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    May 03

    La Caissière (Epilogue)

     

    Ndla : Voici la fin. Ce n'est pas un épilogue de type méta-récit. C'est juste une fin, après la quatrième partie... Les thèmes abordés par la nouvelle étaient la misère de la solitude, la misère sexuelle, l'argentisation du corps (qui rejoint de ce fait sa transformation en "objet" de consommation), le manque de communication, le ridicule du machisme, et le burlesque, ainsi que le grotesque, voire la parodie.

     

    Tout était calme dans la supérette. Raymond était parti. Jeanne continuait tranquillement son travail abrutissant, qui, au fond, n’était qu’un passage obligatoire pour une étudiante dans le besoin comme elle, et, heureusement, transitoire. Puis elle avait même fini par relativement l’apprécier. Elle était debout devant sa chaise à roulettes. Elle préférait cette position à celle assise, car son dos lui faisait moins mal comme ça. Elle passait sur son lecteur de code barre des nouilles, des pâtes et du saumon fumé sous vide, des sopalins. Elle jeta un coup d’œil amical et bienveillant sur la vieille dame qui achetait tout ces produits.

    Quand soudain, une main vint lui tapoter l’épaule. Jeanne se retourna. Tiens !... Cette tête lui disait quelque chose : elle reconnut Raymond. Les traits du visage étaient toujours les mêmes, bouche fermée, lèvres boudeuses et sourcils tombants. Mais il avait cette fois-ci un regard déterminé. Déterminé à quoi ? Jeanne pensa qu’il devait avoir une requête. Elle amorça un début de « Oui, monsieur ? ». Mais elle fut brutalement interrompue en plein milieu. Un épouvantable bruit de craquement et de déplacement d’os gronda dans tout le magasin. Le corps frêle de la jeune fille s’en retrouve sauvagement projetée vers l’arrière, son dos heurte le bureau en métal qui soutient la caisse enregistreuse, un horrible fatras résulte du choc de la taule et du corps chétif de Jeanne, qui ricoche comme dans un flipper à l’intérieur de son minuscule espace de travail, disloqué sous les collisions.

    Raymond venait d’asséner une féroce beigne dans la mâchoire de sa bien-aimée. Dans ce coup de poing, étaient concentrées toute la rage et la frustration qui s’étaient accumulées ces derniers temps. Il contempla les résultats de son coup de folie. Les témoins de premier ordre, ne bougeaient pas, abasourdis, effrayés par cette correction infligée de manière totalement gratuite. Il sentit la peur et la réprobation dans les yeux des spectateurs. Les femmes, incrédules, restèrent pétrifiées un long moment. Raymond, pour une fois, avait une moue qui correspondait à son état d’esprit actuel : il avait honte de ce qu’il venait d’accomplir. Une vague de souffrance et de désarroi envahit tous les organes de son corps, on perçut des embryons de larmes qui commençaient à miroiter sous ses paupières. Apeuré, paniqué, il lança un regard de dépit et d’imploration à tous les clients. Puis, tout à coup, il se mit à crier de rage et de désespoir :

    « Mais moi… Je… Je l’aimais cette femme ! »

    Un grand homme costaud empoigna sèchement Raymond par le col et le plaqua avec l’avant-bras sur la gorge contre le mur. Le choc brutal imprimé par l’impact du béton sur sa colonne vertébrale lui fit pousser un gémissement, comme s’il avait voulu signaler sa contrition et sa soumission par cette plainte. Il regrettait déjà. C’était un geste tragique. Le grand homme costaud lui gueula très fort dessus. Raymond n’écoutait pas, il inclinait la tête sur le côté pour jeter un coup d’oeil derrière l’épaule du type, voir naïvement si Jeanne allait bien. La pauvre était adossée contre la taule qui soutenait le tapis roulant de la caisse, tâchée de sang, assise par terre, la tête penchée vers l’avant, immobile, peut-être inconsciente. Tout ce qu’il put réellement deviner, c’est qu’elle saignait abondamment du nez, la caissière.

                                                                                                                     

     

    FIN

     

     

    April 29

    La Caissière (4ème partie)

     

    Ndla : Cette quatrième partie sert en fait d'amuse-bouche au feu d'artifice final qui s'annonce dans l'épilogue. Merci de votre attention.

     

    C’était dimanche aujourd’hui. Deux semaines venaient de s’écouler. Le temps, en cette fin d’après-midi, restait maussade. La pluie drue était tombée sans interruption depuis l’aube, et l’atmosphère grisâtre et mélancolique qui s’en dégageait, invitait à la réflexion le spectateur casanier, accoudé à la fenêtre grande ouverte, en train de contempler ce brumeux tableau. Raymond aimait lorsque les infimes particules d’eau en suspension dans l’air venaient lui effleurer la peau. Il en tirait de légers frissons, elles lui procuraient une fugace sensation de bien-être intense et de douilletterie.

    Le déluge s’arrêta. Raymond referma la fenêtre. Il alluma la télévision et s’allongea paresseusement sur le canapé. L’heure n’était plus à la réflexion désormais. C’était l’heure de Vidéo Gag. Une excellente émission qui, lorsque le téléspectateur, par un enchaînement de séquences filmées montrant chutes, gamelles ou autres bizarreries de toute nature, riait à gorge déployée, oubliant à la fin, qu’une heure entière venait de s’évaporer dans le néant, remplissait à merveille sa fonction culturelle, proprement humaine, de divertissement, si bien qu’un profond humanisme se dégageait de l’ensemble. Ce paysage agreste était tout de même interrompu par les interventions heureusement acceptable de deux animateurs agréables (sourires chaleureux, bonne diction, juste ce qu’il fallait), qui donnaient en fin de compte un certain rythme à l’émission. Car il est physiologiquement impossible pour l’esprit de jouir de manière continue et prolongée trop longtemps. Mais il y avait un hic à l’intérieur de cet idyllique polyptique télévisuel animé, où venaient se greffer deux écueils insoutenables : les deux coupures publicité. Satanées coupures pub, où tout rêve d’une existence libérée de la tyrannie du temps et de l’espace finit brisé par le triste basculement dans la réalité du cirque mercantile… Ca y est. Raymond venait d’y repenser. Il se remémorait les deux semaines pitoyables qui venaient de s’écouler.

    La résolution de se faire remarquer de la belle caissière par une parole bien sentie n’avait pas tenu. Pourtant, il avait été confiant. Mais seulement quelques heures. C’est bête, il n’y arrivait pas, il n’osait rien. Il y était allé tous les jours de la semaine, même quand elle ne travaillait pas. D’ailleurs, les employés avaient fini par remarquer le manège de cet étrange bonhomme placide qui semblait exclusivement se nourrir de barres chocolatées et de soda.

