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Magic BusTransporteur de biens immatériels 8月18日 Le Singe (dernière partie)Ndla : Enfin ! Il est ici, il est là, le dénouement de cette grosse nouvelle. On peut dire qu'il m'en a fallu du temps pour en venir à bout. Peut-être y'avait-il des éléments à l'intérieur-même de l'histoire qui, inconsciemment, freinaient ma progression. Je ne le sais pas en fin de compte, et j'aurais amplement le temps d'y réfléchir plus tard. En attendant, je vous souhaite une bonne lecture, chers amis lecteurs ! ;-)
« Deux agents de police sont ensuite venus vers moi, me demandant ce que je faisais en pyjama sur les lieux d’un tel drame. Des gens toujours très professionnels, ces policiers, n’est-ce pas ? Je vis sortir de la maison, juste à temps avant que ces deux molosses ne m’écartent du jardin, Ann-Camille, groggy, son bébé dans les bras, et suivie d’un Bernard en pleurs. Ils accoururent tous d’un coup vers moi, comme si j’eus été leur patriarche. Ce qui me fit instantanément me poser la question suivante : mais où donc était passé Geert ? Plutôt que d’essayer d’en trouver la réponse, je les serrais tous trois dans mes bras. Je n’étais plus simple spectateur comme lors du premier drame qui les frappa, mais un figurant impliqué à part entière. Un figurant empathique et coupable… Je me sentais, pour le reste de ma vie, inexpugnablement coupable, et je pleurais avec eux. Je me souviens très exactement : nous pleurions tous à chaudes larmes ; des larmes que les cris du nourrisson en fond sonore amplifièrent. Cela dura un très long moment, sans que personne n’articule le moindre mot. Ma mâchoire se débloqua enfin pour bégayer mon incompréhension, ainsi que toute ma peine. Et ce fut précisément cet instant que choisit Geert pour enfin pointer le bout de son nez. Où diable était-il donc durant tout ce temps ? Cela, je n’allais le savoir que bien plus tard. Je le vis marcher tout doucement vers nous, sans aucune expression particulière sur son visage ― je le précise, car c’est bien cela me frappa instantanément. À vrai dire, il paraissait avoir l’esprit complètement ailleurs ; et si j’osais, j’irais même jusqu’à affirmer qu’autre chose que la mort de sa propre fille le préoccupait. Comme il semblait le moins affecté physiquement par ce drame, et donc le plus apte à répondre, je lui posais alors la question, de savoir ce qui venait d’arriver à Louise. Il m’expliqua, beaucoup trop calmement et avec un recul indécent en cette circonstance, que sa fille venait de se pendre, et qu’elle avait été découverte par Bernard, dans le grenier, déjà morte depuis quelques heures. Cette phrase que vous venez d’entendre, modulé par des lèvres d’une sérénité malsaine, je viens de vous la restituer mot pour mot ! Tout sonnait faux, il était beaucoup trop détaché. « Ce fut à partir de cet instant que je cessai d’essayer de comprendre Geert. Son comportement incompréhensible, indigne d’un père de famille me fit fulminer de colère, et il fallut qu’Ann-Camille me demande de la prendre dans ses bras pour la réconforter, pour m’empêcher de lui hurler à la figure toute ma rage emmagasinée contre lui. Seulement… Seulement voilà : la culpabilité et son cortège de mimiques éloquentes, instantanément, se mirent à parader sur mon triste visage, lorsque je vis le regard de Geert se métamorphoser soudainement. Il nous voyait là, tous les deux, sa femme et moi, dans les bras l’un de l’autre, nous réconfortant mutuellement. Je faillis repousser Ann-Camille en observant ses sourcils se renfrogner, comme s’il avait fait une découverte capitale. Je changeai aussi brusquement que lui d’expression, et mon visage s’imbiba dès lors des airs ahuris d’un marmot pris la main dans le sac. Mon esprit s’emballa : Geert avait certainement tout deviné en nous observant ces quelques secondes. Puis d’un coup, sans que l’on s’y attendît, il se retourna. Il partit rejoindre l’ambulance qui s’en allait pour l’hôpital d’Orange. Résignés, nous les suivîmes ensuite, derrière, dans la voiture des policiers… Plus