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    September 03

    Clair de lune

     
     
    Ndla : Je mets une toute petite parenthèse à l'histoire du singe, hésitant encore entre plusieurs fins possibles. En attendant, je publie pour la joie de mon public adoré (merci Elise ! ;-) cette nouvelle à chaud (désolé pour les coquilles et autres aberrations). L'histoire sert non seulement de prétexte pour une réflexion sur l'utilisation, dans les discours notamment, de la légitimité de ce qui semble "naturel" pour l'Homme, mais aussi, et comme toujours dans mes histoires, pour une réflexion sur les difficultés des rapports hommes/femmes. J'aurais pu la diviser en plusieurs parties, mais j'y ai senti une sorte d'unité narrative indivisible. Je souhaite donc un bon courage aux lecteurs assidus ! Et merci à vous !
     
     

    Ce soir, la lune brillait parfaitement. Ronde, entière, resplendissante, clinquante, proche, elle s’état parée de ses attributs qualificatifs les plus ostentatoires pour cette nuit. Mais ce qui frappait par-dessus tout le spectateur averti, c’est qu’elle était rousse. Ce curieux teint qu’elle adopte plusieurs fois par an, transforme les eczémas grisâtres habituels qu’elle arbore fièrement les autres jours de l’année, en énormes taches de rousseur brunes foncées ; ou bien, selon la propre perception sensible de chacun, cette coloration orangée métamorphosaient ses sombres macules en une peau d’adolescent, parsemée de pullulantes croûtes épidermiques cramoisies en début de vie. Agathe, elle, avait penché pour la seconde option : devant ce spectacle relativement rare, une synesthésique confusion entre vue et odorat faisait parvenir jusqu’à ses narines un vague parfum de sang à peine séché, le sang d’une plaie en voie de coagulation.

    Agathe était allongée sur la pelouse, le corps traversé de secousses relativement violentes et régulières. Bien qu’en débardeur, à moitié nue, et en dépit de la fraîcheur en cette nuit de mars, elle ne grelottait pas de froid. Ces secousses, c’était parce qu’un corps viril, velue, et volumineux, était en train de la ramoner furieusement sur l’herbe humide du parc municipal. Il grognait d’effort, ou de plaisir, ou des deux ; ses braillements hédonistes flottaient dans les airs, se mélangeaient à la brume naissante, en suspension au-dessus des deux corps. Tandis qu’Agathe, elle, fixait sereinement la lune, la mine calmement satisfaite. Elle avait joui une dizaine de minutes auparavant, peu après le début de leur ébat nocturne et bucolique ; ce qui n’était tout de même pas commun pour une femme qui se disait elle-même ne pas facilement atteindre le saint orgasme. Sa quête avait très certainement du être accélérée par les conditions externes du lieu, sous la vue potentielle d’un public. D’ailleurs, qui sait, un spectateur indiscret s’était peut-être dissimulé derrière un des buissons feuillus qui les entouraient, pantalon sur les chevilles, en train de sauvagement se palucher. Cette probabilité excitait Agathe. Du moins, il y avait dix minutes de cela. À présent, elle avait eu ce qu’elle voulait, et restait là, étendue, à attendre, à subir ces va-et-vient, par pur altruisme pourrions-nous presque supposer. Elle tentait vaguement de continuer à mettre un semblant de cœur à l’ouvrage dans cette affaire qu’elle-même avait initiée. Mais rien n’y fit. Elle ne pouvait désormais cesser de penser à autre chose : des tracasseries à propos de sa minuscule studette d’étudiante en quatrième année de sociologie, studette qu’elle quitterait dans deux mois déjà. Et qui était vraiment crade. Et avait vraiment besoin d’un bon coup de balai. Et de serpillière. Et Kouchka, sa chatte, qui avait tendance à laisser des poils partout. Et à saloper le tapis surtout. Même à coup d’aspirateur, ça ne pardonnait pas ces poils. Puis cette odeur de sang qui revenait soudainement à la charge, chatouiller ses vibrisses… Mais… cette odeur de sang ?!... Elle s’aperçut que cette exhalaison n’avait en réalité rien de synesthésique du tout : ce wisigoth lui avait griffé l’épaule gauche jusqu’au sang, sans qu’elle le ressente comme une douleur, encore assommée par son orgasme. Il était en train de lui lécher félinement la plaie !

    « Merde ! J’ai vraiment le chic pour les choisir, les mecs… Quand c’est pas des queutards sadiques, faut que je chope un cannibale cette fois… Pourvu qu’il s’en prenne pas à ma poitrine, il serait capable de me la bouffer accompagnés d’une sauce gribiche… » se dit-t-elle.

                      Sitôt pensé, sitôt fait. Tout le long de ce sulfureux coït, il pilonnait le bassin d’Agathe comme un possédé. Il avait fait reposer ses mollets sur chacune de ses épaules à lui, en entourant ses puissant bras sur chacune des deux cuisses de la jeune fille. On aurait juré un prisonnier s’agrippant à des barreaux, certes un peu bas, pour sortir la tête entre ceux-ci. Quand lui vint subitement l’envie de laisser tomber sur le sol la jambe gauche d’Agathe en se dégageant le bras droit. La pogne baladeuse, ainsi libérée, se posa alors sur la base de sa clavicule de la victime, lui arrachant au passage la bretelle de son débardeur. La demoiselle fut confortée dans ses craintes, à l’idée que l’attention de l’homme vint à se porter sur son ondulante poitrine. Il continua à longer le corps rafraîchi de la jeune fille de sa grosse main, profita du trajet pour abaisser au nombril son décolleté, et mettre ainsi son buste à nu, luisant de ce fait sous le clair de lune. Avec une énergie certaine, il lui pressa lourdement, d’une paume quelque peu forcenée, l’aréole gauche.

                     « Ouh la vache ! Il y va fort, le salaud !... Ca, ça s’appelle un geste trop amoureux dans le langage baudelairien…Il pourrait dire pardon !... » pensa-t-elle ironiquement.

            Elle vérifia d’un rapide coup d’oeil : ça va, son sein n’avait pas encore éclaté. Elle nota au passage que le pouce et l’index aiguisés de la main du type se mettaient en évidence par rapport aux autres doigts. En effet, de ces deux phalanges, il lui pinça soudainement le téton, sans retenue aucune. Agathe poussa un petit hurlement, mélange de douleur et de chatouille. Le type n’en tint pas compte. Ou plutôt si, pensant qu’elle adorait ça, la salope ! Elle cessa alors de fixer la lune du regard pour, cette fois-ci, essayer de capter celui du type ; et ce, afin de lui faire comprendre, par un subtil froncement de sourcil réprobateur, que c’était désagréable, que ça faisait mal, et qu’il fallait y aller mollo, mon garçon. ! En vain. Les yeux du type étaient désormais rivés sur sa poitrine, deux légères, graciles pyramides de chair bombé coiffé d’une excroissance brune acajou. Une dans chaque main, il commença à les malaxer avec force brutalité, puis à lui mordre les mamelons. L’exploit fut qu’il ne cessa pas une seconde de limer.

                      « Putain, le con, c’est sûr, il va le faire ! Il va vraiment le faire… Il l’a planqué où la sauce gribiche ?... »

                     Heureusement pour elle, il se contenta simplement de les téter. Certes un peu violemment, il tirait dessus de plus belle, tel un nourrisson vicieux affamé. Mais elle ne disait rien non plus. Elle avait beau être une personne franche et directe, Agathe, dans ces situations-là, elle n’osait et ne souhaitait absolument pas articuler la moindre parole intelligible pouvant être sujette à la moindre interprétation pour le partenaire. Les susceptibilités de chacun sont si exacerbées en ces charnels instants, et un mauvais mot si vite sorti... Puis dans l’optique d’un éventuel second orgasme, cela lui aurait complètement coupé sa concentration, ou plutôt sa recherche de concentration.

    Le type arrêta enfin de se focaliser sur ses seins. Il sortit la tête pour maintenant contempler ses yeux. « Merde… Il essaie de communiquer ou quoi ?... » se souffla-t-elle à elle-même.

