre les deux plateaux d’un dilemme buridanesque ; partagé entre mon scepticisme naturel, celui qui m’avait hisser jusqu’à la position sociale que j’occupais, et mon envie de croire les propos, même farfelus, d’Ann-Camille. Au fond, en y réfléchissant bien au fil des jours, le second choix n’était, lui, uniquement motivé que par l’amour que je portais à son égard. Il n’était en fait nullement question de renier mes convictions cartésiennes, et de croire ou non aux bondieuseries moyenâgeuses qu’elle me racontait, mais d’apaiser ou non, par l’écoute, la détresse que m’adressait désespérément cette conjointe délaissée par son mari, tout cela à cause d’un singe. Dans quel monde étions-nous ? « Les semaines qui suivirent furent déterminantes : le nombre de coups de fil d’Ann-Camille à mon domicile tripla chaque jour qui passait, et tous les prétextes étaient bons pour ensuite me convier à son mal-être, et cracher sur le comportement de Geert, qu’elle jugeait indécent. C’est d’ailleurs sur ce second point qu’elle insistait lourdement : ses mots se faisaient de plus en plus durs à son égard, lui et son orang-outang étaient devenus inséparables. Et c’est vrai que souvent, de la fenêtre de mon cabinet, j’apercevais ce grand dadais de Geert sortir de sa maison main dans la main, comme s’il partait promener son propre fils, puis revenir tous les deux, quelques heures plus tard, comme… Oui, comme des amoureux. De véritables amoureux : l’un entourant de sa main une épaule rousse, poilu, l’autre ceinturant de son interminable bras les hanches maigres de l’humain. C’en était grotesque et risible. « Mon inaction, et mon manque de réponse face à ses complaintes, lors de ces entretiens téléphoniques exacerba, je le crois, le repli d’Ann-Camille vers la religion. Ou plutôt, c’était une certaine forme de mysticisme et de croyances incohérentes. Tenez, comme exemple, je me souviens d’une conversation particulièrement bizarre. Ann-Camille se plaignait de l’état de la chambre du couple : ‘C’est devenu un vrai bordel notre chambre, Basile ! Les draps sont tous déchirés, la lampe de chevet est cassée, Geert oublie à chaque fois de la remplacer. De toute façon, il ne fait plus rien, il a même démissionné de son poste dans la holding. Il traîne toute la journée avec son singe. Ils me font très peur. L’après-midi, quand je regarde la télé au salon, tous les deux s’enferment dans notre chambre. Et ils y restent tout l’après-midi, jusqu’à la soirée parfois même. Je n’ose pas imaginer ce qu’ils y font. Mon Dieu !... Du sexe avec un animal… Mais tu vois Basile, si effectivement, ils le faisaient, ce n’est pas vraiment le fait qu’il le fasse avec un animal qui me dérange. Non, ce qui me dérange le plus, c’est que Geert fasse ça avec un mâle ! Tu te rends compte de l’horreur ? Et comment pourrait-il le faire ?...’ « C’est à compter de cet instant que je compris que son esprit venait de se soustraire aux sentinelles de la Raison, pour fuir vers des cieux incertains et extravagants. J’aurai pu l’aider, et la pousser à se faire aider psychologiquement. Mais mon travail au cabinet exige des horaires des horaires monstrueux, je ne pouvais m’occuper d’elle maintenant qu’elle n’était plus enceinte. Et puis de toute façon, c’était trop tard. Beaucoup trop tard pour que je prévienne un quelconque collègue psychiatre. Car, tenez-vous bien : pendant deux ou trois jours, je ne reçus plus aucun coup de fil, jusqu’au jour suivant. Je me souviendrai à jamais de cette date : c’était le 21 décembre. Au soir, vers 22h, que je n’avais pas vu, ni avec qui je n’ai parlé depuis ces deux ou trois jours, Ann-Camille s’était enfin décidée à me re-contacter. Seulement, l’appel, ce soir-là, ne fut pas comme les autres, car elle semblait prise d’une violente panique à l’autre bout du fil : ‘Basile ! cria-t-elle en pleurs. Au secours !... Il… il faut que tu viennes à la maison tout de suite ! C’est… C’est le singe de Geert, il… il est en train de nous faire du mal ! J’ai peur ! Nous sommes en danger, viens vite, je t’en supplie !...’ « Mon dieu, ils étaient en danger ! Étrangement, que ce singe leur fasse un jour du mal, cela ne m’avait jamais traversé une seconde l’esprit, tant la complicité entre Geert et son partenaire, certes sauvage, m’avait paru sans faille dès le début. Je décidai alors de me précipiter chez eux à pied, juste après avoir prévenu la police. « J’arrivai très vite aux abords de la demeure des Rijkevoors. Je traversai leur jardin, puis je frappai à la porte criant « Ouvrez ! C’est moi, Basile ! Ouvrez ! ». Mais cet appel resta sans aucune réponse. Bon sang, j’arrivais trop tard !... Je me décidai donc à défoncer cette porte que je pensais verrouillée ; eh bien je n’en eus pas besoin, car elle était déjà ouverte. Nom de dieu, qu’allais-je découvrir ? J’eus un frisson malfaisant en y pensant. La porte, curieusement, grinça lorsque je la poussai. Mais aucun bruit à l’intérieur. Le silence. Une étrange odeur, un peu fraîche, me rappela soudain mes anciennes années d’interne à l’hôpital. La salle de séjour était plongée dans une profonde et désagréable obscurité, et je dus m’avancer vers le canapé pour trouver un interrupteur. J’allumais la lumière. Et là, en face de moi… Ce que la clarté des ampoules me fit apercevoir me flanqua d’une nausée immédiate, doublée d’une image atroce et tenace : en position assise sur un fauteuil, je reconnus la silhouette de Geert, puis son visage qui, à la place de l’œil droit, se trouvait affublé un trou béant entouré de lambeaux de chair pendants. Sa bouche était béante. Le sang avait giclé autour, ses habits en étaient imbibés. L’odeur du sang dans cette pièce, c’est ce qui m’avait rappelé mes années d’interne… Puis je tournai la tête à droite, distinguant l’ombre d’un petit corps, allongé sur le canapé. Oh non !... Je reconnus le petit Bernard, une figure de mort, les yeux grands ouverts, et, surtout, la cage thoracique mutilée, déchiquetée… Mon dieu !... Une partie de ses entrailles se trouvaient sur son bas-ventre et sur le canapé. C’est là que je poussai un hurlement d’effroi, et de dégoût mêlés… Qu’avait donc fait cette bête ? Elle s’était rebellée contre son maître, et, sur un coup de folie, avait trucidé tout les habitants de cette maison ? Et elle traînait peut-être encore dans le coin. Mais je pensais soudainement à Ann-Camille. Où était-elle ? La bête lui avait-elle fait subir le même sort ? « C’est là que, comme par miracle, j’entendis le son de sa voix dans mon dos, et que le soulagement m’envahit. Mais, sans que j’eusse eu le temps de me retourner, je sentais une pression sur mon dos. La pression d’un objet longiligne, creux, et rond. Mais… Mais c’était un canon de fusil !... ‘Ne bouge pas, Basile ! me lança-t-elle avec une autorité inédite. Ne bouge pas, ou je te flingue tout de suite.’ Mais… Mais que lui arrivait-il donc ? C’était moi, Basile ! J’avais répondu à son appel au secours ! Elle me braquait maintenant à bout portant avec une énorme carabine. ‘Annie ! C’est moi Basile !... Je viens te sauver… – Tais-toi, imbécile ! me coupa-t-elle sèchement. Ferme-là !... –…Mais le singe ? Il ne t’a pas fait de mal ! continuai-je. – Ferme-là, ou je t’arrose de plombs ! Tu m’entends ? Il n’y a pas de singe !...’ « Paradoxalement, je n’éprouvais nulle peur à ce moment-là, c’est juste que je comprenais plus rien à cette situation, ou à cette méprise sûrement. J’aurais voulu y mettre fin, à ce malentendu, lui mon montrer mon soulagement de la voir là, vivante, en la serrant bien fort dans mes bras, mais Ann-Camille me força à rester immobile. Doucement, elle fit quelques pas autour, pour, ensuite, se retrouver face à moi, le fusil toujours fermement pointé en ma direction. Ce visage qui se présentait, fermé, crispé, ces yeux malveillants, larmoyants, imbibés d’une haine féroce à mon égard, inimaginable auparavant, commença peu à peu à me terrifier. Elle semblait déterminée. Moi, je tremblais devant ce fusil. Nos regards ne se quittèrent jamais. Quand enfin, elle mit des mots sur ces sanglots : ’Tout ça, Basile, c’est de ta faute ! Tu entends ? C’est de ta faute !... Ces morts dans le salon, si j’ai dû les tuer, c’est à cause de toi ! Ma fille, mon grand fils, tous ces morts, c’est de ta faute aussi, espèce de salaud !... Si nous n’avions jamais été voisins, si je ne t’avais pas rencontré, et si je n’avais pas trompé Geert, rien de tout ça ne serait arrivé ! Le ciel, l’au-delà, la justice divine ne m’aurait jamais punie sans cela Tout est de ta faute ! Tu m’entends, Basile ? Tout est de ta faute !...’ « Je fus effondré par ces violentes accusations, spécialement venant d’une femme que j’avais sincèrement aimée. Non. Non, rien de tout cela ne pouvait être de ma faute !... En tout, pas entièrement… Pour la mort de Louise… Oui, j’étais coupable, je l’ai toujours admis... Mais pas celle de Jerominus, non ! Non, je n’étais pas responsable ! Non ! Bien, sûr que non !... Je finis alors par m’écrouler sur les genoux, éreinté par le poids de la honte, les mains couvrant mon visage. Je pleurai à mon tour. ‘Ce n’est pas ma faute, Annie !... Réfléchis à ce que nous avons vécu !... Range ce fusil, suppliai-je, tu n’es pas dans ton état normal…. Range ce fusil, je t’en prie, ça ne sert à rien… – Oh que si, ça va servir ! Ça va mettre fin au véritable responsable de ce carnage, ce gâchis humain ! Et je vais savourer ma vengeance, crois-moi espèce de salopard !’ « Mes paupières se fermèrent. J’entendis Ann-Camille me mettre en joue. Elle était prête à tirer, mon heure allait sonner. Puis… Et puis… Puis soudain, la délivrance, complètement inattendue : j’entendis frapper à la porte ! Les policiers que j’avais pris le temps d’appeler tout à l’heure, ils étaient là ! C’est eux qui ont fait en sorte que je sois aujourd’hui ici pour vous raconter tout cela ! C’est extraordinaire ce que je leur dois à bougres… » Le docteur s’arrêta, et reprit alors son air pensif habituel. Vivre une telle histoire laisse toujours des séquelles. Mais nous le suppliâmes, moi et ma compagne, de raconter la dénouement de son rocambolesque guet-apens. « Ann-Camille fut surprise ; puis, instantanément, cette surprise se mua en détresse. Je crois qu’elle avait compris que c’était la fin. Elle me fixa de son regard accablant cette fois-ci. Puis, me lança comme un baroud d’honneur à sa propre folie : ‘Tu m’as trahi, Basile. Je croyais que tu m’aimais… Tu m’as trahi, Basile. Tu n’es vraiment qu’un salaud…’ « Et là, tout se passa en un éclair. Devant son refus d’ouvrir la porte, les policiers, finirent par la défoncer à coup de pied. Ann-Camille tourna instantanément son fusil vers eux. Ses longs cheveux noirs, que j’avais aimé humer avec délice, il y a quelques temps, tourbillonnèrent. J’entendis alors deux coups de feu éclater. Quand j’ouvris les yeux, un seul corps gisait. Ses longs cheveux noirs buvaient un liquide visqueux, rouge. Elle était morte. Je la regrettais infiniment. « Deux policiers vinrent me réconforter. Puis une dizaine de minutes après, ce fut toute une armée qui envahirent la demeure des Rijkevoors, charmants voisins, famille maudite, et qui emmenèrent les corps. Quant à moi, je restai prostré, immobile, assis sur une chaise au milieu du salon, indifférent à ce ballet autour. Qu’y avait-il à tirer de cette étrange histoire ? Je me le demande encore. Peut-être qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Guérir quand il est trop tard… Enfin, je ne sais pas… Puis tout à coup, une chose me sortit de ma torpeur : l’orang-outang, où était-il ? Je bondis alors de ma chaise pour me précipiter vers un commissaire : ‘ Monsieur, lui demandai-je, avez-vous trouvé le cadavre d’un singe dans cette maison ? – Un singe dîtes vous ? fit-il d’un ton dubitatif. – Oui, un singe. Enfin… un orang-outang, en fait ! Vous avez fouillé tous les recoins de la maison ? – Monsieur, mes hommes ont fouillé de fond en comble chaque pièce de ce foyer, et, j’en suis désolé, mais il n’y a aucune trace de ce singe… – Mais enfin, persistai-je, vous n’avez pas eu écho de la présence d’un orang-outan dans la région ? Tous les habitants l’ont vu ! – Ecoutez, monsieur, le seul orang-outan de la région que j’ai vu se trouve au zoo de la Barben. Tenez, je vais vous emmener jusqu’à ces messieurs là-bas ; je crois qu’après ce que vous avez vécu, un peu d’aide psychologique n’est pas de trop dans ces-là…’ « Bon sang, mais où était ce foutu singe ? Je ne l’avais tout de même pas rêvé ? Si Ann-Camille ne l’avait pas tué, alors… alors peut-être s’était-il enfui à temps. J’eus quand une impression persistante, bizarre, irrationnelle même, comme si l’existence de cet animal n’avait en fait été qu’un rêve… Et pourtant, j’en étais sur, je l’ai vu… Bref, tout cela pour vous répétez ce que j’ai dit au début : cet histoire sordide, tordue, et presque ridicule, a complètement bouleversé mes convictions cartésiennes. Voilà la fin de mon histoire, chers invités. J’espère ne pas trop vous avoir ennuyé avec mes digressions abondantes. – Pas le moindre du monde, lui répondis-je satisfait. – Oh ! réalisa soudain le docteur Seghdioui. Mais j’ai oublié une chose d’une importance capitale dans ce dénouement ! – Oui, docteur, lança ma compagne avec une certaine soif de curiosité. Il manque une personne dans cette famille. Qu’est donc devenue la petite Annabelle ? Elle a survécu ? – Oui, j’allais en parler. Le commissaire vint me voir après m’avoir envoyé voir le corps médical. Il m’indiqua que ses hommes venaient de retrouver un bébé au premier. Il était sain et sauf et dormait comme un loir : c’était Annabelle. Rien ne lui était arrivé. Les autorités décidèrent de confier l’orpheline aux parents d’Ann-Camille restés à Haarlem, aux Pays-Bas. Inutile de vous décrire l’intensité de leur souffrance lorsqu’ils apprirent la mort de leur unique fille, c’était littéralement indescriptible. Ils élevèrent du mieux qu’ils purent la petite Annabelle, qui ― est-ce dans les gènes ?― retourna dans son pays natal, la France, effectuer de brillantes études de médecine. Ses parents l’auraient souhaité, je le pense. – Mais qu’est-elle devenue exactement ? insista ma compagne avec bienveillance. Elle exerce déjà ? Et où vit-elle ? – Ah ! Vous aimeriez le savoir ? Je peux vous dire qu’elle à vingt-cinq ans, qu’elle est devenue médecin généraliste, et qu’elle exerce du côté d’Avignon. – C’est donc une de vos collègues ! s’enthousiasma-t-elle. La côtoyez-vous ? » Un sourire mutin envahit alors le visage du Docteur Seghdioui. Il se tourna alors vers sa femme : « Cette histoire date d’il y a vingt-cinq ans exactement. C’est l’âge de ma femme. Quand je l’ai vue, j’en suis tombé instantanément amoureux Grâce à son irrésistible air à la Louise Brooks, c’est sa mère toute crachée. J’ai déplacé mon ancien cabinet de gynécologie à Avignon pour la suivre, et parce que cette demeure devait accueillir une personne de plus. Annabelle et moi, nous sommes mariés il y a deux ans ; et Patricia est née il y a six mois. Elle dort d’ailleurs en ce moment-même là-haut, au premier. C’est un ange. » Elle avait donc vingt-cinq ans comme il me semblait. Son sourire naturel, qu’elle arborait continuellement le long de cette soirée, dénotait d’une gaieté incessante. Une grande femme. Ça alors, je ne l’aurais jamais deviné. Je me tournai vers ma compagne pour lui faire part de mon étonnement, mais je vis que son visage avait soudain changé. Une sorte de malaise grave habitait maintenant les traits de son visage. J’eus la désagréable impression, qu’après ces révélations, mon épouse fut comme prise d’une soudaine nausée.