aucune parole ne fut échangée entre nous cette nuit funeste. « Il en fallut bien du temps, avant que l’on ne se reparle. Moi, le pétochard muet, responsable de ce fiasco, de cette vie stupidement gâchée par ma négligence infâme, je n’avais, par peur de leur déverser mes coupables remords sous le coup de l’émotion, ou même par mégarde, osé les contacter pour m’enquérir de leur état. C’aurait été une attitude normale de ma part. Mais non. Car de cela, je n’en fut pas même foutu de le faire, et ce fut finalement Ann-Camille qui prit les devants trois jours après, en téléphonant pour me signaler l’enterrement de sa fille, au cimetière de Malaucène. Cela tomberait un jeudi, je m’en souviens, peu avant le 10 décembre. Puis elle conclut ce court entretien en ajoutant qu’elle tenait à m’entretenir en tête-à-tête juste après les obsèques ; ce que j’acceptais sans conditions. « Je ne m’étendrai pas sur l’enterrement… Enfin, la cérémonie et la procession en elles-mêmes, vous savez très bien ce qu’on peut ressentir en ces douloureux moments ; je ne vais donc pas vous faire l’obscénité de le raconter en détail. Mais ce que je peux me permettre de vous dire, c’est que tout s’est déroulé dans une relative intimité, nous étions moins de d’une dizaine. Je me souviens, certains commerçants du village avaient même fait le déplacement ; ce fut gentil de leur part. Et puis j’ai pleuré. J’ai pleuré autant que tous les autres, vous imaginez bien. Mais une chose valait tout le coup d’être soulignée : Geert, pour une fois, n’était pas accompagné de son singe, et resta très digne. Cette très belle cérémonie funéraire était donc à la hauteur de la mémoire de Louise. « Je fis le chemin du retour en compagnie de ce qu’il restait de la famille Rijkevoors. Mais Ann-Camille me prit rapidement à part, et confia le petit Bernard ainsi qu’Annabelle, le bébé, aux mains de Geert. Elle ne prétexta rien, et raconta la vérité à Geert : elle et moi, devions nous entretenir seul à seul. Encore une fois, il fallut que j’eus mon lot d’effarement pour la journée : Geert ne réagit pas, et semblait singer le rôle d’un cocu magnifique. Car, c’est à peine croyable, mais il a souri comme s’il eut été tout à fait normal, que sa femme et son ancien amant aille s’entretenir en tête-à-tête. Du moins, j’avais la conviction qu’il était déjà au courant de tout ce petit manège depuis les tristes évènement de la nuit dernière. « Nous nous installâmes alors dans à la table d’un café. La figure chagrinée d’Ann-Camille paraissait s’être momentanément dissipée, laissant la place à une expression plus pensive. Puis elle commença à parler. Après un long moment à nous échanger nos peines respectives sur feue sa fille, mon effarement atteignit son faîte lorsque nous finîmes la conversation que vous allez entendre : ‘Basile, tu te rappelles quand je t’ai trouvé dans le jardin, à genoux, en train de pleurer, et que je suis venue te trouver avec Annabelle et Bernard, après avoir découvert ma fille pendue ? Tu ne t’es pas demandé pourquoi Geert n’était pas avec nous ? – Je me la suis effectivement posé sur le coup, cette question, lui répondis-je. Mais en effet, elle m’était complètement sortie de la tête depuis. Que s’est-il passé ? – Je vais te le dire. Avant, il faut que je te raconte ce que j’ai vu en allant au grenier. On discutait tous les deux ce soir-là, tu t’en souviens ? Bernard m’avait appelé, et il était paniqué Je t’ai donc raccroché le téléphone, Basile, ok ? Je lui demandais ce qu’il se passait, pourquoi il était comme ça. Il n’a rien dit. Des larmes ont commencé à couler sur sa joue. Il m’a alors pris la main, et il m’a tiré jusqu’à l’escalier qui va au grenier. – Oui, je sais, la coupai-je alors. Et c’est dans le grenier que tu as retrouvé Louise qui s’était pendue… – Mais attend, Basile, ce n’est pas tout, laisse-moi finir ! Quand je suis monté aux escaliers, et que je suis entré à l’intérieur du grenier, j’ai tout de suite vu le corps de ma fille, là, immobile, en l’air, suspendu au bout d’une corde, accrochée à une poutrelle. C’était