    Il se remémora chaque moment de chaque journée de ces deux dernières semaines, où il était passé à la supérette. Il avait fini par remarquer qu’elle ne travaillait que les lundis, les mardis, les jeudis, vendredis et les samedis. Elle devait être aux trente-cinq heures. Les lundis, mardis et jeudis où il était venu, il avait pris deux paquets de Mars. Rien de concret ne se produisit lors du tant attendu passage en caisse, excepté un grand sourire de la part de Jeanne. Mais un sourire si usé par le passage continu de tous les clients précédents qu’il avait perdu toute forme d’humanité. Au mieux, ce sourire mécanique pouvait être attendrissant. Raymond y voyait tout le mal que pouvait engendrer la société de consommation sur ses serviteurs les plus dévoués. Dans son imaginaire, une fois, il avait pensé, tel un prince charmant au physique quelconque, transcendé par l’amour, la délivrer de ce métier de miséreux, qui nuisait terriblement au rayonnement de son teint et de son charme si délicat, en lui promettant une vie oisive à ses côtés. Comme si une existence auprès de notre cher Raymond fut exempt d’ennui. Au moins, elle resterait désirable plus longtemps. « Décidément, la société capitaliste manque terriblement de romantisme. Elle fabrique et déclenche de manière mécanique les émotions, elles sont à son service. Ca nous perdra tous…» pensa-t-il.

    Mais durant ces derniers jours, ce sourire, qu’elle lui faisait à chaque fois qu’il passait, retrouva de sa séduction, de son envoûtement d’antan. Après quelques fines observations, il semblait que cette marque de ravissement ne s’adressait qu’à lui. Si bien que, souvent, Raymond essaya de l’interpréter. Peut-être que sa stratégie quelque peu passive avait fini par payer. Car pour compenser son manque d’initiative, il avait surmultiplié les apparitions dans la supérette les trois derniers jours. Certains après-midi, il était venu faire ses courses jusqu’à six fois, avec un intervalle d’environ quarante-cinq minutes entre chaque visite, histoire de l’habituer à sa présence, tout en évitant que l’esprit de Jeanne ne soit saturé par son image. « Si avec ça, elle avait pas percuté, c’est qu’elle était vraiment conne !... ».

    Conne, elle semblait très loin de l’être. Raymond en pris conscience d’une manière plutôt désagréable. D’une manière qui égratignait franchement l’image qu’il s’était construit de sa dulcinée. En effet, vous souvenez-vous des monnaies défaillantes que Raymond constatait après chaque passage en caisse ? Figurez-vous qu’elles avaient été systématiques durant ces passages quasi-quotidiens. Raymond se rendit compte à chaque fois qu’il manquait soit quelques centimes, soit un euro, quand ce n’était pas carrément plus de deux euros !... Au début, cela pouvait passer, la passion, le désir étaient plus fort que ces viles considérations pécuniaires. Mais voilà, on avait beau être pris par la passion amoureuse, la récurrence inexorable de tels phénomènes finit peu à peu par prendre le dessus dans l’esprit. Sa mélancolie, en ce dimanche pluvieux, avait trouvé son explication.

    Au début de leur relation, il avait mis ces erreurs sur le compte de la maladresse. Elle était nouvelle après tout. Après la sixième fois, cela commençait à réellement devenir suspect. Mais quand même, elle avait l’air fatiguée avec son sourire érodé. Ces boulettes, qui commençaient tout de même à faire se hisser le préjudice au niveau d’une somme relativement conséquente, ne relevaient pas encore de l’escroquerie. Mais peu à peu, sa paranoïa, avéré ou non, se développa. Les sourires enjôleurs qu’elle lui faisait auparavant, avaient repris, et leur motif était à présent tout trouvé : c’était pour faire passer la pilule. Raymond s’était mis à penser qu’elle le faisait exprès, qu’elle gardait son argent comme un pourboire. De la dévotion, on glissa progressivement vers le doute. Mais ce qui l’insupportait le plus, ce n’était pas l’acte de tromperie supposée et potentielle en lui-même, après tout, Raymond était prêt à lui partager la moitié de son salaire (mais seulement la moitié) si tel était son souhait ; ce qui l’insupportait le plus, c’était toute l’hypocrisie qui se cachait derrière ce racket pensé, conçu, et élaboré par un cerveau de femme, forcément calculateur, diabolique et vicieux. Le virage sémantique que venait de prendre ce sourire était tel que de la haine bouillonnante avait pris place à l’intérieur de lui.

    Hier et avant-hier, il l’avait revu dans la supérette. Le schéma était toujours le même, mais ces fois-ci, il avait plutôt envie de Kit Kat. Il payait. Elle lui souriait joliment. Et cette foutue monnaie qu’elle remboursait toujours à moitié.... Il était perturbé, il ne savait plus trop comment réagir. Il amorça un début de complainte :

    « Euh… Pardon...

    - Oui ? lui répondit-elle innocemment.

    - Euh… »

    Raymond hésita longuement entre lui déclarer sa flamme, l’enlever, l’embrasser sauvagement, ou lui dire à quel point ce qu’elle faisait était répréhensible.

    « Euh… Je crois que… Enfin…Vous… »

    Jeanne le fixa, souriante et attentive. Raymond craqua devant cette belle frimousse qui le considérer tendrement.

    « Euh… Vous… Le ticket de caisse s’il vous plaît… marmonna-t-il.

    - Ah pardon, excusez-moi !... dit-elle en lui tendant le bout de papier. C’est l’habitude…»

    Raymond aurait bien aimé se plaindre, gueuler un coup, et dire quelque chose d’autre, car selon lui, les choses semblaient prendre une tournure de plus en plus évidente : elle se foutait purement et simplement de sa gueule. Cette amorce de complainte, ce début de récrimination déterré du plus profond de son âme, aurait du la faire réagir, lui faire comprendre tout ce que Raymond avait sur le cœur !!! Mais au lieu de cela, rien… Il n’était qu’une habitude pour elle, voir Raymond, c’est comme aller aux chiottes. Du moins, l’avait-il interprété comme tel. Elle aurait dû lui dire autre chose, à lui qui était venu la voir tous les jours, la soutenir avec son fluide amoureux qu’il envoyait de son regard amorphe. Une petite parole mielleuse, même fausse, aurait suffi à sa peine. Mais voilà… juste l’habitude et une réserve à pourboire. Décidément, il semblait vraiment que l’amour faisait dériver la barge des réalités vers les terres fertiles du fantasme. Il s’endormit. Il était 18h 40.