    Elle fixa les siens en retour. Ses prunelles n’exprimaient rien de particulier. Non, vraiment rien. Elle remonta doucement vers ses sourcils. Tiens… Agathe nota attentivement que les sourcils avaient une part cruciale dans ce qu’exprimait un regard. En effet, sans sourcils, des yeux, aussi clairs ou colorés soient-ils, ne sont absolument d’aucune utilité pour communiquer. Voyez un œil en gros plan, il ne vous dira rien de plus que le fait qu’il n’est qu’une rotondité anatomique qui peut se mouvoir dans tous les sens, et rien de plus. Non, vraiment, les sourcils sont aux yeux ce qu’exactement est le marionnettiste à la marionnette : il lui insuffle son attitude, ses mouvements, ses expressions, tout ce qui donne l’illusion de la vie, toute son existence en somme. Et en ce qui concernait le type, Agathe se rendit subitement compte qu’il renfrognait exagérément les siens, de sourcils, tant il ne relâchait rien dans ses frénétiques efforts néphrétiques ; elle ne reconnaissait plus rien des brosses de balai rectilignes qui surplombaient au plus près ses paupières, choses qui l’avaient tant attiré chez lui. Elle eut alors une étrange révélation : ces mirettes devant elle, d’un vert batard, étaient en fait les minuscules, et néanmoins primordiaux, éléments d’un vaste ensemble que constituait la grimace désopilante qu’il se dessinait là, supposait-elle, de manière involontaire. Le front était si plissé qu’il paraissait avoir diminué de moitié par rapport à sa taille d’origine, les traits du reste du visage, les lignes fripées qui traversaient sa bouche et ses pommettes, tous semblaient irrésistiblement s’enfoncer dans la tranchée formée par le contour de son nez. C’était une gueule de Popeye, mais en pire : un millimètre de plus vers le centre de la face, et tout ce qui composait un visage aurait disparu sous les plissures de la base des narines. Il y eut soudain comme une petite étincelle dans les méninges d’Agathe. Comment pouvait-on réagir autrement que par un fou rire goguenard face à cette figure impayable, digne d’un accouchement difficile, ou d’un passage à la selle laborieux ? La jeune femme étouffa le sardonique réflexe par une longue et chantante quinte de toux. S’il ne disait rien, c’est que c’était passé inaperçu. Et il ne souffla mot, continuait sa grimace. De toute façon, elle pensa qu’il était tellement dans le feu de l’action, que même l’atterrissage d’un DC-10 à proximité lui serait passé inaperçu ; et elle avait d’ailleurs une bonne raison de le penser.

    C’est qu’elle le sentit bien qu’il venait de redoubler d’effort dans les percussions de son acte fornicateur ; cela monopolisait maintenant toutes ses forces musculaires (d’où certainement cette moue ridicule dont il n’avait pas conscience). Le dos d’Agathe frottait, raclait, râpait le peu d’herbe qu’il restait en dessous, elle ressentait comme de fines brûlures très irritantes au bas de la nuque. C’est sûr, des cloques allaient se former. Les chocs de la large et musculeuse zone pelvienne du type contre ses frêles adducteurs à elle devenaient de plus en plus virulents et sonores, ils ajoutaient encore plus aux décibels de ses grognements enflammés. Il avait, par ailleurs, franchement accéléré le rythme de ses coups de butoir sur la muqueuse vaginale, cela commençait à devenir véritablement désagréable pour la jeune étudiante. Mais elle n’osait toujours rien dire. Ce fut sans doute par indulgence, presque par culpabilité pour s’être délectée trop tôt et bien avant lui, qu’elle le laissait faire. Puis ce dynamisme copulatoire était peut-être son moyen à lui pour atteindre l’ultime jouissance. Et pour elle aussi, devait-il penser. Le problème fut qu’ils ne s’étaient quasiment pas échangés le moindre mot avant de venir s’installer ici, elle ne s’était même pas donnée la peine de lui demander son prénom. Enfin… peut-être que si, mais elle avait du l’oublier. Et lui, n’étant pas exception à infirmer la règle, appartenait certainement à cette immense race d’homme animé par la conviction qu’une femme ne disant point mot consentait forcément à leur manière de procéder. En effet, la tentation de trouver une mécanique, un automatisme dans les postures voluptueuses en compagnie d’une femme se révélait indolemment alléchante pour n’importe qui. Il suffisait d’y aller vite et fort. Puis il est vrai qu’en plus, la grande majorité des amies d’Agathe lui avaient confié que c’était par des va-et-vient très rapides et soutenus qu’elles atteignaient pleinement le délice extatique, absolu et sauvage. Mais pour Agathe, il n’en allait aucunement de cette manière : cela devait se rythmer d’un doux pas mesuré, se bercer d’un flux régulier qui méprisaient le temps, être coulant, précis, fluide, comme un beau nocturne de Fauré, son compositeur classique favori. Evidemment, ses ébats idéaux à elle n’étaient pas du tout exempts d’une certaine animalité propre à tout bon ébat, non. C’était juste qu’il fallait que cette animalité passe par une plus grande subtilité que de violents et brutaux coups de bite rageurs assénés de manière gratuite et quelque peu aléatoire au cours de l’acte ; là, c’était juste n’importe quoi. Un auguste raffinement enveloppant un flot impétueux de pulsions primaires, c’était un peu ça l’amour avec Agathe. C’était peut-être ça Agathe, tout simplement.

     

    *

     

    « Ca y est… je crois que c’est mort… » soupira-t-elle, comme résignée par l’annonce d’une fatale nouvelle. Elle parlait d’un second orgasme. C’était foutu, il avait frappé trop fort, une terrible douleur dans la zone gauche de sa paroi vaginale, comme un bleu qu’on s’amusait à toucher, venait d’empoisonner le coucher de ce beau clair de lune, magistralement débuté. Ce serait bien égoïste de freiner cet homme à ce moment précis, où sa volonté solennelle de pouvoir jouir à son tour devenait beaucoup trop évidente et visible, cela atteignait quasiment un point de non-retour. Mais cette contusion à l’intérieur de son bas-ventre, doublée de cette précédente griffure sanguinaire sur l’épaule, ça faisait quand même beaucoup à supporter pour un acte qu’on a l’habitude de présenter comme ultimement divin et indispensable. Agathe décida alors de le fixer en retour dans les yeux ; ce fut elle qui maintenant voulut communiquer, lui agiter un drapeau blanc à travers ses pupilles. Mais il avait toujours sa stupide grimace indécrottable, comme si chaque élément de sa jolie gueule s’était inextricablement englué dans cette bourbe épidermique baignant dans la sueur ; et il ne lui prêtait guère d’attention ! Les quinquets olivâtres du type s’étaient en effet refocalisés sur sa stimulante poitrine. Et l’on assistait alors à un dépit fataliste, voire, comme une légère lueur de désespoir chez Agathe. La lâcheté avait pris le dessus sur ses décisions ; ne lui restait donc plus qu’une solution : subir, en s’injectant une bonne dose d’auto-persuasion dans les veines, et surtout dans la vulve. Car après tout, il la méritait bien son éjaculation, ce vigoureux jeune homme, certes un peu peine-à-jouir ! Mais pour une fois qu’un homme ne s’était pas négligemment abandonné durant les premières secondes d’un face-à-face, c’était la moindre des choses que de lui laisser ce signe de reconnaissance. L’acte sexuel est un échange, c’est bien connu.

    S’oublier en admirant cette pleine lune, éclatante et triomphale, il n’y avait que cela de vrai en attendant. Les charmes de la nature, contrairement à ceux humains, semblaient éternels et mille fois plus attrayants qu’un doux baiser amoureusement cadeauté par un bel homme. Du moins, à cet instant-là. L’astre paraissait de plus en plus rouge, ses rayons, au final, se diluaient beaucoup dans le flot embrumé de la nuit, ils n’éclairaient que très peu ces deux beaux amants d’un soir. Les lumières des lampadaires s’étaient éteintes. Les étoiles, plus à leur avantage que jamais, formaient une assemblée de torches cherchant chacun à se disputer l’attention de nous pauvres humains. Agathe fut soudain traversée par cette pensée quelque peu désabusée, qu’au fond, tout était peut-être dérisoire face à l’intemporalité de la nature. L’Homme n’est rien, ne fait que passer. Et l’œuvre de luxure, pour lequel des êtres humains, appartenant spécialement à la gent masculine selon elle, seraient prêt à payer très cher, à tuer, ou donner de leur vie pour pouvoir s’y adonner, commençait à sonner comme ridicule à ses oreilles. Elle, qui, au fil de ses pubères années, fut caressée en tout et pour tout par plus d’une quarantaine de verts-galants enhardis par la saveur de ses lisses et longs cheveux safranés, son teint églantine moucheté de fines taches de rousseur qui épiçaient encore plus son sourire puéril et aguicheur ; elle, qui voyait le sexe comme une curiosité et un amusement à la fois, auquel, elle en était consciente depuis sa défloraison, l’on aime à se livrer parfois plus par pur narcissisme que par réel désir ; elle, qui ne jurait que par ces décharges euphoriques d’hormones procurées par ces délicieux moments de frénésie et d’excitation, plutôt rare dans une vie en fin de compte, venait à l’instant de réaliser la supercherie idéologique, dissimulée derrière le conventionnel caparaçon discursif, et qui consistait à ériger la chair comme LE plaisir absolu et LE ravissement indispensable pour une existence complètement épanouie.