terrible, cette vision, et tu le sais. Mais ce que tu ne sais pas, c’est qu’il y avait quelque chose d’encore plus terrible présent dans ce grenier. Quand j’ai découvert Louise pendue, j’ai tout de suite vu à côté d’elle, sous les pieds de ma fille morte, une grosse masse rouge, assise. Je l’ai tout de suite reconnu: c’était le singe de Geert, ce maudit orang-outan ! Regarde : cet animal était assis, juste en dessous du cadavre de ma fille, et il ne faisait rien. Totalement immobile. Il avait juste la tête levée, et il contemplait avec ses gros yeux noirs ma fille, Louise, sans vie, qui flottait ! Mon dieu, Basile ! Tout ça était trop inquiétant ! Tu te rends compte ? Ce stupide animal a regardé, il était déjà là ! Il a assisté à la mort de ma fille, depuis peut-être des heures ! Et si ça se trouve, il l’a peut-être poussé à se pendre.’ Les mots me manquèrent pour lui exprimer ma surprise et mon effroi devant ces révélations. J’essayai tout de même de me raisonner devant de tels faits. ‘Et ce n’est pas fini, reprit Ann-Camille. Quand j’ai regardé le singe, j’ai eu vraiment très très peur. Et j’ai crié. Et la bête m’a entendu. Elle a tourné ma tête vers moi, puis m’a fixé, droit dans les yeux. Et là, Basile, je te le jure : c’était un regard épouvantable, inexpressif, de vrais yeux démoniaques ! J’ai vu le Mal ! Oui, le Mal, en personne, Basile ! Vraiment, je te le jure… Et donc, j’ai eu encore plus peur... Alors j’ai hurlé encore une fois, et de toutes mes forces, comme… comme dans le film Psycho, tu sais ?... Je pensais que l’animal aurait eu peur, qu’il… qu’il se serait enfui sous mes cris. Mais pas du tout… Toujours en me regardant, il… il a levé son long bras en l’air… Il a attrapé la jambe de ma fille. Et il a commencé à la balancer de droite à gauche, comme… comme si son corps était… devenait le balancier d’un pendule… Et il me fixait toujours avec ses yeux maléfiques !… Et je voyais le corps de ma fille… bringuebalé par ce singe, ce monstre, comme un jouet pour les enfants… C’était épouvantable, Basile, mais je crois qu’il me narguait en faisant ça !...’ Ann-Camille sanglotait en se remémorant ces horreurs. Il fallut quelques minutes de réconfort avant qu’elle ne puisse poursuivre son récit : ‘Et c’est à ce moment que Geert a accouru jusqu’au grenier. Je le voyais… Lui-même n’en croyait pas ses yeux… Mais il est resté immobile, incapable de prendre une initiative… Et j’ai fini par lui hurler dessus… en pleurant, hein… de… de faire quelque chose, de tuer ce singe qui s’amusait avec la dépouille de notre propre fille !... Alors doucement, il a marché vers son singe. Il lui a ensuite mis sa main sur l’épaule. Alors, là, l’animal a arrêté de secouer Louise. Et puis… Et puis… Et puis ils se sont pris dans les bras l’un de l’autre… C’était incroyable, Basile. Incroyable… Il n’a rien fait. J’étais effondrée… Puis il s’est tourné vers moi et m’a crié "Bel naar de politie !... Doch… Doch wacht ‘n beetje vooraf ! " : "Appelle la police, mais attend un peu avant ! "… Mon dieu ! Mais cette sale bête est plus qu’un animal ! Ce n’est pas possible, c’est sûr : le Diable ! Le Diable, Satan en personne !... Basile, tu comprends maintenant pourquoi il fallait que je t’en parle ? C’est terrible ce qui m’arrive. Ce qui nous arrive… – Ann-Camille, c’est… c’est… bégayai-je. C’est terri… – Je n’en pouvais plus, s’efforçait-elle de continuer. Je suis partie avec Bernard, et j’ai tout de suite appelé les urgences. Et puis plus tard, quand ils ont emmené le corps de ma fille, je suis sortie dans le jardin. Et je t’ai vu… Geert n’était pas là, sais-tu pourquoi ? – Je sens que cela a un lien étroit avec sa bestiole, non ? – Oui, exactement. En fait, s’il m’a demandé d’attendre un peu avant d’appeler la police, c’est que la première chose qui lui est venue à l’esprit quand il a découvert la scène du suicide, c’est que les autorités locales découvrent son orang-outang, et qu’ils le lui confisquent ! Alors, il lui a fallu un peu de temps pour cacher son singe dans la cave pour la nuit... Franchement, penser