     

                                                                                                    * 

     

    Raymond se réveilla tard dans la nuit. Il eut quelque peu la nausée et s’assit devant la télé allumée, en attendant que la sensation passe. Quelques réminiscences vinrent l’assaillir tels une nuée de criquets sauvages. D’aussi loin qu’il puisse se souvenir, Raymond avait toujours eu ce visage inerte, avec les deux mêmes expressions. Sourire, même si la vie lui offrait peu d’opportunités pour le faire, restait quelque chose de physiquement difficile. On pourrait croire que ce visage renfermé cachait un lourd traumatisme dans la petite enfance. Ni battu, ni violé, ni délaissé par ses parents (où peut-être juste par son père qui passait son temps à voyager), son pire traumatisme n’aurait pu être que l’ennui. Et encore, ce n’était pas de l’ennui. Il aimait ne rien faire. Protégé toute son enfance dans un enclos bourgeois, obéissant à des règles bourgeoises (« A gauche la fourchette, quand tu mets la table, mon biquet ! ») et à des habitus bourgeois, Raymond ne s’était jamais rebellé contre ses parents. Il allait toujours dans leur sens, cela leur faisait plaisir. Et puis, quel manque de gratitude c’était, que de s’opposer aux gens qui vous ont apporté tout le nécessaire pour que vous ayez une vie décente, juste pour le plaisir de s’opposer. C’était constructif, lui avait confié un de ses amis de lycée une fois. Constructif mon cul !... A la vérité, ce manque de manifestation émotionnel, devait être physiologique. Son âme était une sorte de puits dans lequel nageaient toutes les émotions d’un être humain lambda, la joie, la peine, l’envie, le désir. Mais la corde reliant le seau qui devait y puiser tout cela avait du se rompre durant la petite enfance. Raymond ressentait sans rien montrer. C'était cela être un homme.

    Mais jamais auparavant, jamais il ne connut l’amour. Pour ce solitaire, qui avait fini par accepter et assumer sa situation autant par choix que par dépit, le domaine des sentiments amoureux était terra incognita. Cet émoi s’était toujours refusé à lui. De toute façon, le scepticisme était de mise concernant le sujet. « L’amour, le coup de foudre, toutes ces conneries, c’est des concepts fumeux inventés par les Américains pour les naïfs. C’est pour mieux exporter leurs films à la con, bande de pigeons ! ... » avait coutume de penser, un brin amer, Raymond. Il avait tout de même conscience qu’être arrivé à dire cela, c’était triste.

    Il se servit à boire. Le soda qu’il se versa, il l’avait acheté à la supérette. Raymond pensa tout de suite qu’il fallait que cette situation cesse. Il souffrait trop, il n’en pouvait plus, ça le rongeait de l’intérieur. Demain, quoiqu’il arrive, ce serait la fin. Cette fois-ci, sa ferme détermination primait, et elle resterait constante jusqu’au bout.

     

    *

     

    Comme tous les lundis après-midi, il était libre. Il entra dans la supérette, anxieux, mais gonflé à bloc. Ses gestes devenaient automatiques : une bouteille de coca, un paquet de friandises chocolatées, puis passage à la caisse de Jeanne. Le magasin était étonnamment bondé. « Ce n’était pas propice à faire un scandale » pensa-t-il. Mais il était décidé à en finir.

    Le dos droit, le menton haut, il fit la queue. L’attente ne serait pas longue, il n’y avait pas grand-chose sur le tapis roulant. Il y glissa ses produits assez rapidement, en essayant de ne pas trop prêter attention à la caissière. Elle était belle. Mais Raymond tenta tant bien que mal de se dire qu’elle n’avait que ça pour elle. Ce qui comptait quand même pour 80% dans l‘intérêt d’une personne… Non, il ne fallait pas. Rester ferme !

    C’était à lui maintenant. Dos droit, menton haut. C’est lui qui initia le « Bonjour » cette fois-là. Très beau geste de bonne volonté. Elle lui répondit avec son grand sourire habituel. Oh mon dieu ! Elle lui aurait souri de la même manière des myriades de fois, l’effet ne se serait jamais dissipé. Raymond perdit ses moyens, comme les jours d’avant. Cela en devenait pitoyable de faiblesse. Dès cet instant, il savait qu’il ne verrait aucune objection à ce qu’elle le dépouille en douceur, de manière plus ou moins consciente, ça, on ne le saurait sûrement jamais. Il paya, elle lui rendit la monnaie avec le sourire large. Il manquait évidemment de l’argent. Mais là, il resta planté devant elle un moment, à la fixer, voire la dévisager, plus longuement qu’à l’accoutumée. Raymond, lui-même, ne savait pas ce qu’il pensait.

    « Pardon, monsieur, vous avez fini il me semble ?... » lui dit la cliente suivante, une femme d’environ quarante ans.

    Raymond ne savait pas. Il ne savait rien. Il n’avait rien fait, et ne ferait peut-être jamais rien pendant un an. Le vide. C’était ça. Le néant. Sa vie se résumait à de l’inaction constante, et cela continuerait indéfiniment dans le futur. Cette perspective le déprima complètement. Il réalisa que cette femme, en fait, avait mis au grand jour toutes ses faiblesses. C’était insupportable, mais que pouvait-il y faire ? Finalement, cette après-midi avait été lamentablement semblable aux précédentes. C’est juste triste.

                                                                                     ***

    A suivre pour la fin...

    December 09

    La Caissière (3ème partie)

     

    Ndla : La troisième partie vient toujours avant la quatrième ;-) Pour les éventuelles fautes en tout genre, veuillez m'excuser, mais ce texte est publié à chaud !

     

     Le lundi suivant, 12h01. Encore quatre petites minutes de merde, et cette putain de sonnerie allait retentir. Enseigner les maths à ces merdeux pré-puberts, puberts, voire post-puberts, c’était devenu le cadet de ses soucis depuis deux jours. D’ailleurs, ses cours d’aujourd’hui avaient été à chier. Il s’en rendit compte lorsqu’un de ses élèves lui fit remarquer que πR2 , ce n’était pas la circonférence, mais l’aire du disque. Ce à quoi il rétorqua par un mouvement sceptique du sourcil droit ― ce qui affecta en fin de compte la totalité du sourcil , étant donnée sa moustache frontale, surnom que les élèves avaient affublé à son monosourcil. Il n’avait même pas pris la peine de rectifier son erreur, il s'en foutait. De toute façon, depuis 8h, il avait le nez fourré dans sa montre et ne pensait qu’à la sonnerie de midi, synonyme de fin de journée. D’ailleurs ça y est, la voici qui retentit enfin ! Même pas le temps de donner de devoirs aux élèves que le voilà qui pliait bagage avant ses écoliers. Lui qui était tant redouté dans le lycée pour la tonne de devoirs qu’il s’amusait à donner chaque semaine, on se demanda quelle mouche avait pu le piquer. Les jeunes, la conclusion hâtive facile, finirent par se dire entre eux que, pour être aussi sympa cette fois-ci, il avait du bien niqué cette nuit. Et pas qu’une fois le salaud !...