             C’était cela pour Agathe : l’acte fornicateur opéré par l’homme servait de fondation pour toute cette nébuleuse rhétorique liée au machisme. Parce qu’au au fond, cette sacro-sainte Nature avait conçu les choses de telle sorte que le sexe masculin fût celui qui devait être actif pendant la reproduction, et celui féminin, le foyer ardent qui devait astucieusement, et de manière répétitive, être sondé durant le coït. Il allait donc de soi, que dans l’esprit de monsieur, prompt à l’extrapolation, sa place dans une société était celle de l’action, du mouvement, de l’activité ; alors que pour madame, empirisme faisant foi, c’était tout à fait le contraire : à elle les joies du repos, de l’oisiveté relative, et due l’inertie. Après tout, elle avait, durant un orgasme, une satisfaction si extraordinaire, presque hystérique, voire effrayante à certains égards pour le viril partenaire (et ce, sans qu’elle n’ait à bouger le moindre pouce, donnant ainsi l’illusion de se vautrer avec délectation dans la passivité la plus totale, comme les porcs dans la boue), que son rôle ne pouvait que s’inscrire dans l’ankylose sociale la plus totale, jusqu’à la passivité forcée. Et c’est bien connu, les choses qui semblent dictées par la Création font force dans le cheminement idéologique chez l’humain ; aussi, chacun des deux sexes avaient fini, avec plus ou moins de facilité, par se conformer à l’opinion commune que mère Nature avait toujours raison, et plutôt dix fois qu’une. Mais alors, qu’y avait-il d’intrinsèquement dégradant dans le fait d’être à la place de celui qui n’agit pas ? Pourquoi nos sociétés avaient une opinion si déshonorante à propos de la passivité ? Une ordonnance divine l’avait-elle donc promulgué ?

             A cette dernière question, la réponse était bien entendu négative. Est donc venu se greffer sur ces véridiques considérations sur l’action et la passivité, le désir de domination et de pouvoir. Il ne fallait pas les trouver plus loin, ces beaux instruments qui allaient gratifier le genre masculin dans ce désir, certes normal, de reconnaissance, pour avoir été si altruiste vis-à-vis de madame, en lui fournissant une rampe de lancement à l’émerveillement de ses sens. Car ne nous y trompons pas : le pouvoir n’est jamais une fin, mais seulement un moyen. Un moyen comme un autre de compenser les carences frustratrices qui tourmentent continuellement la psyché. Aussi, pour asseoir un pouvoir que l’on présume déjà en sa possession, il fallait amener les preuves syllogistiques de sa domination sur l’autre groupe, et ce, de la manière la moins flagrante qui soit. Outre sa domination en terme physique, très visible entre un homme et une femme, qui n’était pas suffisante, il fallut en plus, pour l’homme, consolider sa supériorité en terme idéologique. Et pour cela, quelle meilleure arme que le dénigrement des particularités et particularismes de l’adversaire ? C’est ainsi que le discours machiste s’empara de sa principale composante : avilir la passivité, associée de facto à la femme, et en construire une image dégradante et humiliante, ce, afin que le péquin ordinaire en déduise niaisement qu’être un homme, c’est vachement mieux qu’être une femme. Et ces dernières, qui se complaisaient, le plus normalement du monde, à se laisser faire dans ce va-et-vient génital, se comportèrent, à de rares exceptions près, comme des cibles toutes consentantes, depuis la naissance de l’humanité ; car au fond, c’était bien normal, n’est-ce pas ? La vénérable nature avait conçu la copulation comme tel pour l’espèce humaine, pourquoi chercher plus loin lorsque l’on est convaincu ? Puis tant qu’on peut prendre son pied, qu’est-ce qu’on en a à fout’ du reste, pardi !...

             Ainsi, pouvait-on arriver à ce constat, toujours selon Agathe : dans l’incommensurable majorité des sociétés humaines, il était, sur un plan anthropologique, plus valorisant d’agir que l’inverse. Ce devait être pour cette raison que le tableau de chasse bien garni d’un homme avait un aspect extrêmement positif, contrairement à ce qui en était pour la femme. Pour conforter ses postulats et théories à ce sujet, Agathe tenait pour exemples ses nombreux amis mâles et homosexuels. En effet, ceux-ci, durant une de leurs nombreuses discussions ensemble, sans tabou aucun, affirmaient expressément ne ressentir aucune préférence entre visiter le méat anal de son comparse, et mordre l’oreiller. Peut-être y’avait-il un peu plus de satisfaction à être celui qui donnait du plaisir en s’employant à la manœuvre, mais elle mettait ce fait sur le compte de leur générosité naturelle. La maligne…

    Ce qui la contrariait le plus, et c’est bien faible que d’employer le terme « contrarier », se trouvait dans le discours quotidien des misérables individus que nous sommes ; où, fréquemment, l’on retrouvait de manière inconsciente toutes ces allusions infâmes à la dévalorisation du rôle passif. Et conséquemment, ces mots emplis de salive injurieuse débordaient machinalement sur le statut global de la femme. Qui n’a jamais préféré abuser plutôt que se faire abuser ? Entuber, plutôt que se faire entuber ? Baiser plutôt que se faire baiser ? Faire, accompagné de son truculent verbe, plutôt que se faire, toujours accompagné du même verbe tout aussi truculent ? Même le pire des homophobes, habité par le machisme le plus réactionnaire, préfèrerait encore enculer un autre de ses congénères plutôt que de se faire enculer par quiconque en aurait la capacité physique. De même, on disait souvent d’une femme qui  aimait l’action, qu’elle avait des couilles.

    Mais alors, quelle attitude adopter pour celles qui refusaient cette situation ? Fallait-il utiliser les armes similaires que celui qui se sent dominateur ? Avilir à son tour l’action au profit de la passivité ? Mais tout cela, n’était-il pas trop tard ? Et puis, tout ce raisonnement quelque peu tortueux, n’était-ce pas, peut-être, que de la pure paranoïa ?

    Agathe faisait intimement parti de cette classe de féministes intellectualistes, qui aimaient à rapprocher les rites sociologiques de leurs racines idéologiques. Nous sommes une espèce animale très particulière, comme chacune des espèces animales qui foulaient cette terre, et l’accouplement pour chacune d’elle revêtait des us et costumes différents. L’actif, lors de la phase reproductive, n’est pas toujours celui qui domine son partenaire, il n’y a qu’à regarder certains spécimens de mygales, ou de mantes religieuses dont la femelle se délecte de l’appétissante chair du mâle après le rapide accouplement. Et pour les chats ça se passait comment ? C’est comme pour l’humain, je crois, la chatte se laisse mettre. Je me souviens, Kouchka avait failli se faire engrosser une fois par un vulgaire chat de gouttière. Heureusement que je suis intervenu à temps ! D’ailleurs, c’était peut-être pour se venger du fait que je l’avais empêché de prendre son pied avec un beau mâle qu’elle me salopait sans arrêt mon canapé de ses griffes tranchantes. « Merde… mais pourquoi je pense à ma chatte moi ? » se demanda-t-elle à elle-même.

    Depuis déjà un petit moment, on pouvait clairement entendre des miaulements. Ils étaient plutôt apaisant pour Agathe, la tête dans les étoiles et dans l’herbe, et ne semblaient pas provenir de très loin, de sa gauche si son oreille ne la trompait pas. Elle entendait bien distinctement ces cris qu’on ne pouvait confondre avec les geignements du type. Elle tourna la tête dans cette direction, et là, tira un heureux étonnement de sa vision : à moins d’un mètre, un chat à poil ras et couleur crème, que la nuit avait foncé en un coloris brunâtre, était docilement séant sur le gazon humide du parc. Cette amoureuse de félins eut un sourire ravi, cela lui faisait autre chose à contempler durant cette partie fine un peu longuette. L’animal les observait attentivement depuis cinq minutes, de son regard lumineux, peut-être lubrique. Il avait osé approcher au plus près de l’action, sûrement aiguillé par la curiosité face à cette exhibition aux saveurs si intrigantes pour son museau tigré, et avait décidé de se planter là, devant eux, poussant des miaulements intermittents assimilables à des questions vainement lancées vers ces deux acteurs, sur la nature de leur jeu. Agathe trouvait tout cela touchant. Ce chat était peut-être un gros coquin à qui elle donnait des idées pour la future évolution comportementale des félidés dans leur pratique sexuelle. « Quelle pensée saugrenue » se murmura-t-elle tout de même.

    Mais soudain, elle fut brusquement interrompue dans le début de torpeur dû à sa rêverie. Elle entendait enfin des paroles intelligibles venant de son partenaire « Putain, qu’est-ce qu’il fout là depuis d’t’à l’heure c’ putain de chat ?! s’exclama haut et fort le type. J’vais pas y arriver s’il arrête pas de gueuler !... »

    Celui-ci n’avait toujours pas expulsé sa jouissante semence. Sa voix avait fini par raviver de plus belle les douleurs physiques d’Agathe, notamment celles situées dans son vagin. C’était sûr, il y avait quelque chose de déchiré, ça lui faisait encore plus mal. Surtout qu’il n’avait pas faibli dans le rythme et l’intensité de ses brutalités phalliques depuis tout à l’heure. Les doux miaulements allaient sans doute l’aider à surmonter ses souffrances. Non ! Cela ne pouvait plus continuer une seconde de plus, ça devenait insupportable, elle devait lui parler. La jeune fille articula alors un début de syllabe. Mais elle s’arrêta net, d’un coup, interdite. Le type venait de s’interrompre brusquement. Il se retira du corps d’Agathe, la verge encore tendu, puis se leva. Il se tenait maintenant debout, complètement nu. Visiblement à bout de nerf, il s’écria : «  Putain d’enculé de matou de mes deux ! Tu vas pas me briser les castagnettes plus longtemps, toi ! »

             Sous les yeux médusés d’Agathe, le type se rua comme un fou furieux sur le chat, et, d’un coup de pied enragé, lui botta sèchement le cul, dans le style d’un rugbyman. L’animal voltigea à une dizaine de centimètres du sol, sous ses propres braillements plus terrorisés que dolents. On le vit atterrir trois mètres plus loin, puis décamper illico en zigzag, sûrement certainement assommé par cette correction.