FIN
August 01 Le Singe (3ème partie)
Ndla : Voici la troisième et avant-dernière partie du récit "Le Singe". L'épilogue est à venir dans les prochains jours, et je sais que vous en piaffez tous d'impatience. La fin est proche les amis ;-)
Le docteur échangea un long regard attristé, empli de compassion, avec son épouse. Puis il reprit : « C’était émouvant. Les Rijkevoors repartirent tous à Haarlem en ce mois d’août funeste, pour l’enterrement de leur fils, ils reviendraient dans trois semaines, en septembre, pour la rentrée scolaire de leurs enfants. Leur attachement à mon égard fut tel qu’ils me proposèrent d’y assister avec eux. Mais je dus refuser, malgré toute ma peine sincère, ne me voyant pas être aux funérailles d’une personne dont le visage poupin ne m’était apparu qu’en photo. Geert refusa de me confier son quadrumane, il partirait tous en voiture cette fois pour ne pas rencontrer de problème à l’aéroport pour embarquer l’animal sauvage avec eux. Ceci eut le dont d’énerver Ann-Camille, que je vis fulminer avant le départ, reprochant à son mari qu’un trajet sur la route, en plus d’être interminable, serait amplement plus fatigant, non seulement pour eux-mêmes, mais pire, pour un nourrisson de moins d’un mois. Mais étrangement, Geert, le patriarche, le chef qui prenait les décisions, esquiva toutes ces récriminations par un silence entêté. Le placement de son singe dans la voiture semblait le soucier plus que tout. Il lui fallait de l’espace, du confort, et, surtout, qu’il puisse être près de la fenêtre pour apprécier le paysage français lorsqu’ils rouleraient. Décision fut donc prise de blackbouler son épouse de la place du mort, vers les sièges à l’arrière, avec bambins et bébé. Je pus m’entretenir quelques minutes avec Ann-Camille avant qu’ils ne partent tous. ‘Geert n’est plus le même depuis qu’il a rencontré ce singe, me murmura-t-elle avec la petite Annabelle dans les bras. Il ne fait plus attention à rien. On dirait qu’il n’y a plus que cet animal qui compte maintenant. Il s’est plus occupé de lui que de notre bébé. Et je ne te parle même pas de moi. – Tu sais… dis-je en cherchant vaguement des paroles réconfortantes. Avec la mort de Jerominus… Je crois qu’il faut lui laisser le temps… Cet animal… c’est peut-être juste un objet sur lequel il… il transfert les angoisses qu’il ressent pour la petite…’ « Ann-Camille me fit de gros yeux, me jeta un regard perplexe, dubitatif, comme si j’eus dit une énorme ânerie. Ce que j’avais fait. Bien évidemment, moi-même, je ne croyais pas à cette analyse psychologique, d’une finesse digne d’une cartomancienne éméchée, et que je tentais maladroitement de lui faire gober. C’est idiot, mais on a souvent tendance à penser que les étrangers que l’on côtoie, et qui ne parlent pas le même français que vous, vous font une confiance aveugle, vous mettent au rang de guide, d’éminent ambassadeur de votre culture, et que, de la sorte, ils se contenteront de ce que vous leur raconterez, sans sourciller, même lorsque vous remarquez qu’ils n’y ont visiblement rien compris. Pour ma part, c’est un vieux réflexe imbécile : dès que je vois une personne qui ne maîtrise pas le français comme moi, j’ai tendance à la classer dans le tiroir ‘manipulable’. Naïvement, l’idiot que je suis associe l’intelligence à la maîtrise d’une langue. « Ma vie reprit donc un cours à peu près normal. Ces trois semaines furent plutôt sobres, solitaires, et promptes au repos les derniers jours. Je passai mes dix premiers au cabinet de gynécologie, très occupé par mes consultations, et surtout, les accouchements. Saviez-vous que le mois d’août est très propice aux accouchements ? La région du nord Vaucluse ne faisait pas exception à la règle. Les natifs du Lion déferlèrent en un nombre exceptionnel cette année-là ! Enfin, si mes souvenirs sont bons… En tout cas, quoiqu’il en fût, il y a une chose dont je suis certain : c’est que cette décade passa aussi rapidement qu’un éclair. Il ne resta déjà plus que dix jours avant que les Rijkevoors ne revienne. Je décidai alors de prendre mes congés et de partir en vacances. Mais, me direz-vous, n’étais-je pas déjà en vacances depuis mon arrivée dans ce coin de France choyé par Hélios ? Certes. Mais il fallut que je me dégage de l’atmosphère de travail de ma maison pendant quelques temps. Je pris donc l’avion pour le Portugal, ce pays pauvre qui venait récemment de se propulser en jeune démocratie, chez des amis neurologues, des anciens camarades de promo installés là-bas depuis 1975, dans une superbe villa qu’ils avaient fait construire au bord de l’Atlantique, dans la région Alentejo. Je n’aurai qu’un seul mot pour décrire ce séjour : fabuleux. C’est simple, il ne pouvait y avoir autres mots. La beauté du ciel, le climat où se marie à merveille la chaleur et le soleil de la méditerranée et la douceur reposante de l’Océan, les paysages envoûtants de la côte portugaise, tout concorda pour que mon repos se déroula aussi vite que mes précédentes journée de travail. Tout y est d’une beauté ahurissante. Quel choc !... Pardon de m’extasier avec une nostalgie aussi obscène, mais l’amoureux des paysages agrestes que je suis éructe souvent ses souvenirs de manière inopinée. » Ce trait d’humour provoqua instantanément un grand rire chez ma femme et moi. Le docteur nous fit un sourire bouffon et clownesque. Il avait beaucoup de recul, c’était un homme extraordinaire. « Je revins ici, tout joyeux et reposé. Ils revinrent, eux, deux jours après, les mines défaites, les yeux encore rougis par le chagrin et le deuil. Jamais ne me suis-je senti aussi embarrassé de ne savoir quoi dire à des gens dans la tourmente. Moi-même n’avais-je onques eu à déplorer la perte soudaine d’un proche. Bien sûr je partageais leur peine, mais… Comment dire ?... Pas autant qu’eux… En fait, en y repensant aujourd’hui, je crois bien qu’en réalité, je m’en foutais éperdument… C’est triste à dire, mais c’est une vérité que je me dois d’admettre après toutes ces années : ma tristesse apparente à cette époque n’était que pur mimétisme. Je n’avais encore que trente-trois ans, aucun enfant, et la vie devant moi : je n’aurais jamais pu réellement comprendre, et même ressentir leur douleur. Et puis, à quoi bon ?... Ainsi, ma seule manière de compatir à la peine de cette famille, et par-dessus tout à celle de cette femme que je continuais d’adorer, fut de les aidait à décharger leurs affaires, et ce, dans un silence de recueillement. Certes, ce n’était pas grand-chose, mais j’en fis plus que certain. Et en effet, un détail eut la fâcheuse vertu de quelque peu m’ulcérer : le comportement de Geert. Celui-ci nous regarda, tout le long, porter toutes les valises en caressant doucereusement son singe, sans qu’aucun autre membre de la famille ne bronchât. Il me sembla alors que quelque chose d’indicible, une sorte de liant qui s’était aggloméré entre eux pour les réunir chaleureusement à la naissance de la petite dernière avait littéralement fondu pendant leur séjour en terre natale. Louise me parut la plus inquiétante : son air amorphe me rappela celui de ses plus sombres heures, lorsque je la voyais dans sa chambre, complètement stone, à la suite d’une prise de LSD. Je n’osai pas en alerter les deux autorités de cette famille, tant l’ambiance y était pesante. D’ailleurs, je pense que ces deux autorités-là furent eux-mêmes dépassés par les évènements : Ann-Camille et Geert se réfugiaient dans un mutisme angoissant en ne s’occupant plus que, pour l’une de son bébé, l’autre de son animal sauvage. J’eus devant moi, littéralement, la vision obscène des prémices de la dégénérescence d’une famille bienheureuse ; une famille que, jadis, j’avais vu fendre, d’une proue gaie et radieuse, les écumes limpides du bonheur. Ne serait-ce qu’en apparence… Enfin… en apparence, parce que je fus le seul à voir que leur fille allait déjà très mal depuis le début…» Le docteur Seghdioui interrompit subitement son récit, et se redressa sur sa chaise. Le regard se fit soudain terne. Il nous fixa d’un air sérieux, comme jamais auparavant je ne le vis. On sentit