    Mais ce n’était pas le cas du tout, il n’y avait rien de sexuel dans ce départ précipité. Il fallait imputer ça aux sentiments, à l’envie de revoir la Jeanne, sa bien-aimée, même si, bon, la flemme n’était pas loin de côtoyer l’amour dans cette sortie prématurée, sa caissière n’en demeurait pas moins la principale cause. Et il fonça ainsi, d'un pas intrépide, affirmé et droit, en direction du parking du lycée pour prendre sa voiture, tout en essayant d’éviter tous ses collègues de travail : ne surtout pas être ralenti par un « Bonjour », « Salut, comment ça va ? », ou « Les première année, ils sont vraiment pas facile » intempestifs qui se poursuivraient par une interminable discussion! Mais il se trouva qu'il n’y eut personne. « Ouf, j’ai réussi à esquiver tout le monde !... » se dit-il soulagé, pensant avoir accompli une tâche insurmontable. L'ennui, c'est que ce no man's land lors de son passage était quelque chose de tout à fait normal en vérité. Car ce pauvre Raymond n’en était pas conscient du tout, mais c’était exactement ce que faisait chacun de ses confrères son égard. Considéré par l'esemble du corps professoral de l’établissement (exceptions faites de ses confrères enseignant en mathématiques) comme une véritable plaie sociale. On le disait pas bavard pour un sou, inexpressif, ennuyeux, rien-à-foutristounet notoire, asocial, désespérant, etc... Et ce n'était qu'un petit échantillon des adjectifs qui flottaient au-dessus des couloirs et dans la salle des profs. Les échanges avec Raymond, lorsqu'on avait la malchance de le croiser, se limitaient aux rituels de salutations et à parler vaguement de pédagogie (ex. : "C'est inquiétant ce nombre croissant de filles qui font dépasser leur string du pantalon."). Et point final. Son visage révélait un certain manque d’appétit pour la bonne chair verbale, voire de l’anorexie. Il ne donnait pas envie, voilà tout.

    Au volant de sa vieille 406, Raymond filait droit chez lui en réfléchissant à ce qu’il pourrait bien acheter dans la supérette. Tout ça pour revoir la Jeanne, l’aînée de ses soucis, l’enfant unique et chéri ! De quoi avait-il besoin en fait ? Il avait déjà tout acheté samedi dernier, le frigo était  bourré, et ça le tuerait d’acheter du consommable pour que ça pourrisse. Ne restait alors qu'une seule solution : un truc en conserve. Oui, un truc en conserve !... Mais bon, y’en avait déjà deux tonnes dans le buffet en fait... Bon tant pis, on improvisera, on partira à l’aventure complète ! C’est sympa la spontanéité…parfois !... Ah ! Feu rouge, on s'arrête !… N’empêche, que pouvait-il bien acheter ?... Y’avait pas de bibelot dans la supérette, c’est bête. Et puis c’est pas sûr du tout que la caissière bosse à ce moment-là en plus… Raymond, dans l'attente du feu vert, tourna la tête à droite, sans but précis. Quelque chose sur le siège passager attira immédiatement son attention. Merde, c’est quoi cette gelée jaunâtre durcie, il est crade ce siège !... Il fronça les sourcil, l'air perplexe. Oh bordel, c’était du sperme de vendredi soir ! La dame s’était assise sur le siège quand il l'avait raccompagné ! Mais c'est bizarre... Ca ne pouvait pas être le sien, ils avaient utilisé des préservatifs. La vache! La dame avait du être sacrément active avant de passer à lui… Enfin peu importe, ça la foutait mal. Il allait falloir nettoyer ; si Jeanne était amenée un jour à monter dans cette voiture… Bon, même si c’était pas une prostituée… Mais qui sait, avec un peu de chance !... C’est vrai que ça faciliterait p’ têt’ les choses… Quand soudain, Raymond sursauta : un coup de klaxon le réveilla brutalement, le feu venait de passer au vert. Il ne dit rien et démarra.

    *

    Il était 12h50 quand il entra dans le magasin. Tendu, excité, angoissé, bouillonnant, il cherchait fébrilement sa dulcinée en blouse rouge, les yeux rivés sur les trois caisses ouvertes. Mais son regard s’écrasa sur les limons d’étudiants venus les inonder de sandwichs à bas prix, biscuits, friandises, coca, et autres substances lipogènes de toute nature dont regorgeait le magasin. Tiens ! Cela donna une idée à Raymond : acheter une bouteille de coca ! C’est pas cher et consommable à l’instant. Mais cela ne lui disait toujours pas où se trouvait Jeanne. Toute cette foule masquait les hôtesses, assises. Il s’agissait de se rapprocher incognito pour mieux voir. Raymond se dirigea l’air de rien vers la première caisse : non, c’était une brune. Vers la deuxième : non, c’était un barbu. La lèvre nerveuse, mordillée, il marchait doucement vers la troisième. C’était elle ou pas ?… Un petit coup d'oeil surélevé allait en donner le verdict... Oui, c’était bien elle, la blonde aux yeux en amande ! Ah, c’est bon !... Impassible à l’extérieur, survolté à l’intérieur, il s’engouffra dans les portiques d’entrée du supermarché. Mais même survolté, il ressemblait à un toxicomane inexpressif perdu dans un bordel de luxe. Il se rendit lentement vers le rayon soda, prit la bouteille de coca en promo à 0,85 euros, et se plaça dans la file d’attente sur la dernière caisse, la plus bondée. Evidemment... A croire qu’ils venaient tous pour la même personne ! Raymond sentit l’adrénaline monter. Encore quelques minutes, et c’était son tour.

    Il plongea sa main droite dans la poche de son pantalon en coton, essaya vainement de calmer un début d’érection. Mais ce n'était pas grave, cela ne se voyait pas trop. Ca sert aussi à ça les slips bien serrés. Il en profita par la même occasion pour prendre son porte-monnaie. Un porte-monnaie un peu spécial, dirons-nous, car il ne comprenait que des pièces de deux euros à l’intérieur. En fait, il accumulait les pièces de deux euros depuis l’âge de dix-neuf ans, ce, pour une raison très précise. Sa virginité, il aurait pu la perdre deux ans avant ses vint et un ans. C’est cette formulation au conditionnel qui le faisait et le fait encore enrager contre lui-même. L’histoire, c’est que lors de l’obtention de sa première année de fac, une petite fête fut organisée à cette occasion chez un de ses camarades, avec une bonne partie de la promo présente, dont une étudiante étrangère italienne, plutôt mignonne : Daniela. Il se trouva par le plus miraculeux des hasards que cette dernière avait envie de coucher avec un Français avant de retourner passer sa deuxième année dans l'autre versant des Alpes. Bien décidé, son choix s'était arrêé sur Raymond. Lui-même fut le plus surpris de tous. Son air inexpressif et son monosourcil touffu, elle prenait cela comme le signe d’une très grande assurance et confiance en soi, notamment au lit. Alors, elle lui proposa gentiment, mais fermement, d’aller chez elle en fin de soirée. Raymond, tout apeuré mais placide, suivit. Elle n’habitait pas très loin, il ne disait rien en marchant à ses côtés. Ils montèrent, s’assirent sur son lit. Puis elle commença à lui enlever son pull, et rapidement, se déshabilla entièrement. Mais quelque peu maniaque sur les bords, la seule chose qui préoccupa Raymond à ce moment-là, c’était l’hygiène. Pour cette heure, l’odeur corporelle de Daniela convenait encore, elle sentait toujours son parfum à base de pomme avec lequel elle s'arrosait tous les jours. Pas d’odeur de pied non plus. Mais il y avait toutes ces histoires de SIDA et de MST que les média rabâchaient dans les années 90, décennie qui l'avait vu grandir et se construire, qui avaient fini par faire son petit effet sur Raymond. Tout tracassé, il osa timidement :

    « Dis…euh… Tu as des capotes ?