                    « C’est bon, m’emmerdera plus ce con ! » lança-t-il satisfait.

             Agathe, assise sur le peu d’herbe qu’il restait sous son postérieur, était sous le choc. Cet enfoiré avait osé touché à un chat, et pas pour le caresser ! Elle qui cherchait désespérément un prétexte pour en finir avec cette soirée, ce n’était plus la peine de tergiverser à présent.

             « Non, mais t’es vraiment pas bien, toi ! lui hurla-t-elle à la figure. T’avais pas à lui foutre un coup de pied à cette pauvre bête !

             - Attends, lui rétorqua-t-il comme s’il se sentait dans son bon droit, il me faisait chier depuis tout à l’heure, j’arrivais pas à me concentrer pour venir !

             - Ouais, ben c’est pas une raison ! lui cria-t-elle.

             - Putain, c’est bon... De toute façon, il a foutu le camp. Allez viens, on s’y remet vite, j’commence à me geler les miches.

             - Que dalle ! Je continuerai rien du tout ! »

                     Le type prit alors un regard assez méchant.

             « Bon allez, grouille, qu’on en finisse, ok ? Je suis crevé, j’ai pas que ça à foutre ! insista-t-il.

             - Mais c’est déjà fini depuis longtemps pour moi, espèce d’abruti ! »

             Agathe se leva, à moitié nue, remit la bretelle de son débardeur. Le type avança soudainement sa carcasse impressionnante. Il la saisit brutalement par le bras, serra très fort.

             « Lâche-moi, tu me fais mal ! Lâche-moi, t’as compris ?

             - Si on ne continue pas ce qu’on a commencé, je te jure, je te… je… te… finit-il par balbutier. »

             - Ah ouais, tu feras quoi ? »

             Agathe se débattit, et, d'un mouvement vif, libéra son bras de ce puissant étau et recula. Le type leva sa main, la paume bien ouverte. Il voulut la gifler. Agathe soutint son regard haineux. Il se ravisa aussitôt, baissant doucement sa main, l’air résigné. Il ramassa son caleçon et son jean, se rhabilla rapidement, puis enfila son sweat-shirt bleu.

                  « De toute façon, je m’en fous, j’ai eu ce que je voulais, j’ai réussi à te sauter et à te faire jouir, lui jeta-t-il à la gueule. Et moi, si j’y suis pas arrivé, c’est que je t’ai même pas trouvé bandante !... »

            Il tourna les talons, s’éloigna. De dos, Agathe l’entendit ajouter :

             « Et puis de toute façon, t’es qu’une pauvre pute, ma fille ! »

            Elle ne répondit rien, le regardant disparaître dans l’obscurité, ruminant ses rancoeurs. Elle était en colère. Contre lui, contre elle-même, contre les tournures qu’avait prises cette expérience pastorale. Et elle restait là, immobile, la figure sonnée, tout le bas du ventre découvert. Les étoiles paraissaient, bizarrement, avoir disparu. L’immensité du ciel noir se confondait avec les envahissantes ténèbres sur Terre. Il n’y avait plus de ligne d’horizon pour distinguer le sol tellurique de la voûte céleste. La lune emplissait à elle seule le vide physique autour d’Agathe, debout, seule. Une profonde confusion d’émotions agitait son esprit. En plus, sa douleur à l’intérieur du vagin la reprit. Une larme glissa de son cil, ruissela sur sa joue. Puis ce furent des sanglots violents qu’elle évacua, ses pleurs d’enfant résonnèrent quelques secondes dans l’atmosphère devenue glaciale. Elle se frotta les yeux avec l’avant-bras, baissa la tête. Soudain, elle se figea de stupeur. Une longue ligne de liquide rougeâtre s’était écoulée sur tout le long de sa jambe gauche, des lèvres de son sexe jusqu’à sa fine cheville. Le salaud lui avait déchiré un tissu de muqueuse à force de lui avoir martelé l’entrejambe comme un abruti. C’était donc ça cette douleur.

            Prise d’une rage folle, Agathe leva les yeux, en direction du lointain univers. Elle prit sa respiration, gonfla ses poumons comme jamais, puis hurla jusqu’à en faire déchirer les tympans de mère Nature :

            « Espèce de conaaaaard !!!!! »

            L’herbe de la pelouse sembla avoir frissonné sous l’effet des ondes sonores. Son sang qui continuait à dégouliner lentement sur sa jambe, venait d’atteindre la plante de son pied ; et, une fois en contact avec le sol, l’humeur se mélangea instantanément à la terre humide qu’Agathe foulait humblement, formant de ce fait une étrange substance pâteuse d’un brun singulier. C’est dingue, on aurait vraiment cru la consistance de la sève.

                         

                         

                       FIN

     

     

     

    August 25

    Quelqu'un chez moi...

     
     
    "L'important, ce n'est pas ce que vous êtes, mais ce que les autres croient que vous êtes."
    Atovah CHENAGHI 
     
     
     
     
     
    NdlaCe récit est un témoignage direct recueilli le 21/07/06 à Montfavet, près d'Avignon, et vous est rapporté tel quel. Cependant, il reste extrêmement difficile de déterminer ce qui y est réellement authentique.
     
     
    "D'aussi loin que je me suis souvienne, il m'était souvent arrivé la nuit, dans les lieux où je séjournais, de ressentir une présence. Une présence plutôt bruyante, j'arrivais à l'entendre clairement, une présence ineffable mais quelquefois visible, une présence glaciale qui vous souffle dans dans le cou, et vous hérisse l'échine, comme si quelqu'un faisait glisser un sachet de glaçon le long de votre nuque. Parfois, même, à certains moments, il m'était aussi arrivé de me sentir observé. Epié même!... Par qui? Il me serait difficile de vous le dire. Mais j'avais toujours l'impression d'avoir quelqu'un qui me suivait de près... En plus, cette sensation de ne jamais être seul lorsqu'on l'est physiquement m'a joué beaucoup de tours. J'avais tendance à voir des signes là où il n'y en avait pas. Mes proches pensent avoir décelé de la schizophrénie chez moi, mais ils n'y connaissent rien! Et les psys pensent que je suis un danger pour moi-même et pour les autres. C'est d'ailleurs sous la pression de ces derniers que mon père (ce fainéant ingrat et complètement irresponsable qui se fait du fric sur le dos de pauvres travailleurs) a signé son accord pour m'interner, moi, son propre fils, dans un institut "spécialisé". Cet endroit où on vous bourre de médicaments qui vous assomment, où la seule activité consiste à être allongé, parfois sévèrement attaché à son lit, et à compter le nombre de tâches au plafond... Ah, grand dieu, quelle torture! Pire, quelle humiliation!... Heureusement, j'avais bien compris que si je voulais me tirer de cet endroit, il fallait que je me comporte comme ils le voulaient, que j'arrête de parler de ce que je ressentais, de cette terreur irraisonnée que j'éprouvais seul dans ma cellule, la nuit. Je me suis retenu durant mon séjour ; tous ces bruits, toutes ces apparitions, et surtout, ces visions d'une terrifiante main noir qui flottait de part et d'autre de la pièce pendant la nuit (je vous jure, devant mes yeux vus), toutes ces horribles sensations de froid dans le corps... c'était comme si tout cela avait été le plus normal du monde. Je vivais tant bien que mal avec. Puis j'arrivais toujours à y trouver des explications, aussi improbables fussent-elles. Et finalement, croyez-le ou non, mais à force de ne plus en parler, de les considérer comme rationnels, ces phénomènes ont presque fini par disparaître d'eux-mêmes. Si si, je vous jure! Plus rien. Juste de la sérénité maintenant. C'est dingue tout ce que l'esprit humain est capable de faire gober à sa propre personne. A croire que tout n'est en fait qu'une question de perception et d'interprétation. Ne plus faire confiance à ses sens, elle était là la solution que je venais de trouver!... Si bien qu'au bout de quelques semaines, je me sentis réellement bien. Et le personnel de l'asile s'en rendit compte. Ils me laissèrent finalement sortir. Mais l'idée de retourner vivre chez mon père me donnait presque envie de repartir au centre. Je pris alors une grande décision : il était temps de prendre mon indépendance, et de partir vivre loin de lui. Je suis riche, mon père m'a donné beaucoup d'argent depuis l'âge de dix ans, je peux me débrouiller tout seul.
     