dès lors que ses prochaines paroles seraient de l’ordre de la confession, portées par le souffle de la repentance. La voix se fit chevrotante : « Pourtant, Dieu sait que j’aurai dû les prévenir tout de suite que leur fille allait très mal ! Et même, insister durement, ou m’occuper moi-même de son cas… Vous n’avez point idée à quel point ce regret me hante depuis vingt-cinq ans. Jamais me ne le pardonnerai-je !... Vous allez être, si l’on excepte ma femme, les premières personnes à entendre les déballages du lâche que j’ai été. Je ne me rappelle plus très bien combien de temps après leur retour cela recommença, mais Ann-Camille ne tarda des semaines avant de m’assaillir de coups de fil, et même de demandes d’entrevue. Elle eut très vite besoin d’une personne à son écoute, compte tenu des nouvelles et étranges priorités affectives de son mari. Et moi, donc, je l’écoutais… Ce n’était pas tant ses complaintes interminables, ses reproches inflexibles envers son mari, ou les principes d’éducation à donner à leur nouvelle fille qui m’intéressaient pendant ces entrevues, mais plutôt la précieuse et unique perspective de pouvoir renouer les mêmes liens, la même complicité qui, auparavant, nous animait l’un l’autre durant l’absence de Geert. Bien sûr, je n’avais plus rien à espérer quant aux aspects charnels de nos rencontres… Eh bien tant pis, qu’il en fut ainsi ! Elle comptait encore plus que tout. Plus que tout et… plus que l’état préoccupant de Louise, sa propre fille… Je me souviens très bien, c’était au téléphone. Ann-Camille se plaignait inlassablement du comportement trop proche de Geert avec son animal et qui, cette fois-là, commençait à faire le tour du village, et mêmes ceux alentours. Ils ne se cachaient plus, et plusieurs fois, me dit-elle, ils avaient été aperçus se baladant tous les deux sur plusieurs marchés de la région, main dans la main. Elle redoutait, plus que tout autre malheur, celui de la rumeur, qui les discréditerait irrésistiblement ; eux, les seuls étrangers du coin, à l’époque, à qui, c’était certain, l’on ne pardonnerait pas le moindre écart fait à la discrétion intégrationniste que les autochtones, implicitement, exigeaient de la part de ceux qu’ils considéraient encore comme des visiteurs. Je me souviens très exactement de la scène. C’était le soir. Au téléphone, elle me disait : ‘Tu sais, j’ai vraiment honte de lui, je n’arrive pas à lui parler…’, avant d’être subitement interrompue par le petit Bernard, pris d’une panique inhabituelle. Je l’entendais s’affoler et pleurnicher ‘Maman ! Maman !’ Elle s’excusa de devoir raccrocher. Cela sembla sérieux. » Il arrêta soudain son récit. Après un silence déconcertant d’une trentaine de seconde, le médecin dut rassembler ses forces pour continuer. « Quelques minutes après ce coup de fil, je vis un défilé morbide parader dans mon voisinage : des pompiers, des policiers, des ambulanciers passaient à grand renforts de sirènes devant mon cabinet, et se dirigèrent vers la grande demeure au pied de la colline… Cette maison maudite qui appartenaient aux Rijkevoors. Instantanément, je pensai à leur fille Louise, j’avais eu un pressentiment funeste, et je courais, n’ayant pas eu le temps de me changer, en pyjama jusqu’à chez eux. J’arrivais devant leur jardin, un peu essoufflé ; et là, devant moi, j’eus en spectacle une scène d’horreur, que pourtant, un homme du corps médical comme moi, était habitué à voir. Mais cette fois-ci, je tombais sur mes genoux, en me tenant la tête. Les brancardiers emportaient un corps inanimé vers l’ambulance. Ils l’avaient recouvert d’une couverture grise, un peu hâtivement, car on voyait encore la longue chevelure bouclée, châtain, et une partie du front dépasser. C’était le cadavre de Louise, je la reconnus tout de suite… Puis j’ai pleuré. J’ai pleuré comme si c’était ma propre fille qu’on emmenait… » Le désinvolte et joyeux médecin qui nous avait accueillis en début de soirée n’était plus. Ses yeux humides, certainement alourdis par la pudeur, se baissèrent. « Nous pouvons en rester là, docteur, si vous voulez, proposai-je alors. Nous avons passé une excellente soirée avec… – Non, non, je vous en prie, restez ! se rasséréna-t-il d’un coup. Si je suis dans l’état que vous me voyez, c’est que cette histoire compte beaucoup pour moi. – Justement, nous avons l’impression qu’en continuant à vous la faire raconter, nous deviendrions de véritables tortionnaires envers vous. – Allons, allons, ce serait plutôt moi le tortionnaire d’avoir à vous faire subir mes écarts émotionnels ! Mais ne vous en faîtes pas, notre torture à tous est bientôt finie, fit-il en retrouvant le sourire. J’ai besoin de terminer cette histoire, et que des gens l’entendent. Une question de paix intérieure. » Ma compagne et moi acquiesçâmes de la tête, impatients que nous étions d’en connaître le fin mot.
A suivre... October 28 Le Singe (2ème partie)
Ndla : Nous retournons à notre saga du singe! Certains éléments ont changé par rapport à la première partie, je tiens à signaler que ce n'est pas de l'incohérence, mais juste des retouches faites aux personnages. Merci de votre attention!
Le docteur R... fixa soudain son verre de vin, l’air pensif. « Un orang-outan, dîtes-vous ? l’interrompis-je dans sa présumée réflexion. - …Oui... reprit-il après un long moment, semblant revenir soudainement de la sphère semi-onirique dans laquelle il s’était évaporé. Pardon, je suis désolé. J’étais en train de penser à un ami vétérinaire qui souffre d’un cancer. Il faut que je le rappelle demain matin. - Mais je vous en prie, c’est tout à votre honneur, lui répondis-je poliment. - Non, j’insiste. Excusez-moi pour ce moment de flottement. Pour en revenir à cette histoire, oui, j’ai été aussi surpris que vous. Voire, bien plus, car je l’ai vu en chair et en os ! Imaginez donc le choc et la stupeur face à cet animal sauvage dont je n’avais jamais vu aucun spécimen auparavant, excepté dans les illustrations du petit Larousse, ou lors d’un documentaire d’une expédition de la Calypso du commandant Cousteau ! J’en restais donc bouche bée pendant quelques minutes, si bien que Geert me demanda, le plus normalement du monde, ce que j’avais. ‘Rien, lui dis-je. Mais ce singe, Geert ? Pourquoi te promènes-tu avec un singe dans un hôpital ? Et le personnel va te mettre dehors à cause de cet animal !’ Il me répondit alors que c’était une longue histoire, qu’il en reparlerait plus tard, qu’aujourd’hui était un grand jour, celui de la naissance de leur quatrième enfant, et que le personnel — très compréhensif ou très incompétent — lui avait juste demandé de rester dans le hall d’attente. Je décidai alors, un peu précipitamment, de l’emmener dans la salle où se trouvait Ann-Camille afin qu’il assiste à l’accouchement de sa femme. Mais il s’y opposa pour une raison assez étrange. En effet, il me sortit que les médecins ne laisseraient jamais entrer un animal dans une salle de maternité, et qu’il préférait attendre ici. Mon air médusé sembla le surprendre, comme si j’eus été à blâmer. Il pouvait pourtant y aller seul, sans son nouveau compagnon. ‘Vas-y si tu veux. Moi, il faut que je m’occupe de mon animal, je ne peux pas le laisser seul.’ « Son attachement pour cet orang-outan me scia littéralement, il n’y avait pas d’autres mots. Je m’assis alors à ses côtés, sur les sièges en plastique bas de gamme de l’hôpital, attendant quelque chose, je ne sus plus très bien quoi. J’essayai par la suite d’en savoir plus sur cet animal. Que faisait-il là, près de lui ? Tout ce que je pus tirer de Geert, du moins au début, ce furent de longs prolégomènes sur la proximité génétique entre l’orang-outan et l’Homme, de la disparition de son habitat à Bornéo, de son intelligence indéniable et sous-estimé… Bref, les choses les moins intéressantes que l’on puisse raconter sur Terre ! Après deux ou trois heures d’un monologue interminable, il m’en dit un peu plus sur les circonstances de sa rencontre avec la bête. « Il était parti faire du tourisme avec un groupe d’investisseurs anglo-néerlandais dans la partie continentale de la Malaisie, à Port Dickson, non loin de Kuala Lumpur. Ils profitèrent de leur passage pour visiter le zoo de la ville, distraction tout à fait honorable pour des gens assoiffés de découverte. Et c’est là que Geert passa devant le site des orangs-outans. Ses yeux, comme guidés par la providence, se posèrent sur l’un des animaux, impassible et immobile à l’intérieur de l’enclos en verre. Bien que ce dernier vécût parmi d’autres de ses semblables, l’homme fut frappé que la bête se tînt à l’écart du groupe, peut-être ostracisé à cause d’une fatwa lancée par le mâle dominant de la troupe, supposa-t-il hâtivement. Et il fut immédiatement attendri par son regard triste obscur. Ce jour-là, notre homme d’affaire resta l’après-midi entière la tête appuyée contre la vitre de la cage, à le contempler, à échanger des regards tendres contre des mimiques à résonance humaine. Il me confia être souvent revenu par la suite dans ce zoo, deux à trois fois par semaine, faisant à chaque fois le trajet de 300 kilomètres qui séparent Singapour de Port Dickson, juste pour se tenir devant le mur transparent qui le séparait du singe, et l’admirer passivement toute la journée, sans rien faire de plus. Un soir, il loua spécialement une chambre d’hôtel pour pouvoir, le soir, se documenter à la bibliothèque de Port Dickson, soudainement empli de l’intérêt pour le quadrumane des bois. Il put ainsi lui rendre ne seconde visite le lendemain, tout en économisant le temps et l’argent que coûtait le voyage. « ‘Quelle grosse erreur quand tu tortures un animal qui vit normalement solitaire, et que tu le fais vivre en société ! J’ai trouvé ça scandaleux, Roland, ça me mit en colère. L’orang-outan, ce n’est pas un gorille, c’est un animal qui ne veut pas subir la méchanceté de ses camarades !’ s’exclama soudainement Geert. Il m’avoua ensuite qu’à partir de ce moment-là, il pensait à ce primate toute la journée, jusqu’au soir avant de se coucher, et même lors d’âpres séances de négociation avec les Malaisiens. Cela relevait carrément de l’obsession, et il en était étrangement bien conscient. Puis la veille de son départ de Malaisie, Geert rendit une dernière visite à son animal. Il eut l’impression profonde que le regard du singe fut plus triste qu’à l’accoutumée cet après-midi là, et fut intimement persuadé que l’orang-outan, devinant mystérieusement que ce serait leur dernier rendez-vous à tous les deux, se tourmentait amèrement sur les conséquences de son départ. Finis les moments de tendresse où l’ineffable s’exprimerait sans retenue, finis les tête-à-tête complices et affectueux où le réconfort d’un partage faisait s’envoler toutes les peines du monde, fini l’émotion d’un rire salutaire qui muait les pluies de seconde en nuées vaporeuses intemporelles. Cette perspective noua la gorge des deux compagnons. Geert discerna une fine larme couler de l’orbite du singe. Il s’effondra. Non ! Cela ne pouvait en rester là ! Il ne put supporter une minute de plus le tableau morose qu’annonçaient ces angoissantes perspectives, et partit audacieusement s’entretenir avec le directeur du zoo. La discussion fut très brève, il lui proposa directement une somme faramineuse pour sortir l’animal du zoo et l’emmener pour de bon vivre avec lui. Le directeur du zoo ne put refuser cette proposition, surtout qu’une grosse partie du montant irait directement dans sa poche. Geert ne quitta plus son orang-outan par la suite. ‘C’était un gros bordel à l’aéroport pour l’emmener’ me confia-t-il en frottant ses cheveux contre le poil cramoisi de l’épaule du singe. Mais il me souffla que l’argent résolvait bien des soucis dans ce genre de circonstance, et dans ce genre de pays. J’en eus la preuve devant moi. » Le médecin finit son verre d’une prompte gorgé. « Geert se leva du siège en même temps que son primate. A mon avis, son comportement exigeait l’intervention immédiate d’un psychologue ou d’un psychiatre. Je commençais à le considérer avec un esprit déconcerté. Plus je les voyais, ensemble, tous les deux, et plus l’incongruité, le ridicule de la situation dans laquelle Geert se mettait tout seul, dominaient la tonalité générale du tableau qui se peignait devant moi. Car, avez-vous jamais assisté au truculent spectacle d’un homme mesurant presque deux mètres de haut, promenant par la main son petit singe dans un hôpital ? Eh bien c’est ce qu’il fit tout au long des interminables heures que duraient l’accouchement d’Ann-Camille. « Et voilà que le crépuscule commençait à s’épancher peu à peu dans le ciel. Mon corps épousait de moins en moins la forme de mon siège. Quand soudain, les battants de la porte de notre salle d’attente s’ébranlèrent, et le tumulte provoqué me sortit brusquement de mon incommode assoupissement. Une infirmière du service maternité demanda aux personnes présentes — une immense foule constituées de Geert, son singe, moi … et ce fut à peu près tout — qui était là pour madame Rijkevoors. Je me levai instantanément, Geert resta de marbre. Je me retournai vers lui, très embarrassé par son immobilisme. Je le vis faire un truchement de tête me signifiant d’y aller à sa place. Toujours à cause de son animal qu’il ne pouvait quitter, vous vous en doutez bien… Quelque peu déchargé de ma culpabilité, j’accompagnais d’un pas volontaire, un brin anxieux, l’infirmière. Elle me demanda si j’étais l’heureux papa, ce à quoi j’eus beaucoup de mal pour répondre ; aussi, je décidai de riposter immédiatement par une question bien sentie sur l’état de santé d’Ann-Camille, ainsi que sur la manière dont s’était passé l’accouchement. Rien à signaler, tout s’était déroulé parfaitement, sans incident aucun, la mère et le bébé se portaient comme un charme. Je l’interrogeai alors sur le sexe de l’enfant : c’était une petite fille de 2,57 kg. Je souris, rassuré ; nous arrivâmes devant leur porte. L’infirmière me jeta alors un regard dubitatif, puis lança, de manière quelque peu effrontée à mon goût : ’Vous n’êtes pas le père de l’enfant, je me trompe ? - Euh… Qu’est-ce donc qui vous fait dire cela, mademoiselle ? rétorquai-je. - Un père ne demande jamais le sexe de son enfant. Soit il le sait déjà, soit il veut le découvrir de lui-même.’ Bien. Maintenant, je le saurai, me dis-je alors. Elle me laissa entrer malgré tout, non sans quelque hésitation. Je sentis qu’elle agirait en conséquence selon la réaction de la patiente derrière la porte. Ann-Camille était tout de blanc vêtu, allongée sur son lit, son nouveau-né dans les bras. Elle tourna la tête dans notre direction, et fronça les sourcils en croisant mon regard. L’infirmière lui demanda si tout allait bien, et Ann-Camille acquiesça de la tête après un moment de silence. La femme sortit, nous laissant seuls. ‘Qu’est-ce que tu fais là ? Je t’ai dit de ne pas venir ! me lança-t-elle immédiatement. - Je… Je suis venu te voir… Geert est revenu.’ Je vis alors son visage s’éclairer. ‘Où est-il ? Il est là ? - Oui… D’ailleurs il est là… dans l’hôpital… - Mais… pourquoi il ne vient pas ? Tu l’as empêché de venir ? - Non, non, pas du tout, je n’ai rien fait pour qu’il ne vienne pas. C’est lui, il ne voulait pas venir… Enfin… il ne pouvait pas. Mais ce serait trop long à expliquer, Ann, crois-moi. - Ce que je crois, c’est que tu te fous de moi ! N’insiste pas, tu me stresses, je viens d’accoucher ! Je t’ai dit que tout était fini entre nous, qu’il ne fallait plus qu’on se voie. C’est fini, Roland, j’ai un mari et des enfants que j’aime !’ « Je ne vous cacherai pas que, même si je sus dès notre premier baiser que cette relation finirait étouffée par une chape de plomb, je fus littéralement démoli par les propos d’Ann-Camille. Amoureux ? Je l’ai certainement été. Pour la première fois de ma vie, je ressentis, une jalousie qui rongeait toutes les cellules de mon corps, aussi forte, sinon pire, que celle d’un mari trompé. Je me figurai Ann-Camille folle amoureuse de cet idiot resté dans là-bas, dans le hall, cramponné à son andouille de singe, alors qu’une femme d’une telle envergure attendait fiévreusement sa venue, attendait qu’il lui montre avec la pire impudicité qui soit, la joie de retrouver enfin sa femme après une si longue période d’absence, ainsi que son indécent bonheur d’avoir eu une fille. Et rien de tout cela ! Plus j’y pensai, et plus je prenais conscience que cette situation n’était que pur gâchis. « Elle reprit moins violemment : ’Va chercher Geert, je t’en supplie ! J’ai besoin de le voir, et qu’il voit notre fille. Je suis vraiment désolé de ce que je viens de te dire Roland…. Excuse-moi, c’est la nervosité de l’accouchement‘ « Je lui fis un sourire bienveillant, doublé d’un ‘ce n’est pas grave’ complaisant en guise de réconfort, mais n’en pensait pas moins. Que vouliez-vous que j’eusse fait d’autre ? C’était perdu d’avance. Le silence à des vertus que la vérité abhorre, pensai-je… Je suivis cet aphorisme à la lettre, et partis à la recherche de Geert, qui se trouvait toujours dans la salle d’attente avec son animal. Je lui dis que sa femme voulait absolument le voir. Il me demanda, d’un ton tracassé, si sa visite était vraiment nécessaire, comme s’il essayait de mesurer le degré d’attachement que lui tenait sa femme, par rapport à celui qu’il tenait pour sa bête à poil. Je lui répondis que oui, et que, s’il le voulait, je pouvais garder son orang-outan pendant qu’il allait la voir ; après tout, cette bestiole avait l’air obéissant, et même sociable, tant il ne faisait rien d’animal. Il me répondit que non, qu’il l’emmènerait quand même avec lui. ‘Mais tu es fou ! m’écriai-je. On ne sait pas dans quelle décharge ou quelle boue ton orang-outan a pu traîner ! Il pourrait transmettre des microbes à ta femme encore toute fragile. - Ne t’inquiète pas, Roland, j’ai vu un vétérinaire avant de revenir. Et en plus, je l’ai fait avoir une douche avant qu’il vienne ici. - mais quand même… Tu vas filer une peur bleue aux patients que tu vas croiser dans le couloir, ajoutai-je pour le dissuader.’ « Son air tranquille et sûr me désarçonna, comme s’il avait poussé le vice jusqu’à parer à toutes ces éventualités, bien longtemps à l’avance. Il prit le sac à dos qu’il avait auprès de lui, et en sortit un gros sweat à capuche vert, au moins de taille XXL. Il affubla le quadrumane de cette fripe qui lui arrivait jusqu’au genou, et je fus surpris de la docilité ainsi que du calme avec lequel l’animal sauvage se laissait faire ; on aurait dit un père changeant son enfant de vêtements. ‘C’était mon astuce pour le faire voyager dans l’avion, tu ne trouves pas qu’on dirait un vrai petit enfant ?... Il est passé presque inaperçu.’ Effectivement, c’était saisissant comme une pièce de tissu, aussi informe soit-elle, pouvait à ce point anthropomorphiser un tel animal. C’était plus qu’un cousin de notre espèce, un demi-frère même ! Geert et le singe prirent la direction du couloir, je les y menai. En marchant à côté d’eux, je les voyais qui se tenait tendrement par la main, c’était à la fois touchant et saugrenu. Et j’ajouterai malsain aussi, car de papa à enfant, ce fut ensuite l’image d’un couple d’amoureux mais mal assorti qui frappa mon imaginaire. Je n’avais jamais vu cela ! « Lorsque nous atteignîmes la porte derrière laquelle se trouvait Ann-Camille, je décidai de les laisser entre eux, dans leur intimité familiale. Geert me demanda si je pouvais m’occuper de Louise et de Bernard, leurs deux enfants, qu’il supposait être restés à la maison. Mais je le rassurai en l’informant qu’ils étaient partis en colonie, et qu’ils ne reviendraient que dans une semaine. Il me souria alors, me salua de la main d’un geste amical. Je repartis, le cœur lourd. J’entendis un léger cri de surprise… « Vous vous doutez bien que j’aie passé la plus grosse partie de la nuit à ruminer incessamment toutes mes frustrations et mes interrogations, étendant cette activité stérile durant mes consultations de la journée. Ce ne fut qu’au soir que je reçus un coup de fil. C’était Geert, tout joyeux d’être à nouveau papa. Je n’eus même pas le temps de lui demander comment sa femme avait réagi face à sa son singe, qu’il coupa mon élan oratoire en me lançant à brûle-pourpoint, une invitation à un barbecue qu’il allait organiser jeudi prochain, date du retour de ses deux autres enfants, pour fêter son retour, ainsi que la naissance de sa fille. Au fait, vous ai-je dit qu’ils l’avaient prénommée Annabelle ? Un nom prédestiné, n’est-ce pas ? » Le médecin nous fixa, ma compagne et moi, avec un grand sourire. Nous ne comprîmes pas exactement son allusion. Il poursuivit presque instantanément. « Résumons-nous : voilà que j’étais invité à une réception organisée par le mari d’une femme sublime dont je suis follement amoureux, et que celui-ci était revenu de son voyage en Malaisie affublé d’un orang-outan adulte, tenant plus à ce dernier qu’à son épouse, qui se sentait elle-même fautive de l’avoir trompé avec moi ! Dans quel pétrin m’étais-je encore fourré ? Je me le demande encore. C’est donc en compagnie de ces tracas et vaines réflexions d’homme désespéré, que je me rendais à cette sauterie organisée par mes voisins, et amis avant tout. Autant le dire tout de suite, l’accueil de la part d’Ann-Camille fut d’une froideur… La seule parole échangée au cours d’une heure entière en ma compagnie fut un « bonjour » très plat, et un « Geert est si heureux de son nouveau bébé ». Il faut dire que je ne les avais pas revu de toute la semaine. Ni même sa petite fille d’ailleurs. Je reconnaissais en elle les yeux, ainsi que le menton de sa mère. Mais bizarrement, durant un quart de seconde, j’eus aussi la sensation plus qu’inconvenante d’avoir reconnu quelques-uns de mes traits sur ce visage de nourrisson. Mon dieu, je devenais fou ! Cette pensée était tout bonnement absurde et irrationnelle. C’était impossible, elle était déjà enceinte lors de nos étreintes. Je dissipai ces inepties d’un bon coup de Côtes-du-Rhône. « Quant aux autres enfants, ils parurent heureux de me retrouver, surtout Louise. La colo en Bretagne fut une véritable horreur pour cette jeune fille délicate, et dormir sous une tente, à même le sol, lui fut d’un vulgaire. Elle ne se fit pas d’amis, ils n’étaient pas assez intelligents et bon aux échecs. Je lui avais toujours dit de ne jamais s’abaisser à la hauteur des gens qui ne lui arrivaient pas au genou, et je fus bien aise que cette jeune fille intelligente et iconoclaste suivît mes précieux conseils. Je pus aussi noter que, toujours sur ces mêmes conseils, elle m’avait avoué joyeusement, mais à voix très basse, avoir arrêté sa consommation occasionnelle de LSD, et faisait désormais passer ses frustrations dans un jeu qu’on jouait sur la télévision, avec des joysticks, Pong, qu’elle avait découvert à la colo. Et depuis que sa mère le lui avait acheté, en plus de tout l’appareillage qui allait avec, elle passait sa vie dessus. C’était au fond une addiction pour une autre, en heureusement beaucoup moins dangereux. J’étais réellement radieux de mes retrouvailles avec Louise, la seule personne, en fin de compte, qui me considérait sincèrement dans cette famille bien étrange. « Mais voilà, ce timide tressaillement de joie devait s’interrompre dans le turbulent fracas du drame. Le téléphone retentit au beau milieu de ce calme après-midi. Ann-Camille rentra à l’intérieur pour y répondre. J’entendis quelques vagues mots en néerlandais, le ton semblait sérieux. Puis le silence. Un long silence, suspect. Quand elle appela Geert, qui me confia encore une fois son singe. Ce furent les mêmes mots en Néerlandais, mais en plus fort. Quelque chose se passait, je sentis la tension dans l’air monter en même temps chez les enfants. Les deux finirent par rentrer. Et après quelques minutes, je crus entendre de légers sanglots. Geert revint dans le jardin, la mine grave et défaite. Au téléphone, c’était le Ministère de la Défense des Pays-Bas. Il venait d’annoncer la mort de Jerominus, l’aîné, le fils chéri, au Liban. Il n’avait pas survécu aux blessures et dégâts infligés par une mine. Sa famille l’attendait la semaine prochaine, date de sa prochaine permission, pour qu’il puisse admirer, connaître lui aussi sa nouvelle petite soeur. »
A suivre...