    - Dé quoi, parrrdone ? lui répondit-elle avec son très fort accent toscan.

    - Euh...des capotes… Des… préservatifs, quoi…

    - Aaah, d’accorrrd !... Preservativi !...

    - … Oui, oui, voilà !... se réjouit-il d'un coup.

    - Mais, on n’éna pas bésouin, mio caro ! Dje prind la pillola depouis que dje souizaine France.

    - Oui, mais tu sais, avec les MST et tout ça… j’ai peur que bon… expliqua-t-il d’une voix peu assurée.

    - Emesté ? C’est quoi ça ?... C’est pourrr dirrre « Bébé »? répliqua-t-elle, sincèrement intriguée.

    - Non, non, pas du tout… »

    Il y avait beaucoup d’agacement dans la voix de Raymond, elle ne comprenait pas. Vraiment pas. Il décida brusquement de se lever et lui lança :

    « Attends moi deux secondes ! Je vais aller acheter des préservatifs !

    - Mais non, késketoufait ?... Mais rrréviens, bastardo !

    - Ouvre-moi quand je sonne en bas ! » conclut-il avant de s’en aller.

    C’était la première fois pour Daniela, qu’un homme s’en allait sans l’avoir tripoté, alors qu’elle était absolument nue. Une disgrâce inqualifiable pour une telle femme!

    Raymond courut à toute allure vers la pharmacie de garde la plus proche, jusqu'à se vider les poumons. Mais il se rendit vite compte qu’il courait en vain. La raison était simple : il n’y en avait absolument aucune d’ouverte. Il se précipita alors sur le distributeur de préservatif de la pharmacie de la rue Michelet, souffla un peu avant de lire méticuleusement les instructions sur la machine à la lumière du lampadaire. Mais il se rendit compte que la machine n’acceptait que les pièces de deux euros. Et seulement celles-ci. Quelle connerie, putain ! Raymond n’en avait point, et impossible de se faire faire de la monnaie à cette heure-ci. Il repartit de plus belle à la recherche d’un autre distributeur, qu’il finit par trouver. Mais manque de bol, la machine était la même. Raymond frappa la machine de rage, se fractura l’index au passage. Bordel de merde !... Résigné, il finit par retourner chez Daniela après une demi-heure d’errance. Il sonna. Raymond avala salive, redoutant sa réaction. Elle lui ouvrit.

    « Enfin, tou es révenou !... Ca fait trinte minute que j’attinds toute nou ! vociféra-t-elle d’exaspération.

    - Euh… oui, excuse-moi, j’étais allé acheté des préservatifs… répondit-il tout penaud.

    - Tou en as au moins ? l’interrogea-t-elle d’un air sévère.

    - Ben… euh… non. »

    Daniela le fusilla du regard. Raymond se sentit mourir. Il fallait trouver quelque chose à dire ou faire pour se faire pardonner.

    « Tu sais Daniela… Si tu veux, je... peux te faire un cunnilingus… » sortit Raymond en désespoir de toute cause.

    Le regard de Daniela se fit plus noir. Elle se leva brutalement, entra dans la salle de bain, enfila son peignoir, sortit de la pièce, puis se dirigea vers la porte d’entrée, qu’elle ouvrit. Tout se fit en moins de deux secondes chrono en main.

    « Il vaut mieux que tou te casses. » lui dit-elle sèchement.

    Raymond s’en alla sans rien dire, tout humilié et traumatisé par cette douloureuse expérience. Les deux années de virginité de plus, c’était deux années de trop. Il avait eu beaucoup de mal à digérer cette histoire. Depuis, pour exorciser cette mésaventure en quelque sorte, il collectionnait les pièces de deux euros qu’il rangeait soigneusement dans son porte-monnaie qui ne le quittait plus depuis toutes ces années. Et c’est avec une de ces pièces qu’il allait payer sa bouteille de coca actuellement.

    L’étudiant devant lui régla son dû. Ca y est, c’était son tour. Cette fois-ci, il fallait la regarder dans les yeux, lui faire comprendre qu’on la désirait, qu’on voulait que quelque chose se passe. Jeanne le regarda et lui dit « Bonjour ». Raymond prit son courage à deux mains et leva les yeux sur la demoiselle. Mon Dieu, il faillit s’évanouir d'une syncope tellement son coeur battait, elle était encore plus belle que la première fois. Elle s’était fait un chignon qui lui donnait des airs de secrétaire sévère qui devait assurer un max au lit. Raymond marmonna un imperceptible « Bonjour », c'était mal parti. En plus, la transaction de la bouteille de coca avait duré deux secondes montre en main, il fallait vite trouver quelque chose pour se faire remarquer de la belle !

    « Quatre-vingt cinq centimes, s’il vous plaît » annonça-t-elle.

     Raymond réfléchit instantanément, et pensa que pour se faire remarquer, il n’y avait rien de mieux qu’un peu d’humour. Vite, trouver une répartie !...

    « Je peux payer par chèque ?... »

    C’était le seul truc idiot qui lui vint à l’esprit. La caissière ne réagit pas. Elle regardait ailleurs en attendant qu’on la paye. Elle n’avait rien entendu, il l’avait plus bredouillé qu’autre chose. Ben oui, forcément... Car ce n’était pas tout de trouver une bonne répartie, encore fallait-il la sortir de manière à être entendu, et bien entendu. Raymond, dépité, prit son porte-monnaie à pièces de deux euros et lui en tendit une. Il la regarda dans les yeux. Oh ! Il n’en crut pas les siens ! Elle venait de lui sourire au moment où elle frôla sa main pour saisir la pièce qu’il lui tendait. Etait-ce le début de quelque chose ? Raymond ne put quitter son visage des yeux, passionné qu’il était par la grâce qu’elle dégageait à chacun de ses mouvement : elle farfouillait presque lubriquement dans la caisse pour lui rendre la monnaie, la lui tendit avec le même charme, et lui fit un grand sourire archangélique en le remerciant, c'était un sourire qui disait : "Oui, admire ma pureté! Oui, je te vois !". Raymond n’en revenait toujours pas. Il était dans un rêve, flottait parmi les nuages. D’ailleurs, ce devait sûrement être ces mêmes nuages qui le transportèrent vers la sortie du magasin, tellement il était dans l’incapacité intellectuel de la trouver. Les effets pervers de la passion amoureuse, que voulez-vous ? Tout immobile qu’il resta, il finit au bout de quelques secondes par se faire violemment bouger de l’entrée du magasin car il commençait à gêner les clients qui essayaient d’y entrer, comme après la première fois qu’il la vit. Il rentra chez lui, d'un pas mollasson. C’était décidé, il fallait venir dans la supérette tous les jours et provoquer quelque chose. Mieux valait subir une énorme humiliation plutôt que rien. Cela ne valait pas le coût de ne rien faire ! C’était décidé : il fallait réfléchir à une véritable stratégie pour provoquer un truc.