    "J'ai trouvé une belle petite maison à sept cents kilomètres de là où je venais. Il y a un mur mitoyen avec la maison d'à côté. L'entrée est au premier étage, il y a un joli escalier blanc pour y accéder. C'est du plus bel effet quand on regarde ça de la rue, dehors. La maison est toute blanche, et ressemble un peu à ces maisons coloniales qu'on voit dans le sud des Etats-Unis, avec de petites colonnes doriennes pour soutenir le premier étage. Le tout est entouré de lierres. Ca fait un peu vieillot, mais très chic en même temps. Encore une fois, la demeure n'est pas très grande, mais ça reste largement suffisant pour une personne seule comme moi. En plus, elle n'est pas très loin du centre-ville, Rue Paola Derangel, dix minutes à pied. C'est parfait!
     
    *
     
    Jour 1 :
     
    Ah, la joie d'emménager dans une nouvelle maison! C'est une nouvelle vie qui commence pour moi. En fait, il n'y a rien à emménager, la maison est déjà meublée, c'est toujours ça de moins à faire. En plus, c'est pas mal décoré. Quoiqu'un peu féminin à mon goût. Le précédent occupant devait être une femme. Il y a beaucoup de miroirs dans la maison. Une dans chaque pièce, et pas toujours de très bon goût, les cadres sont souvent très surchargés. Mais ça ira. Il faut que tout aille bien de toute façon...
     
    Jour 2 :
     
    Je commence à me promener un peu dans le voisinage pour voir qui sont mes voisins, je traîne à droite à gauche, beaucoup dans le centre ville. Bref, je commence à prendre mes marques! Et je dois dire que le cadre est magnifique : bien que je n'habite pas loin du centre ville, il n'y a pas beaucoup de gens qui passent dans le voisinage, donc pas beaucoup de bruit ni autres dérangement de ce genre. En revanche, les gens... Honnêtement, je ne sais pas si c'est moi, mais je les trouve plutôt froids... Je suis rentré dans des bistrots du centre, j'ai essayé de faire connaissance, mais les gens se sont avérés peu bavards, lorsqu'ils n'étaient pas carrément méfiants! J'ai entendu dire que ce genre de comportement était l'apanage des grandes villes...
     
    Jour 3 :
     
    Je fis les courses cet après-midi, bien que le frigo fût déjà plein. Mais j'avais envie de continuer à prendre l'air et découvrir la ville par la même occasion. Une belle ville, y'a pas à dire... Par contre, en revenant des courses, je me suis arrêté devant le portail de ma voisine, juste pour voir quel était son nom histoire de ne pas mourir idiot quand même. Au moment où je baissais la tête pour lire son nom sur la boîte aux lettres, je l'aperçus debout sur sa terrasse au premier étage. Je levai alors les yeux vers elle et lui criai : "Bonjour! Je viens d'emménager dans le quartier". Ce à quoi elle répondit en fronçant les sourcils, et en rentrant chez elle. C'était tout bonnement du mépris. Décidément, les gens d'ici, je ne m'y ferai jamais... Ah oui, au fait, son nom, c'est Mme Pumas-Satan...
     
    Jour 4 :
     
    Cette nuit-là, j'ai ressenti un certain malaise en essayant de me coucher dans ma chambre. C'est une chambre qui possède trois miroirs, deux muraux et un grand inclinable qui repose sur deux sortes de pied. Je crois qu'on appelle ce genre de miroir une psyché... C'est celui-là qui me met mal à l'aise... Il est décoré avec des petits chérubins, un sur chaque pied, qui tirent la langue. Ils sont assez mal sculptés et très laids. Si bien que dans le noir, j'ai l'impression de voir des gargouilles. Et le pire, c'est que j'ai l'impression qu'elles bougent leurs bras et leurs ailes...brrr... Mon dieu... Et je me suis aussi regardé dans le miroir ce soir-là. En me contemplant, je crus apercevoir quelque chose qui se reflétait, un truc noir, qui voletait derrière moi au plafond. Je me retournai sur-le-champ, il n'y avait rien. Sûrement une grosse mouche... Et cette sensation de froid qui revenait... Pourvu que ce soit la dernière fois... Non, c'est décidé, je vais aller dormir dans la chambre d'ami désormais, dans cette pièce au moins, il n'y a qu'une simple armoire vide...
     
    Jour 5 :
     
    Finalement, la chambre d'ami me convenait très bien. Rien de spécial à signaler ce soir-là.
     
    Jour 6 :
     
    Merde, tout recommence!... En me réveillant ce matin, j'ai entendu la porte d'entrée claquer. Et claquer fortement en plus! Comme quand on a affaire à un... poltergeist... En plus, il me semblait avoir entendu ce claquement de porte peu avant de me coucher la veille au soir, mais j'étais en train de m'endormir, je ne savais pas si je l'avais rêvé ou non. Seulement, cela ne saurait être un poltergeist! Parce que je n'ai pas été réveillé par ce claquement de porte ce matin, mais par des bruits de pas que je pouvais distinctement entendre de ma chambre. Ces bruits venaient du couloir et faisaient un boucan de tous les diables!... Oh non... Ca y est, cette peur insoutenable était revenue. Je sentais que ces maudites présences étaient de retour... Et chose inédite, il semblerait qu'elles aient des pieds pour faire ces bruits de pas. Logique, non?... Ce n'étaient donc pas des esprits. Et puis non, ce n'était pas possible : tout le monde sait très bien que les fantômes, ça n'existent pas... Je sortis de ma chambre aux alentours de dix heures, rien n'était dérangé dans les pièces. Mais à présent, je n'osais plus aller dans la chambre aux miroirs... Je partis faire un tour dehors dans le centre-ville, histoire de me calmer.
     
    Jour 7 :
     
    Je suis rentré très tard dans la nuit hier, j'étais un peu éméché, parce que ces trucs qui revenaient, c'étaient pas vraiment bon pour moi. Il ne fallait absolument pas que je me fasse interner une seconde fois. Je me suis couché comme une masse.... et j'ai passé la pire nuit de ma vie! Je n'avais pas vraiment fermé l'oeil en fait. J'espérais profondément que c'étaient des hallucinations... Mais je n'ai pas pu dormir. J'étais allongé sur mon lit, avec ma couverture, quand soudain... je sentis que cette dernière se soulevait doucement. C'était au niveau de mes pieds! La panique commença soudain à s'emparer de tout mon corps. Lorsque je sentis une main me saisir fermement le pied!... Oh non! Tout, mais il ne fallait pas qu'elle me retienne!... Et je me débattis violemment, comme un fou furieux, secouant les jambes le plus haut possible, le tout en essayant tant bien que mal d'étouffer mes cris... Puis, ça s'est arrêté, subitement... Je me touchai la jambe pour vérifier si elle était toujours à sa place (on ne sait jamais). C'était une hallucination!.. Non, il fallait absolument que c'en soit une!... Pour ne plus ressentir cela, je décidai alors de me coucher en chien de fusil, mes bras entourant fermement mes jambes repliées. Je m'endormis... Mais tôt le matin, je fus encore réveillé par ces énigmatiques et insupportables bruits de pas. J'avais l'impression de n'avoir dormi que quinze minutes toute cette nuit. Je passai toute la journée dans mon lit, sans manger. Puis vers 19h, je suis sorti. J'avais décidé d'aller manger dehors ce soir, pour me détendre un peu. Je suis rentré vers 23h... Et là... ce fut la stupeur, la frayeur et l'effroi tour à tour. Il y avait, ça et là sur le canapé, des vêtements disposés n'importe comment, et dans un désordre inquiétant. Je ne savais pas du tout d'où ils venaient, et je fus complètement apeuré avant d'avoir eu à y réfléchir. D'autant plus que je remarquai sur le côté que la lumière de la salle de bain était allumée. Il faisait noir, c'était cette lumière qui éclairait à peine le salon! Et on entendait l'eau de la douche couler... J'avais des palpitations, je me sentais vraiment mal... Quand j'entendis le robinet se fermer... Là, je repensai soudain à cette main qui m'avait pris le pied la nuit précédente. Mon dieu, mais j'étais en danger de mort si cela se trouvait! Je ne sais pas ce que cette chose me voulait, mais il ne fallait surtout pas qu'elle m'attrape!... Je courus dans ma chambre le plus rapidement du monde, refermai la porte. Tout de suite, à travers la serrure, je commençais à guetter. Bien qu'il fît très sombre, qu'il n'y avait aucune lumière d'allumée, j'arrivais à distinguer que non, il n'y avait pas qu'une main... Mais un corps entier! Du moins, je ne vis que son ombre. Et ça avait des pieds, j'entendais les mêmes bruits de pas que ces deux derniers jours!... Oh non, est-ce que cette chose ou cet être avait élu domicile chez moi? Et si cela avait été le cas, pourquoi m'aurait-il pris violemment le pied la nuit dernière? Cette chose en voulait à ma vie! Ou alors, elle faisait tout pour que je retourne dans ce putain d'asile. C'était peut-être un de ces foutus larbins que mon père a payé pour me rendre dingue une seconde fois, et me faire retourner là-bas, afin que je reste encore sous son contrôle! Non, il ne m'aurait pas! Pas encore une fois!... Mais alors que je continuais à tergiverser bêtement, j'entendis la porte de la chambre aux miroirs se refermer soudainement. Encore tout paniqué, je décidai de me cacher dans l'armoire vide de ma chambre, et d'y passer la nuit pour plus de sûreté.
     