May 06 Le Singe (1ère partie)
Ndla : Cette histoire est presque véridique : la région qui enclave le Mont Ventoux est réellement magnifique. Rendons donc hommage à tous ces étrangers qui ont si bon goût.
Il y a quelques années, alors que ma compagne était encore enceinte de notre deuxième enfant, je l'accompagnais souvent chez son médecin ― jaloux que je suis! ― près d'Avignon, pour ses consultations prénatales : le Docteur Roland R..., un petit homme approchant la soixantaine, à la bonhomie très communicative. Il avait une belle moustache poivre et sel, vraiment épaisse et bien touffue. C'était une personne très joviale et chaleureuse, qui avait aussi un humour très particulier ― il nous confia dès la première séance, que son passe-temps favori était d'écumer les CHU afin d'y voler les foetus exposés dans des bocaux, pour les mettre dans son aquarium ; et d'ainsi pouvoir se vanter de posséder des hippocampes géants dans son salon ; de l'humour de médecin, je suppose...― Au fur et à mesure des séances, je commençais à faire connaissance avec le personnage, puis à me lier d'amitié avec le docteur très disert et cultivé qu’il était. Si bien qu'un jour, nous fûmes invités, ma compagne et moi, à dîner chez lui un mercredi soir. Invitation que nous acceptâmes avec beaucoup de plaisir (plus de mon côté que pour celui de ma compagne tout de même). Il habitait un petit village situé près du Mont Ventoux, assez difficile à trouver je dois avouer ― nous roulions au crépuscule, j’imaginais à peine la difficulté de la tâche de nuit. Nous fûmes accueillis très chaleureusement, et je pus remarquer que sa femme était plutôt jeune par rapport à lui : elle devait avoir 29 ans, pas plus. Et je pus aussi remarquer qu'elle faisait sublimement bien la cuisine ; quel délice que ce repas qu’elle nous concocta ! Pas seulement pour les estomacs, pour les esprits aussi, car nous discutâmes beaucoup. Et à la fin de ce joyeux festin, le Dr R... se remplit une coupe de Côtes du Rhône millésimé spécialement débouché pour nous, puis prit un air un peu plus grave, et toussota. Il commença, d'une douce voix autoritaire, à nous raconter un de ses souvenirs plutôt étrange ; un souvenir datant de l'époque où il n'était qu'un simple médecin accoucheur dans ce patelin.
« Je me souviens, il y a vingt-cinq ans, j’étais un tout jeune gynécologue obstétricien à l’hôpital Cochin, quand j’ai décidé un jour de tout quitter et de m’installer dans cette splendide région du Nord Vaucluse, terre de mes aïeux, avec des villages, dont m’avait parlé feu ma mère, aux noms fleurant bon les engrais et la chiure de mouflon : Roaix, Sablet, Séguret, Camaret, Vaison-la-Romaine, des havres de bien-être dispersées sur le long d’une rade de sérénité. Ces bourgs servent de fortifications au fameux Mont Ventoux, cette boursouflure tellurique sacrée, qui aspire les souffles intenses du mistral pour ensuite l’insuffler dans la parole indigente du poète ― personnellement, je reste toujours autant perplexe devant la portée sémantique de cette phrase ― J’y ai découvert un mode de vie très éloigné de celui d’où je viens. Une main divine semble planer au dessus de cette région afin d’éloigner les altocumulus et d'y disperser des averses de soleil toute l’année. Je comprends d'où vient le sourire des autochtones. Le paradis sur terre. Je me suis installé sans hésitation aucune dans un de ces villages, où j’ai ouvert mon cabinet de gynécologie obstétrique : cela évitait ainsi aux habitantes des villages de faire le déplacement jusqu’à Orange pour leurs consultations. » Le docteur R… entama la coupe de Côtes-du-rhône qu’il venait de se verser. « Mais aurais-je pu penser que, durant la première année que je passai hors de mon Paris natal, une histoire dont le sordide, l’étrangeté et la bizarrerie secoueraient encore mes convictions humanistes, me marqueraient toujours autant vint cinq ans plus tard ? Permettez que je vous raconte en détail ce qui m’arriva cette année-là. Je débarquai dans la région avec le strict minimum dans mes valises, de quoi tenir trois ou quatre bon mois. J’avais eu assez de mal à trouver un bâtiment digne de ce nom dans ce village pour y installer mon cabinet, car tout était en ruine ici, ce n’était pas du tout ce que vous pouvez voir maintenant. Mais j’ai réussi à obtenir une ancienne boulangerie pour une bouchée de pain ; la moins pire des bâtisses du hameau, suffisamment grande pour le jour où j’y installerai mon éventuelle future famille. Quand j’aurais trouvé une femme digne... Enfin bon ! Mon cabinet se trouvait désormais au pied du Mont Ventoux, le rêve ! Tout marcha bien, les consultations se firent plus nombreuses. En plus, j’avais une vue magnifique, vous pouvez aisément l’imaginer ! Et en haut, sur la pente de la montagne, s’élevait un colossal manoir surplombant tout le village. Je me la serais bien approprié si j’en avais eu les moyens à l’époque. Une bien belle demeure malgré son très grand âge et son aspect de blockhaus couvert de tuile, ravagé par le temps. Elle était inhabitée lors de mon arrivée. Quand un jour, cinq ou six mois après, la bâtisse se trouva des occupants. Les heureux élus furent une famille de Hollandais. Leur nom, si je me rappelle bien, c’était les Reydemeyde. Ces Néerlandais francophiles et bilingues étaient originaires de la ville d'Haarlem. Le père, un chef de famille autoritaire, s’appelait Geert. Il avait fait fortune dans le commerce, la banque, puis la finance internationale, et ce, de manière plus ou moins licite selon certaines rumeurs qui avaient voyagé en même temps que ses bagages. Mais vous savez comme moi à quelle vitesse les histoires se colportent dans les petits villages, ce n’est pas une légende : plus rapide qu’un sprinter avec une gastro. La mère, elle, s’appelait Ann-Camille. C’était une très charmante dame. Vraiment charmante. En tout point de vue. Trente-six ans, fervente catholique dans des Pays-Bas majoritairement protestants, cette femme possédait sur les branches buissonneuses de son arbre généalogique, des trisaïeuls d'origine normande. Et du côté de sa famille, on avait pour tradition, depuis un bon siècle et demi, de perpétuer, d’une génération à l’autre, deux valeurs sacrées : la langue française et le catholicisme. Elle avait donc élevé dans la foi francophile et la piété papiste ses trois enfants : l'aîné, Jerominus, un garçon de vingt ans, qui s'était lancé dans une brillante carrière militaire. Il était d’ailleurs, à l’époque, en poste au Liban, en tant que lieutenant-colonel dans la force internationale que l’ONU y déployait ; la cadette, Louise, quinze ans, était une surdouée orgueilleuse et très fière, férue d'échecs et de compétition, qui noyait souvent la douleur de chacune de ses défaites en consommant en cachette du LSD, la drogue à la mode à cette époque (j’avais soupçonné son côté dépressif dès que je vis ses yeux hagards ; elle me confia tout cela bien après) ; et le troisième, Bernard, neuf ans, un petit angelot rouquemoutte tout mignon, d’une intelligence et d’une politesse remarquable. « Ils vinrent sonner à ma porte dès le jour de leur de leur installation.Je fis assez vite connaissance avec cette famille, car non content d’être mes voisins, il sembla que je fus aussi très utile pour eux : Ann-Camille était, en effet, au septième mois de sa grossesse, cela allait être leur quatrième enfant. Le courant passa tout de suite très bien entre le couple et moi. Je fus aussi très surpris de leur niveau en français, leur accent se faisant à peine sentir (on aurait dit des belges). Nous ne nous racontâmes que des banalités, certes, mais avec un très grand enthousiasme, et ils m’invitèrent pour un barbecue chez eux le soir même. J’appris que Geert, le père, avait en fait acheté cette demeure sur un coup de tête un an auparavant, lors d’un week-end en compagnie d’Ann-Camille. Il avait tout de suite eu le coup de foudre pour cette ruine si « romantique » selon ses propres