    Raymond se gratta le crâne, comme pour réfléchir, avec la main qui tenait encore la monnaie de la bouteille de coca. Il fallait penser à les ranger ces pièces. Surtout pas dans le porte-monnaie des deux euros, on ne devait absolument pas mélanger. Raymond desserra le poing pour vérifier le compte comme d’habitude, mais un détail le frappa subitement. Il avait donné deux euros pour une bouteille qui coûtait moins d’un euro. Or, présentement, le compte n’y était pas, mais alors pas du tout : il manquait carrément un euro !...

      

    ***

     

    A suivre...

    September 24

    La Caissière (2ème partie)

     

    Ndla : Ceci est la deuxième partie du récit, ce qui implique qu'il y en aura forcément une troisième. Sinon, comme vous le savez déjà tous, j'aurais écrit "seconde partie". ;-)

     

    C’est surprenant comme les nuits étaient beaucoup plus reposantes lorsqu’on les avait passé dans les bras, ou plutôt en ce qui concernait Raymond, dans les jambes d’une femme. Et puis en plus, c’était samedi ce matin-là : grasse matinée obligatoire ! Les yeux rivés vers le plafond sale de sa chambre, Raymond commençait à réfléchir à des choses triviales, voire carrément stupides. Une activité à laquelle il s’adonnait volontiers lors des longues et multiples pauses de la vie quotidienne où attendre semble complètement vidé de tout sens, et qui permettait au temps de s’écouler de façon plus limpide,  parfois même de manière mélodieuse. En ce début de journée, Raymond réfléchissait à une question que beaucoup d’entre vous jugeraient saugrenue : il se demandait en effet si les crevettes pondaient des œufs. Etaient-elles ovipares ?... Question à laquelle il était plus difficile qu’il n’y paraissait de se prononcer, spécialement lorsque l’on ne connaissait absolument rien aux animaux… Cela pouvait sembler incroyable, mais ce genre d’interrogation pouvait occuper pendant des heures les pensées de Raymond. La dernière fois, c’était dans la salle d’attente du médecin : il se demandait si les meubles de son appartement pouvaient flotter dans l’eau. Parce qu’un meuble en bois, c’est très lourd. Mais après tout, cela restait quand même du bois. Et le bois, ça flotte. Enfin, sauf si c’est trop dense. Puis une inondation est si vite arrivée… Bref, cela lui avait permis ce jour-là d’oublier sa douloureuse fièvre, et de patienter calmement durant la demi-heure d’attente. On a les occupations qu’on mérite, semble-t-il.

    Le radio-réveil affichait déjà 11h34. De petites séries de borborygmes commençaient à rompre de manière intermittente le silence reposant de la pièce : c’était le signal tant attendu pour enfin aller acheter de quoi déjeuner ! Raymond se leva promptement, fit sa toilette, enfila un beau pull et un jean, et sortit. A une centaine de mètres de chez lui se trouvait une superette dans laquelle il avait l’habitude de se fournir en nourriture pas très saine… Bon, tant pis pour la gastronomie, on va toujours au plus simple lorsqu’on est tout seul. De toute façon, il n’y a personne à qui faire plaisir ; et se faire plaisir à soi-même est facile, en particulier lorsqu’on n’est pas très regardant.

    Raymond entra dans ce petit supermarché, seulement doté de deux petites caisses étonnamment peu bondées aujourd’hui. C’est ainsi qu’il décida de prendre tout son temps pour acheter les provisions de la semaine, déambulant doucement dans le rayon fruits et légumes (il n’aimait pas ça), flânant autour du rayon épicerie avec le même regard pauvre qu’on lui connaissait, mais alimenté cette fois-ci d’une fine lueur de convoitise attisée par la faim, ergotant sur différentes pièces de viandes au rayon boucherie telle une princesse déchue, sans envergure ni grâce, et tête à claque, se laissant séduire par la facilité de cuisson proposée par les produits sous vide du rayon surgelé... C’est bizarre, les emplettes d’aujourd’hui, elles avaient tendance à prendre une dimension presque féerique. C’était certainement du au fait que la supérette ne grouillait pas de populaces indélicates.

    Mais à force de traîner, une mini queue finit par se former sur l’unique caisse restée ouverte. Raymond s’y présenta, ne laissant rien paraître de son léger agacement à l'dée d'attendre. Ce n’était pas qu’il y eût beaucoup de clients, seulement quatre personnes faisaient le pied de grue, mais il sembla que la caissière eût un peu de mal à faire son métier, ce que Raymond soupçonna aussi. Sûrement une nouvelle. Devant lui un jeune homme, deux vieilles dames, puis en tête de la file, une trentenaire désirant ardemment régler ses tortellinis en sachet et ses tampons hygiéniques. Elle paraissait s’impatienter devant la flagrante incompétence de la demoiselle. Raymond, juste derrière le jeune homme, ne voyait pas le visage de la caissière, cachée derrière le panneau électronique affichant les prix, qui surplombait, sur une petite colonne, la caisse enregistreuse. Il pouvait néanmoins apercevoir le badge sur la poitrine de l’hôtesse : il y avait écrit JEANNE. Raymond, comme à chaque fois qu’il poireautait, pensa : Jeanne… C’est un prénom assez vieillot. Enfin, à première vue… Non, finalement, ce n’est pas vraiment vieillot… Mais plutôt intemporel. Et puis c’est vachement moins vieillot que Raymond. Quel prénom idiot Raymond !... Il l’avait toujours pensé. L’origine de son nom de baptême est une histoire assez intéressante. Celui-ci, à la base, devait être imputé à son père, chercheur en mathématiques de son état (Raymond lui-même était jeune professeur de mathématiques dans un lycée technique). Son intention de départ était de rendre hommage à un pape des maths par le biais du prénom de son fils. Le choix s’était porté en dernier ressort sur Poincaré, homme qu’il admirait infiniment. Mais le jour de l’accouchement, le père de Raymond se trouvait à l’étranger pour un colloque. Juste après lui avoir donné naissance, sa mère tomba complètement K.-O. pendant plusieurs jours, car à la douleur de l’enfantement s’était ajoutée celle d’une langue lourdement sectionnée. En effet, elle avait resserré violemment la mâchoire afin d’étouffer un cri de douleur ; en vain, car en beuglant de détresse après s’être croquée l’organe, elle ne fit que défoncer les tympans de la sage-femme. Il fallut, pour le chirurgien, recoudre quasiment tout l’appendice linguale juste après. Ajouté à cela plusieurs semaines de coma convalescent, on comprenait pourquoi Raymond n’avait eu ni frère ni soeur. Et ce fut donc à sa grand-mère que l’on confia toute la besogne pour l’état-civil. Mais le problème fut que celle-ci, dépêchée à la hâte de son club de bridge où une petite sauterie plutôt bien arrosée était organisée, ne se souvenait plus très bien, l’alcool aidant, de quel Poincaré il s’agissait. Si bien qu’après moult atermoiement et quelques hoquets éthyliques, elle inscrivit finalement le prénom du seul Poincaré qu’elle connaissait vaguement : Raymond. Malheureusement, ce ne fut pas le bon… « C’était Henri espèce de vieille conne ! » se souvint confusément Raymond d’avoir entendu, une fois, hurler son père à sa grand-mère, alors qu’il venait de fêter ses cinq ans. Henri… En fin de compte, il l’avait peut-être échappé belle ! La conséquence plus ou moins directe de tout ce psychodrame familial fût que Grand-mère et Papa ne se parlèrent plus jamais depuis ce jour-là ; mais Maman lui confia plus tard que c’était à cause d’autre chose, une sombre histoire de secret de famille du côté de Papa, dont seuls les protagonistes connaissaient les ficelles paraît-il. Et pour en revenir au pauvre petit Raymond, qui haïssait ce prénom, il n’avait même pas l’opportunité d’utiliser son deuxième, troisième, quatrième et encore moins cinquième prénom comme substitut potentiel, tant ceux-ci revêtaient encore plus de crétinerie et de laideur à ses yeux. Jugez par vous-même : Manolin Alfred Théotime Hermenegilde. Des délires de grands-mères un peu éméchées, nourries à la pensée hippie…