    Jour 8 :
     
    Je me réveillais plein de courbatures, mais bien heureux d'être là où j'étais, plutôt qu'ailleurs, et surtout, encore vivant... Ces satanés bruits de pas me réveillèrent encore. Et cette foutue porte qui claquait ensuite!... Comme hier... J'en déduisais que cette chose partait pendant la journée. Je décidai alors de sortir de ma rudimentaire cachette. Une fois hors dans le couloir, je me souvins que la chose devait être entré dans la chambre aux miroirs, hier. Mais j'avais encore trop de terreur à l'esprit pour pouvoir y pénétrer. Cette pièce tenait son côté malsain de ces miroirs. J'étais persuadé que la chose et ces miroirs étaient liés... Et après bien des hésitations, je me décidai à ouvrir la porte de cette chambre maudite. En revanche, pas question d'y mettre les pieds! Je saisis alors la poignée benoîtement... je la baissai... puis d'un coup de pied sec, je poussai la porte... Oh non!... Ce que je craignais se confirmait!... Il y avait un désordre de tous les diables à l'intérieur de la chambre, les couettes étaient retournées, la table de chevet déplacée, tout un tas d'objets traînaient par terre : le chaos total... Maintenant, j'avais la preuve que non, ces bruits, cette présence, cette main, ils avaient tous une existence physique! Ce ne sont pas des hallucinations, il y a bien quelqu'un qui vit chez moi et qui en veut à ma vie!... Il fallait que je le signale à quelqu'un, car on pouvait m'aider cette fois-ci. Je décidai de m'habiller en toute hâte et de sortir. Je courus dans la rue, quand j'aperçus un policier municipal. Je l'interpellai, mais il ne me comprit pas cet idiot! Tout paniqué que j'étais, il m'avait sûrement pris pour un clochard un peu timbré et m'a menacé de me foutre en taule. Je suis parti. Et j'ai erré dans la ville, complètement désespéré. J'ai raconté mon histoire à tous les gens que je croisais, mais ils ne m'écoutaient pas...
     
    Jour 9 :
     
    J'ai passé la nuit dehors, dans la rue. A présent, j'avais mal à la tête et j'avais un rhume de tous les diables. Je m'achetai un sandwich et décidai finalement de retourner chez moi. Il était alors plus de 13h. Je pris une aspirine et me rendis tout de suite dans ma chambre. Où je m'écroulai de fatigue... Et soudain, l'inquiétant claquement de la porte d'entrée me réveilla. Toujours aussi violent. Je sursautai de mon lit. Je réalisai à peine que je venais de dormir toute l'après-midi. Quand la frayeur me saisit... Mais malgré tout, une certaine pointe de curiosité me fit tout de même m'approcher de la porte de la chambre, l'oreille aux aguets. Car j'entendais une  voix murmurer des choses incompréhensibles : ce n'était pas du français!... Je jetai ensuite un coup d'oeil par le trou de la serrure et là... je distinguai clairement deux silhouettes... Oh non! Ils étaient deux!... Comment pourrais-je me défendre contre deux adversaires?... Mais j'eus à peine le temps d'y réfléchir que j'entendis les bruits de pas s'approcher de ma chambre. Je dégageai alors de la porte et me dirigeai à toute vitesse vers l'armoire vide pour m'y réfugier. C'était le seul endroit de la maison où je me sentais réellement en sécurité. Une fois à l'intérieur, j'arrivais à entendre leurs voix graves résonner de plus en plus fort. C'était l'affolement total dans l'armoire. S'ils entraient, me découvriraient-ils? Et que me feraient-ils ensuite? Et que me voulaient-ils en fin de compte? Je n'aurais pas pu me défendre s'ils étaient venus... Car j'étais totalement paralysé...
     
    Jour 10 :
     
    J'étais accroupi dans mon armoire. Hier soir, j'avais dû m'évanouir de terreur car je ne me souvenais plus si je m'étais endormi. Apparemment, il ne s'était rien passé : j'étais toujours là, au même endroit, et vivant. En me réveillant ce matin, j'avais toujours cette sorte de grippe, je coulais du nez. Il fallait que je me mouche avec mes vêtements. Un léger apaisement était revenu dans la maison. J'allais ouvrir la porte de l'armoire pour sortir... Quand j'entendis ces putains de bruit de pas dans le couloir. Oh non... Ils étaient toujours là, je les avais presque oublié... J'entendis la porte claquer. Mais ô surprise, les bruits de pas étaient toujours présents! A ce moment-là, j'étais complètement désespéré... j'avais envie de pleurer... Les larmes coulaient toutes seules en fait... Je décidai de rester dans l'armoire... Le ramdam dehors fut intermittent, mais se fit pendant des heures.... J'y restai toute la journée, dans l'armoire.
     
    Jour 11 :
     
    Oh non!... Je l'entendais s'approcher de ma chambre, les bruits de pas étaient de moins en moins sourds... Oh mon dieu!... J'entendais la main se poser sur la poignée de la porte, la poignée se baisser peu à peu, la porte s'ouvrir, doucement. Je fermai les yeux. Mon souffle s'accélèra. J'étais terrassé par l'angoisse... Un pas de plus avait été franchi. Je réalisais maintenant : il se promenait dans la pièce! "Pourvu qu'il ne me trouve pas", me dis-je... Je vous en supplie mon dieu!... J'eus envie de vomir... Quand tout à coup...plus aucun bruit. Le silence. Mais un silence morbide et pourri... Il a dû s'immobiliser. Et là, brusquement, je réentends ses pas, comme pour me signaler qu'il est toujours là, qu'il bouge et qu'il peut faire ce qu'il veut. C'est fait, je pleure de terreur. Mais j'entends la porte se refermer. Il est parti. Et je continue de pleurer... Je ne veux pas mourir!...
     
    Jour 12 :
     
    C'est la deuxième nuit consécutive que je passe dans mon armoire. Une penderie plutôt spacieuse en fait, c'est devenu mon seul refuge. Et je l'entends, dehors, il se promène dans toute la maison, comme pour me narguer, pour dire qu'il m'attend... Il m'attend sûrement pour que je vienne me réapproprier les lieux, mais non! Il ne me trouvera pas!... Je ne ferai rien. J'attendrai. J'attendrai qu'il s'en aille, comme tous les matins... Mais il ne partait pas... Et cette grippe qui était en train de me tuer... Oh non!... J'ai éternué, je n'ai pas eu le temps de me retenir!... J'entends ses pas qui s'approchent, une foulée de plus en plus soutenue... Il ouvre la porte violemment Je ne bouge pas...Il marche. Juste un instant. Passe devant moi. Ne me voit pas. Puis s'en va... Je suis presque soulagé...
     
    Jour 13 :
     
    C'est ma troisième nuit dans cette armoire. La chose n'est pas sorti une seule fois ces trois derniers jours. Je suis malade, épuisé, j'en ai assez. Je n'en peux plus... Qu'il vienne, et je me rendrai. Qu'il vienne, et je le suivrai... Je l'entends d'ailleurs s'approcher de la porte de ma chambre. Mais cette fois-ci, c'est tout un tohu-bohu... Je crois qu'ils sont au moins trois. Ils ouvrent la porte doucement. Le grincement dure une éternité... Ils pénètrent tout doucement. Je crois qu'ils sont quatre en fait... Ils approchent de l'armoire, lentement... On dirait presque qu'ils me craignent... Et là... Ils tapent sur la porte de l'armoire... J'ai du mal à respirer... Je ne bouge pas... Plus aucune force... Soudain... Soudain, ils mettent la main sur la poignée de la penderie... Ils ouvrent la porte progressivement... Des rayons de lumière m'aveuglent au fur et à mesure. Je plisse les yeux de douleur. La porte est totalement ouverte, je suis à découvert... Ils me voient, contorsionné dans ce minuscule espace... La lumière est intense, je ne vois plus que du blanc... Mais... mais au milieu de ce blanc immaculé, il y a quatre gigantesques formes noires, longilignes... Ils ont des mains noires... Les mêmes mains noires que je voyais voleter à l'asile... Sauf qu'ici, elles sont rattachées à des corps longilignes... Longilignes mais informes... Ils reviennent me chercher... Ils me saisissent violemment par les épaules. Je me tord de douleur et utilise mes dernières forces pour sortir un râle... Je crois qu'ils m'ont brisé quelque chose... C'est fini pour moi... Ils m'emmènent sauvagement, me ruent de coups. L'un d'eux me mord le cou... Les salauds, les cannibales, j'en étais sûrs : ils veulent me tuer puis me dévorer cru!... Et je pénètre à mon tour à l'intérieur de cette lumière blanche... Mon corps me quitte..."
     