mots. Elle avait une âme, une aura, une voix, qui les convainquirent d’en prendre possession. Ainsi, dès son acquisition, ils sentirent tous les deux qu’il n’était pas possible que ce joli manoir ne demeure qu’une simple résidence secondaire. Il fallait y vivre et y faire grandir la famille qui devait s’élargir. Car c’était aussi cette maison qui leur donna l’envie de concevoir un quatrième enfant. La France, et plus spécialement le Nord Vaucluse, leur offrait le cadre de vie le plus agréable et le plus propice qui eût été, pour l’épanouissement de leurs enfants (et d’eux-mêmes tant qu’à faire). A peine le temps de finaliser le côté matériel de ce déménagement assez lourd, qu’ils débarquèrent, tout heureux d’être ici ce soir-là, mangeant avec allégresse toutes ces spécialités locales qu’ils avaient achetées, dans la journée, exprès pour ma venue. Et ce fut à partir de ce jour-là que je devins un membre à part entière de la famille. En plus, j’allais suivre la grossesse d’Ann-Camille. On avait donc vraiment de quoi parler, si vous voyez ce que je veux dire !... » Son petit rire plein d’allusions fut communicatif. Ma compagne et moi esquissâmes un sourire. « Tout débuta donc sur une parfaite entente entre eux et moi. Même si une réelle et franche amitié entre nous était née, je crois qu’il y avait certainement un léger intérêt pour eux à devenir ami avec un notable du village comme moi, pour faciliter leur intégration à la vie française. Au demeurant, c’est une attitude tout à fait normal, je ne les blâme pas. Mais de mon côté… Allez, j’ose enfin me confesser, ça fait trop longtemps que je l’ai gardé pour moi. C’est une histoire qui date d’il y a vingt cinq ans après tout, je fais jouer mon droit de prescription !... Mon intérêt fut d’un tout autre ordre. Il se portait plus spécifiquement sur la mère, Ann-Camille. Je ne vous parle pas d’elle en terme professionnel. Du tout. La première fois que je la vis, quand elle sonna à ma porte avec son mari, je ressentis immédiatement une terrible attraction. Elle était tout simplement sublime. Ses cheveux noirs coupés au carré, ses yeux couleur de jais, son visage à la Louise Brooks, son corps, même en enceinte… Hafff !… — Le docteur poussa un soupir empli de nostalgie — Enfin, je m’égare. Laissez-moi continuer mon histoire. Où en étais-je déjà ?... Ah oui ! Ils organisaient un dîner qui nous permit de devenir amis. Inutile de vous dire que mes yeux ne regardaient qu’Ann-Camille. J’avais vaguement écouté Geert pendant la soirée, et tout ce qui me frappa à son sujet, c’est qu’il devait bientôt partir en voyage d’affaire à Singapour, haute place de la finance internationale, d’ici trois semaines. Tout seul, sans sa femme. J’eus une satisfaction intérieure plutôt malsaine, car Ann-Camille et Geert semblaient former le couple le plus heureux du monde. Mais que voulez-vous ? Les choses de cette nature ne se contrôlent guère. « Bref, Geert allait partir un bon bout de temps loin de sa femme, mais il reviendrait à temps pour l’accouchement de sa femme, avait-il promis, ce qui me laissait seul avec Ann-Camille presque 2 mois entiers. Il me demanda de prendre soin d’elle, ce que mon zèle légendaire n’allait point se priver de faire. Très vite, je m’aperçus qu’Ann-Camille, sans son Geert, n’était plus la même. J’eus tout de suite le sentiment qu’elle s’ennuyait profondément sans son mari. Elle n’avait pas la capacité, dans son état, de tenir une maison et de s’occuper des enfants, elle avait donc engagé deux aide-ménagère à plein temps. Elle eut le temps pour s'ennuyer. Je me proposai alors de lui tenir compagnie, de la sortir un peu, de discuter avec elle les soirs où les enfants devaient se coucher tôt. Nous apprîmes peu à peu à bien nous connaître l’un l’autre durant ces longues soirées. Parfois, je parlais même avec les enfants, surtout Louise. J’avais fini par lui servir de grand frère de substitution, elle me confiait tous ces problèmes, notamment ceux de drogues. Et je jouais les conseillers sociaux, j’appréciais ce rôle. Ann-Camille aussi me confiait tous ses problèmes, ils étaient de natures diverses. Elle trouvait les Français plutôt froids et peu accueillants. Finalement, la ville d’Haarlem lui manquait, ses parents restés en Hollande lui manquaient, et surtout, Geert lui manquait. Elle et lui étaient amis d’enfance. Ils s’étaient mariés assez tôt tous les deux et n’avaient jamais connu quelqu’un d’autre de leur côté. « C’est une chance qu’il a réussi dans la vie ! » me dit-elle une fois en souriant. Nous parlions souvent de religion aussi. Elle en était très imprégnées, ne tarissait pas d’éloge sur l’aspect polythéiste de la religion catholique, qui, à travers ses saints à prier, dit-elle, avait permis de faciliter l’évangélisation des populations indigènes à travers le monde. Penser qu’elles pourraient être lavées par le salut lui procurait un bonheur indicible. C’était désuet, même pour l’époque. Mais elle n’en était que plus attendrissante, et désirable. - Mais docteur, enfin, c’était une femme qui attendait un enfant quand même... interrompit ma compagne, plus intriguée que choquée. Vous n'avez pas osé quand même? » J’acquiesçais de la tête. « Je comprends votre répulsion. Mais vous savez, cela ne changeait rien à l’attirance que j’éprouvais, au contraire même. De toute façon, rien ne se contrôle dans ces cas-là. Si bien qu’un soir, après quelques semaines où nous avions passé une nuit sur deux à nous raconter nos vies, nous nous assîmes sur l’herbe du jardin pour admirer ce luxueux firmament nocturne constellé de gemmes dorées. Je n’oublierai jamais ce moment précis : je lui citai un vers d’Hugo contenant le mot rosbif, qui la fit beaucoup rire. C’est alors que j’approchai non sans hardiesse mon visage du sien, pour effleurer ses lèvres, qui ne se refusèrent finalement pas aux miennes. Je mis toute ma vie dans ce baiser, croyant m’évanouir, mourir d’ivresse dans un coma idyllique. Nous prolongeâmes ce moment de passion délicate dans un endroit plus intime, où nos corps, une fois découverts, auraient pu s’enflammer à loisir. Et toute cette nuit-là, nous crépitâmes tous les deux, nous ne laissâmes jamais s’éteindre le brasier en le nourrissant ardemment de chênaies. Son ventre bien arrondi n’était pas un obstacle, au contraire, il stimulait l’imagination du poète. Mais, je vous épargne les détails…" Un court silence interrompit le docteur. "Après cette nuit, plus rien ne fut jamais pareil. Nous continuâmes ce genre de rendez-vous pendant plusieurs semaines. Mais à l’approche du retour de Geert, je voyais que la conscience religieuse d’Ann-Camille la faisait se sentir de plus en plus coupable. Et moi aussi. Je l’avais trahi. C’est elle qui prit l’initiative de mettre un peu de distance, ce qu’avec bien des regrets, j’acceptai. L’accouchement allait être imminent, il fallait que je retrouve mon statut de médecin. » La femme du Docteur R… nous amena le fromage. « La veille de l’accouchement d’Ann-Camille, Geert n’était toujours pas rentré. Elle s’inquiétait, il ne verrait peut-être pas l’accouchement. Aux dernières nouvelles, il avait eu quelques problèmes de paperasses à l’aéroport de Singapour. Mais les contractions avaient déjà débuté. Je m’occupai personnellement d’amener Ann-Camille jusqu’au centre hospitalier d’Orange. Elle refusa que j’assiste à la naissance du bébé. Je rongeai alors mon frein dans la salle d’attente, parcourant de long en large le grand hall. Quand soudain, une vision semblant venir d’un tableau surréaliste me stupéfia. Je reconnus Geert debout dans la salle d’attente. Les causes de mon ahurissement ne furent guère liées à Geert lui-même, mais au compagnon qui était à ses côtés. Il fait faisait environ un mètre vingt de haut, avait le poil roux et deux boules de billard noirs en guise d’yeux. Il tenait par la main, croyez-le ou non, un orang-outan à ses côtés. »
A suivre... |
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