    Mais voilà que soudain la file avait déjà progressé. Raymond, de retour sur terre, suivit le mouvement. Subitement, il tourna la tête vers l’hôtesse de caisse, et leva les yeux sur son visage. Se doutait-il alors qu’en accomplissant cet acte anodin, il allait changer le cours de son existence quelques dixièmes de secondes plus tard ?... Raymond se figea net, comme frappé de catalepsie. C’était elle !... Mais qui ça, elle ? Cette caissière, pardi ! La femme de sa vie, à la seconde où il la fixa ! Ce sublime visage enveloppé de blonds cheveux tirant sur le vénitien fauve et arrivant jusqu’au cou, ces yeux gris bleutés et félins en forme d’amande, si érotiques, ces sourcils fins, naturels, qui suivaient parfaitement la courbe des yeux, ce nez sans pièce de narine superflu, droit et distingué, gracieusement marié à des lèvres un brin boudeuses, carmins, graciles, légères, mais si voluptuaires et sexuées, un menton raffiné chargé de consacrer en une sainte harmonie ce doux minois d’onirisme raymondien ; et enfin, last but not least, des pommettes subtilement affirmées qui comportaient juste en leur dessous, un détail qui acheva de consumer Raymond de désir : le teint délicatement pâle de la jeune femme faisait ressortir le rose de ses joues, le rose charnel de cette innocence nue, celle que les peintres de la Renaissance et de l’ère classique appliquèrent avec allégresse sur les chairs plantureuses de leurs grâces. Raymond ressentait des palpitations, des bouffées de chaleur même. C’était la première fois que ce genre de chose se produisait à la vue d’une femme, lui qui se pensait condamné à n'éprouver qu’une barbare pulsion concupiscente à leur égard.

    « Putain… Et de ces nichons en plus...» Ce furent les premiers mots qui lui vinrent à l’esprit. Il fallait le pardonner, question d’habitude. Il n’en était pas conscient, mais cet instant-là, c’était de l’amour. Complètement. De l’amour. Mais quel était son nom, déjà ? Jeanne. Oui, c’était Jeanne ! Un prénom monosyllabique qu’il prononcerait désormais d’un seul et unique souffle, empli d’un délice torride et d’une ardente délectation, semblable à un dragon crachant des flammes transparentes.

    Ce fut au tour de Raymond de passer à la caisse. Rien ne transparaissait sur sa face. Cependant, il n’osa pas poser les yeux sur la jeune femme de peur de ne plus pouvoir les détourner. Elle lui fit un simple « Bonjour !» enveloppé d’automatisme, et auquel il n’y eut point de réponse. Raymond contemplait les mains de Jeanne. Il trouvait qu’elle passait les produits sur le lecteur de code barre avec une grâce inouïe. C’était quelque chose de très subjectif…

    « Quarante-sept euros vingt-six…s’il vous plaît. » lui demanda-t-elle. Raymond lui tendit tout tremblotant un gros billet de cinquante. Il ne la regardait toujours pas. Elle lui rendit la monnaie, et lui, sortit un timide « Merci ». Raymond repartit sans dire au revoir. Etrange que ce manque de réaction face à son nouvel objet de dévotion… Mais il resta tout de même immobile pendant quelques secondes devant la sortie du supermarché. Il n’apparaissait pas moins dubitatif qu’à l’accoutumée, mais on sentait bien que quelque chose avait sensiblement changé. Pour la première fois depuis longtemps, l’esquisse d’un sourire illumina, toute proportion gardée, son visage.

    L’esprit frais, Raymond rentra dans son petit appartement au huitième étage, tout prêt à retourner, tel le stylite, la réflexion en moins, dans sa pauvre vie solitaire. Mais une place de choix se tenait désormais prête pour l’image Jeanne. Il le savait : elle occuperait ses pensées pendant un bon bout de temps. D’ailleurs, il pensait à elle en comptant ce qu’il restait de sa récente dépense... A son visage si irréel… Tiens, c’est étrange, il ne restait plus qu’un euro vingt-six dans le porte-monnaie ! Pourtant, quarante-sept euros vingt-six, c’est ce qui était inscrit sur le ticket de caisse, et il avait bien donné cinquante euros... Mais bon… Au diable toutes ces vulgaires préoccupations ! Raymond était heureux, et allait faire la cuisine dans la joie et l’allégresse. Enfin, faire la cuisine… il fallait le dire vite !

     

     ***

     

    A suivre...

    September 17

    La Caissière (1ère partie)

     

    Ndla: un récit beaucoup trop long pour n'être publié qu'en une seule fois, les autres parties viendront par la suite suivant les éventuels commentaires. A l'origine, ce récit devait s'appeler "Le Sperme et le sang", mais vous en conviendrez, c'est un titre beaucoup trop racoleur ! ;-)

       

    « Ca fera cinquante euros, siouplaît !... » demanda-t-elle poliment, non sans une certaine pointe de fermeté. Une manière très professionnelle de réclamer de l’argent, délicatement forgée par plus de six ans d’expérience. Raymond prit le portefeuille sur le tableau de bord devant lui, fouilla à l’intérieur pour en extirper un gros billet de cinquante, qu’il lui tendit. Il s’exécutait sans broncher. D’ailleurs, il ne bronchait jamais.