    *
     
    Extrait du rapport de police de l'agent Paul-Théo GERHEIT du commissariat de Nîmes (30) :
     
    "Vendredi 31/01/00, 21h06
     
    [...]
     
    Vendredi 24 janvier 2000, aux environs de 14h pendant notre service, l'agent Patrick P... et moi-même nous rendons au 7 rue Paola DERANGEL pour une intervention dont le motif ne nous a pas été communiqué par le central. Nous arrivons sur les lieux à 14h16. Nous trouvons alors [...] devant le domicile situé à cette adresse deux femmes nous faisant signe de venir. L'une, Mlle Elizabeth CAUBERT habitant à cette adresse, et l'autre, Mme Jeanne PUMAS-SATAN née PUMAS, sa voisine. [...] Elles nous emmènent toutes les deux à l'intérieur du domicile de Mlle CAUBERT. Elles nous signalent quelque chose à l'intérieur. [...] La raison pour laquelle ces deux femmes nous ont suivi est que l'agent P... et moi-même étions complètement stupéfaits par leur calme qui ne laissait présager rien de vraiment dangereux à l'intérieur. [...]
     
    Nous sommes entrés tous les quatre dans la chambre d'ami de la maison. Il y avait une odeur fétide et infecte, presque insupportable. [..] Nous avons ouvert la penderie. Nous avons trouvé un individu barbu et en pyjama accroupi à l'intérieur du meuble. Il était presque inconscient mais respirait toujours. Il y avait des traces d'urines, d'excréments et même de vomi, laissant supposer qu'il avait peut-être été séquestré pendant plusieurs jours à l'intérieur. [...] L'agent P... et moi-même avons emmené l'individu hors de la pièce, et attendu les secours. Les deux dames étaient stupéfaites. [...]
     
    [...]
     
    Lundi 27 janvier 2000, j'ai reçu un appel du centre de soins psychiatriques de Sens (86). L'individu est identifié et se nomme Patrick PINTAULT. Le signalement de sa disparition avait été communiqué aux fichiers nationaux de la police depuis le 03/01/00 par son père, l'industriel Franck PINTAULT. L'individu s'est enfui de son centre de soins. [...] Pour des raisons qui nous sont encore inconnu à l'heure qu'il est, M. Patrick PINTAULT a ensuite élu domicile dans la maison de Mlle CAUBERT, à l'insu de celle-ci. D'après le premier témoignage de la voisine, Mme PUMAS-SATAN, il se serait installé de manière illégale dans la maison depuis le 11 janvier 2000, alors que l'occupante, Mlle CAUBERT était encore en vacances. [...] Aucune trace d'effraction n'est à déplorer cependant.
     
    Jeudi 30 janvier 2000 [...], Mlle CAUBERT nous a fait sa déposition. [...] A la question "Depuis combien de temps entendiez-vous des bruits étranges dans la maison?", Mlle CAUBERT nous répond ce qui suit : "Cela faisait quatre jours, depuis que j'étais rentré de vacances, que j'entendais des bruits étranges émanant de quelque part dans la maison. J'ai même appelé un ami pour qu'il vienne vérifier, mais je crois qu'il m'a pris pour une folle. Alors le lendemain, j'ai demandé à ma voisine, Mme PUMAS-SATAN, si elle avait vu quelque chose ; elle m'a alors parlé d'un vagabond qui rôdait depuis quelques semaines dans le voisinage." [...] A la question "Qu'est-ce qui vous a décidé à nous appeler?", sa réponse fut : "C'est ma voisine qui m'y a poussé. Moi, honnêtement, j'avais commencé à me dire que ces bruits venaient certainement de l'air conditionné. Puis les fantômes, je n'y crois pas du tout. Mais de là à soupçonner que quelqu'un vivait chez moi..."
     
    [...]"
    April 03

    Un Monde meilleur

    A tous les gens nés par hasard...

     

      

     Marc Rivât est un drôle de type. Du moins en apparence. C’est un jeune homme de 23 ans avec un visage, disons, très efféminé : un visage joufflu au teint rose pâle, un menton fuyant et imberbe, un nez long très fin, voire raffiné, des sourcils naturellement arrondis et bien dessinés, et une petite bouche aux lèvres bien rouges et pulpeuses. Adolescent, il s’était laissé pousser les cheveux très long une fois, chose qu’il regretta amèrement peu après, au vue du nombre de « madame » ou de « belle brune » auxquels il eût droit, et qui remettaient hautement en cause sa sacro-sainte virilité. Ses amis proches lui avaient tous demandé au moins une fois s’il était homosexuel, ce qui avait eu à chaque fois le don de profondément l’agacer.Ce maigrichon d’un mètre soixante dix-huit portait des pantalons très larges qui lui allaient comme un sac, et écoutait du rap hardcore US, dont il avait aussi adopté l’attitude. Cela se voyait à sa démarche chaloupée très ridicule. Ce qui donnait, en gros, lorsqu’on le croisait, une tête de pédé avec une démarche de gangsta.

    Ce jour-là, Marc Rivât se leva comme d’habitude à 6h30 pour aller au boulot. Mais il y avait tout un parcours du combattant avant d’atteindre sa seconde résidence (c'est comme cela qu'il appelait son lieu de travail) : une fois acheminée par bus à la gare de Fréjus, sa ville, il se fourrait dans un train bondé, qui s’arrêtait toutes les dix minutes, jusqu’à Nice, où il finissait le trajet en se faisant expédié par bus jusqu'à son lieu de travail.

    Son seul moment d’évasion pendant ce voyage monotone, c’était lire les nouvelles de la matinée dans le journal tout en écoutant très fort, quitte à ce qu’on entende six rangées de sièges plus loin, sa musique sur son lecteur MP3. En une dans le journal, ce matin, il y avait une OPA sauvage en vue, un rapt d’enfant qui s’était soldé par un carnage, l’étrangleur fou des trains qui en était à sa quatrième victime, et un incendie meurtrier à Dijon. Marc vit six policiers traverser la voiture, ce qui le ramena un peu à la réalité…

    Trajet peu mouvementé, comme d’hab’, arrivée à Nice sans heurt. Les portes de la gare, tous les matins à la même heure, vomissaient un dégueulis disparate et discontinu de travailleurs, d’étudiants, et de vagabonds, comme une vraie demoiselle atteinte de boulimie.

    Malheureusement pour Marc Rivât, les autobus de la ville s’étaient mis en grève pendant la nuit, et il dût se résoudre à faire les onze kilomètres qui le séparaient de son travail, à pied.

    « Putain de bordel de merde ! De vrais peigne-culs ces cons ! » grogna-t-il.

    Il marcha lentement, dans son style caractéristique, la figure grandement contrariée. Avec ses sourcils froncés, il avait la moue d’une jeune fille gâtée, à qui on aurait refusé un caprice. Plus loin, sur son chemin, il aperçut à sa droite, à quelques pas de lui, un vieux poivrot plutôt grand et costaud, qui avait une barbe de trois, voire quatre jours, et portait un béret, ainsi qu’un perfecto tout usé, venir à sa rencontre. Marc Rivât n’étant pas homme à avoir peur (du moins s’en était-il lui-même convaincu par auto-suggestion quelques semaines auparavant), il fit comme si de rien n’était, et se força à le considérer comme un simple promeneur. Ce dernier commença à l’interpeller, la voix déformée par l’alcool :

    « ‘Scusez, m’sieur ! Z’auriez pas une ‘tite pièce pour acheter du pain, ou même une cigarette, m’sieur, siouplaît  ?... »

    Marc Rivât s’arrêta, et fit semblant de chercher de la monnaie dans la poche de son pantalon.

    « Désolé monsieur, je n’ai pas de monnaie sur moi », bien qu’il se baladait toujours avec une pile de centimes sur lui, en cas de force majeur.

    - Z’êtes sûr ?... Cherchez bien m’sieur ! enchaîna le mendiant.

    - Puisque je vous dis que non ! Je sais très bien ce que j’ai sur moi…

    - Ah !… Bon, d’accord… »

     Pause.

     « Sinon…ça vous dirait de… »

    Marc Rivât attendit par politesse, un peu irrité, qu’il finisse sa phrase.

    « Ca vous dirait de… de me sucer la bite ?… »

    Marc Rivât réfréna son envie de lui asséner une mandale, car il était plutôt pressé. Il s’en alla encore plus irrité que lorsqu’il s’était arrêté.

     « Allez, quoi, m’sieur ! Sucez-moi la bite, z’avez l’air d’aimer ça !... Sucez-moi la bite, quoi !...  Eh !... Revenez m’ sucer la bite !...» pouvait-on entendre le poivrot crier.