    « Merci, lui dit-elle toujours aussi poliment, comme t’as l’air d’être un bon gars, la capote, c’est pour moi !... T’as vu comme ch’uis gentille comme fille, moi aussi ? ».

    Raymond lui fit un petit sourire timoré. De toute façon, ça ne l’aurait pas dérangé du tout que la capote soit pour sa pomme. D’ailleurs, pour lui, c’était même impensable de faire cela sans. C’est qu’on ne chope pas que des maladies mortelles en faisant toutes ces cochonneries, avait-il l’habitude de penser.

    « Dis, comme t’as l’air d’être un bon gars, tu pourrais me ramener là où tu m’a prise dans ta belle caisse…s’te plaît ?

    - …Bien sûr, marmonna-t-il tout hésitant. C’est…c’est où déjà ?...

    - Rue des Marcheuses, dans le centre. »

    Raymond démarra la voiture et prit le petit chemin de terre qui traversait le bois, puis menait à la rocade. Assise côté passager, l’air de rien, la fille observait le visage de Raymond.

    « C’est bizarre, t’as l’air d’avoir très honte de ce que tu viens de faire, on dirait, non ?... Tu sais, faut pas, c’est normal, faut satisfaire ses besoins dans la vie, y’a rien de plus naturel. C’est comme aller pisser… Puis dis-toi que ton fric servira à faire vivre une pov’ demoiselle comme moi !… »

    Raymond tourna succinctement la tête vers elle, quelque peu amusé par cette réflexion, puis se reconcentra sur la route. Ce regard penaud et déconfit, ce monosourcil triste en forme d’accent circonflexe, cette moue boudeuse emplie de culpabilité, toutes ces expressions quasi-permanentes chez lui portaient à croire qu’il était tout le temps mal à l’aise, qu’il avait honte d’être là où il était, ou même honte d’exister tout court. Puis quand il n’avait pas cet air faussement coupable, tout le monde pensait en le voyant qu’il s’ennuyait profondément, sûrement désabusé par le monde qui l’entourait ; des inconnus à l’âme charitable se risquaient même parfois à venir à sa rencontre pour lui susurrer « qu’après tout, malgré ses éventuels problèmes, la vie valaient la peine d’être vécue  etc…». Mais dans sa tête, il n’en était rien en vérité ! C’était simple, sur le visage de Raymond, il n’y avait que deux palettes d’expression possibles : la honte et l’ennui. Et celles-ci s’avéraient trompeuses car elles ne reflétaient que très rarement son réel état d’esprit. Par timidité, ainsi, face à tous ces malentendus de la vie courante, il ne disait rien et acquiesçait. Que voulez-vous ? Y’a des gens comme ça, ils ne savent pas faire passer leurs réelles émotions…

    « Non, non, pas du tout, lui répondit-il. J’ai pas honte du tout… Vous savez… on est des adultes…on sait ce qu’on fait… »

    Effectivement, il n’avait aucune honte de ce qu’il venait de faire, c’était le moins que l’on puisse dire. Car depuis quatre ans, il avait pris l’habitude d’arpenter quatre à six nuits par mois les trottoirs mal éclairés de la ville, en quête d’amour marchandé. Cette pratique de copuler à prix coûtant, c’était le fruit d’une longue tradition qui datait de l’époque de son dépucelage. Bon, même si ce n’était pas avec une vraie fille du métier, on pouvait le considérer comme tel. Raymond avait 21 ans à l’époque. La fille, c’était la cousine d’un de ses voisins, elle habitait le même pâté de maisons pavillonnaires qu’eux. Elle était lesbienne. Une lesbienne affirmée et fière d’en être qui s’appelait Isabelle. Mais pour les hommes du quartier, c’était Zazou la goudou. Malgré son orientation sexuelle avérée et connue de tous, il lui arrivait, à l’occasion, de vendre son fort joli corps aux hommes les plus offrants du quartier ; et ce, pour soi-disant arrondir des fins de mois difficiles. Ce qui peut aisément tomber sous le sens lorsque l’on n’a qu’un petit boulot de femme de ménage à temps partiel dans une université. Mais la véritable raison de ce comportement semi schizophrénique était de nature plus libidinale… Bon, c’est vrai, ça avait beau être une goudou la Zazou, c’est qu’elle n’avait pas encore trouvé mieux qu’un fier, authentique et viril phallus, plus en chair qu’en os, pour vraiment prendre son pied au lit ! Bien sûr, il existait des substituts de toute nature, mais aucun ne lui convenait vraiment. Les massages clitoridiens ? Sympas, mais bon, ça va un moment… Les vibromasseurs de poche, à piles ? Trop cher, vous pensez bien, pour une aide-ménagère comme moi… Les godes en silicone ? Beaucoup trop mous, pas assez de sensation…Ceux en métal alors ? Allergie au nickel, alors bon, forcément… Non vraiment, les hommes, sûrement que ça n’allait pas de soi pour une tribade à l’esprit étriquée, mais c’était encore ce qu’on trouvait de mieux pour ce genre d’affaire. Et Raymond profita donc de cette belle opportunité pour enfin perdre le lourd fardeau que constituait sa satanée virginité. Elle lui fit un prix ce soir-là : à trente euros la nuit, c’était carrément la grande braderie ! « Ca doit faire un bail qu’elle l’a pas fait, elle doit vraiment être en manque la Zazou » pensa-t-il. Et depuis cette nuit-là, donc, il ne voyait vraiment pas ce qu’il y avait de moralement répréhensible à payer pour satisfaire des besoins, certes bassement frivoles, mais certainement nécessaires au bon fonctionnement psychique de l’être humain (et spécialement quand ce dernier avait une queue selon Raymond !). Et tout ce discours était appuyé par une vision plutôt simpliste de la vie, consistant à diviser les hommes en deux catégories bien distinctes : ceux qui baisaient, et ceux qui avaient le poignet bien accroché. Raymond, en dépit de sa timidité maladive avec les femmes, qui ne facilitait pas les occasions disons « plus naturelles », avait clairement choisi son camp, quoique cela lui en coûtât. Les années qu’il avait considérées comme difficiles étaient désormais derrière lui. « Plus jamais ça ! » en somme… Et depuis, donc, il écumait régulièrement les trottoirs de la ville, de nuit, à la recherche d’ivresse voluptueuse facile, et abordable au possible. La forme des flacons lui importait peu. Car c’est bien connu : la nuit, toutes les chattes sont grises…

    Un long silence avait déjà pris place dans la voiture. La dame ne savait plus quoi dire, quelque peu embarrassée par la figure insipide qu’affichait Raymond, et il ne fallait surtout pas compter sur ce dernier pour mettre fin à cette disette verbale... Si. Finalement, en un prodigieux élan de courage et de témérité, il le fît. Arrivé aux abords de la rocade, il dit brusquement :

    « Madame…votre ceinture s’il vous plaît... »

    Ce furent les dernières paroles qu’il prononça en la raccompagnant.

     

    *** 

     

    A suivre…