    Alors que Marc Rivât était déjà assez loin, on pouvait entendre des « Sucez-moi la bite quoi !» en écho dans toute la rue. A l’irritation, s’était ajoutée la honte. Ce fût un véritable soulagement, pour une fois, que d’arriver au plus vite à son sale boulot !

     

    Plus tard dans la journée, lors de la pause déjeuner de 14h, Marc Rivât eût besoin d’acheter des timbres pour envoyer une carte d’anniversaire, et se rendit à la poste, non loin de là. Le bureau de poste disposait de portes automatiques coulissantes en guise d’entrée. C’était un vieil et imposant bâtiment. Marc Rivât se présenta devant les portes, mais il manqua de se les prendre en pleine face de plein fouet : les portes refusèrent de s’ouvrir. Tiens !... Il était 14h passé pourtant. On avait connu les guichetiers de la poste plus fainéants, mais tout de même… Marc Rivât décida alors d’attendre, adossé à un lampadaire, à quelques mètres de l’entrée. Un couple passa devant lui, et se dirigea vers le bureau de poste. Il s’apprêta à leur signaler que c’était encore fermé, mais à sa grande surprise, les entrées coulissèrent lorsque les amoureux s’y présentèrent, devant. Et ils purent ainsi entrer. Marc Rivât pensa qu’on le prenait pour un con, ou alors que quelque chose clochait dedans. Interloqué, il se pointa devant les portes automatiques… Mais celles-ci s’étaient déjà refermées et refusèrent catégoriquement de coulisser. Echaudé, il tapa sur les portes, mais sans vraie conviction. Rien. Quand soudain, un autre couple arriva. Et la porte s’ouvrit comme par magie. Marc Rivât profita de cette occasion pour se faufiler avec eux. Il n’allait tout de même pas se laisser enfermer dehors à cause des caprices d’une satanée porte, non mais !... Je vous jure… Mais tout de même... Cette foutue barrière qui ne s’ouvrait pas à son passage… C’était un affront, pire, un déni de la véracité de son existence physique par la technique. A croire qu’il n’y avait que du spirituel en lui. Il fallait le croire… Mais bon ! Pas le temps d’y réfléchir, de toute façon, il allait vite oublier cet incident !

    Son timbre acheté, il prit le même chemin pour sortir. Mais beaucoup de gens entrèrent en même temps cette fois-là, et il ne sût jamais si sa mésaventure étrange se serait réitérée. Il était trop tard à présent, il fallait retourner au boulot, car c'était déjà presque 15h !

    Marc Rivât avait fait des heures sup’ aujourd’hui. Il voulait s’acheter une télé avec écran plasma pour Noël. C’était à présent 21h, il faisait nuit à sa sortie de boulot. Rentrer jusqu’à la gare à pied… Il faut ce qu’il faut après tout. Une heure de marche, il en fallait plus pour effrayer un homme de sa trempe. Et demain, c'était repos!...

    Une fois dans le train qui allait le ramener jusqu’à chez lui, il se replongea dans son autisme volontaire en écoutant sa musique, mais moins fort qu’à l’accoutumée. A croire qu’on n’augmente le son seulement pour que les autres entendent ce que vous écoutez. Il n’était pas sur une rangée de siège, mais dans un compartiment, vide. Le train était désert à cette heure-ci. Affalé sur sa place, il posa sa tête contre le rebord de la fenêtre, puis commença à rêvasser. Mais une dizaine de minutes après le démarrage, il vit un passager entrer dans son compartiment. Il n’avait pas de bagage, juste une veste verte. C’était un homme banal, aux cheveux grisonnants, de taille moyenne, avec le visage marqué par la vie, mais des yeux d’un bleu laiteux, hypnotiques. Il s’installa sur le siège le plus proche du couloir, loin de Marc Rivât. La première chose qui le frappa en le voyant s’asseoir, c’étaient les mains de l’inconnu. Il avait de ces paluches ! C’étaient des mains énormes, avec des doigts d’une longueur démesurée et simiesque. Le type avait un comportement bizarre, on aurait dit que quelque chose le gênait. Il n’arrêtait pas de remuer la tête, comme une sorte de tic. Puis il changea de place, et s’approcha de Marc Rivât. Et quelques secondes plus tard, il se mit carrément du côté fenêtre, sur le siège juste en face. Marc Rivât s’efforça de faire comme si de rien n’était et regardait par la vitre le paysage défiler… Mais en fait, il n’y avait rien à voir, il faisait tout noir dehors. Cependant, il n’en pensait pas moins :

    « Mais qu’est-ce qu’il fait c’te abruti ? Il a toute la place qu’il veut, et faut qu’il vienne se coller en face de moi !... Ah putain, le con !... Voilà qu’il allonge ses jambes et touchent les miennes ! Eh ben vas-y ducon, fais comme chez toi ! Si ton plan c’était de me faire dégager de là, tu sais pas à qui t’a affaire !... Putain, si c’est encore un plan drague d’homo à la con, vaudrait mieux qu’il fasse gaffe celui-là… Et... et... et si c’était un serial killer qui voulait me tuer ?... Non, ça va, il a pas l’air d’avoir d’armes sur lui. En plus, il est tout vieux… Pis j’ fais des pompes, moi, qu’il vienne et je lui bourrine la gueule, je suis sur mes gardes… Bon, de toute façon, il vient de fermer les yeux… Bon...c’est un juste un vioque paumé qui a besoin de toucher les gens… D’ailleurs, je suis crevé, je crois que je vais faire pareil… »

    Et Marc Rivât ferma les yeux. Il était très fatigué par sa dure journée, et s’endormit vite. Il commença à rêver. A rêver de nuage, de ciel, d’un endroit désert et dégagé, peuplé de belles voitures de gansta rappers US, et de sublimes dames  avenantes en très petites tenues. L’une d’entre elles était plus sublime que les autres. C’était ce genre de femme qu’on ne voyait que dans les rêves…de Marc Rivât. Elle commença à lui caresser les cheveux, doucement, délicatement. Puis soudain, cela commença à devenir très violent, et encore après, carrément sauvage! C’était limite si elle ne lui avait pas arraché une mèche entière. Mais Marc Rivât aimait ça, les femmes qui dominent leur sujet. Ensuite, elle approcha ses lèvres sur de front de Marc. Il sentit le souffle haletant de la jeune femme balayer ses cheveux. Mais haletait-elle de désir ?... Si c’était le cas, c’était vraiment exagéré. Encore une nympho !... Mais tout de même...quel enivrement que de faire jouir une femme!... Tiens, cela lui rappelait sa première fois... Carine... elle avait des sourcils très touffus, mais elle sentait la fraise, c'était le bon vieux temps... Marc sentit par la suite les doigts longs et effilés de la jeune femme lui caresser langoureusement les épaules, et remonter jusqu’à l’encolure. Mais d’un coup sec, elle serra subitement son cou, avec force, et agressivité même. Marc ressentit une puissante douleur à la nuque, comme si quelque chose venait de se briser. Pourtant, il était bien. Et puis, ce n’était qu’un rêve. Et quand on ne se réveille pas, c’est que l'on n'en éprouve point l'envie... Tiens, c'était le jour où sa grand-mère l'avait emmené en balade en forêt... C'est con de se rappeler de ça, mais qu'est-ce que c'était bien!... La dernière fois qu'il avait vu sa grand-mère, la femme de sa vie, avant qu'elle ne s'en aille... Puis la jeune femme le délivra grâce à un baiser humide, comme il les adorait. Ce baiser fut si... incroyablement long qu’il eût l’impression d’étouffer. Il suffoquait. Malgré tout, cela déclencha une profonde extase en lui : son environnement devint d’une pureté angélique, il eût la sensation d’être léger, de naviguer en eaux inconnues, de manière complètement insouciante, enveloppé d'une douceur abstraite que nul autre entendement ne saurait comprendre,  il se laissait tout simplement emporter au loin, au-dessus d'un paysage semblable à la Floride, son rêve de toujours, avec le sentiment profond qu’on l'emmenait quelque part, pour son bien. C’était une de ces sensations de béatitude qu’on ne connaîtra jamais de son vivant. Marc était parti. Marc ne ressentait plus rien.

    *

    Le train ralentissait. Il allait s’arrêter. Le vieil homme aux yeux bleus laiteux sortit du compartiment, et allait descendre au prochain arrêt. Pas de policier patrouillant dans les voitures ce soir.  Il n’était pas effrayé par ce qu’il venait d’accomplir, mais plutôt excité et survolté. Une victime étranglée dans un train, c’était le pied total. Sa cinquième à présent.

    Marc était allongé sur le côté, la bouche béante, la tête appuyée contre son bras droit étendu en travers du siège. Les lumières de la gare, à travers la vitre, se reflétaient sur sa peau de chérubin. Son teint rose n'était plus le même, mais qu'importe. En contemplant attentivement le visage de son cadavre, on pouvait déceler un léger filet de sang, descendant de la commissure de ses lèvres, devenues presque livides maintenant, et qui semblait prolonger son sourire. Il semblait bien.