tout de suite à ce macaque alors que sa fille est presque morte sous ses yeux… Geert est fini. Il est passé de l’autre côté…’ « Je m’assis à côté d’elle pour la prendre dans mes bras, et la réconforter. La femme que j’aimais était bafouée par un singe. Quelle absurdité ! m’écriai-je. Je tentai de me raisonner, de trouver un semblant de chose rationnelle dans cette histoire complètement saugrenue, au fond. Après quelques secondes à sécher ses larmes, Ann-Camille se redressa soudain sur sa chaise : ‘ Tu veux que je te dise ? Voilà ce que je pense au plus profond de moi : depuis que Geert est avec ce singe, il a changé, on dirait qu’il est littéralement tombé amoureux ! Oui, amoureux, je sais ce que je dis ! Si tu avais pu les observer toutes ces semaines… Cet animal n’est pas normal. Je suis persuadé que c’est une incarnation du Diable, que Lucifer habite son âme ! En plus, personne ne sait pas vraiment d’où vient cette bête ! Je te jure Basile, j’en ai la profonde conviction : c’est une créature du Diable, une succubus ! Ces démons existent, et ils se sont emparés de l’âme de Geert à travers ce singe, et ont provoqué toutes les catastrophes, les morts qui nous sont arrivés !...’ « Je devins soudainement plus circonspect. Cette femme, que j’aimais sincèrement, commençait à tenir, vous le voyez bien, des propos complètement délirants, sur des choses, en fin de compte, qui sont plus de l’ordre de la superstition et de la croyance infantile, que du propos sensé. Après tout, c’était peut-être normal de péter les plombs lorsqu’on a vécu ce qu’elle vient d’endurer. Puis elle était catholique, et un peu bigote… Elle avait repéré mon air sceptique : ‘Je sais que tu ne me crois pas, Basile, que tu me prends pour une folle, que je raconte des âneries ! me lança violemment Ann-Camille. Mais c’est la stricte vérité ! – Non, je te crois. Vraiment… Mais je pense que nous ferions mieux de rentrer…’ « Je la pris par les épaules, et l’emmener ainsi jusqu’à chez elle. Je ne résistai pas, cette fois-ci, à l’embrasser furtivement, une fois arrivés devant chez elle. C’était un baiser d’enfant, de réconfort, comme… je ne sais pas… comme… comme un père embrasse sa fille pour la consoler, par exemple. Je crois qu’elle comprenait le sens de mon geste : ce n’était qu’un geste de tendresse pure. Elle me quitta sans rien ajouter de plus. « Comment une simple histoire de mari trompé avait-elle pu prendre une tournure aussi tordue ? Le destin, la fatalité, certainement. La brusque et incompréhensible irruption d’un orang-outang coïncidait furieusement avec la survenue de tous ces funestes évènements. Ann-Camille avait peut-être raison : c’est le fait du Mal, l’envoûtement du malin qu’a subi Geert à travers ce singe. L’esprit de ce singe était peut-être la cause de toutes ces tragédies… Mais cela me posait problème : admettre les propos, potentiellement bigots, d’Ann-Camille serait mettre à malle toute la formation scientifique et rationaliste que mes études m’avaient dispensées, et à laquelle j’adhérai avec une foi, un fanatisme même, sans borne. Ce serait de la bêtise pure de ce point de vue-là. Aussi, les jours qui suivirent, mon esprit passa le plus clair de son temps à se déchirer entre les deux plateaux d’un dilemme buridanesque ; partagé entre mon scepticisme naturel, celui qui m’avait hisser jusqu’à la position sociale que j’occupais, et mon envie de croire les propos, même farfelus, d’Ann-Camille. Au fond, en y réfléchissant bien au fil des jours, le second choix n’était, lui, uniquement motivé que par l’amour que je portais à son égard. Il n’était en fait nullement question de renier mes convictions cartésiennes, et de croire ou non aux bondieuseries moyenâgeuses qu’elle me racontait, mais d’apaiser ou non, par l’écoute, la détresse que m’adressait désespérément cette conjointe délaissée par son mari, tout cela à cause d’un singe. Dans quel monde étions-nous ? « Les semaines qui suivirent furent déterminantes : le nombre de coups de fil d’Ann-Camille à mon domicile tripla chaque jour qui passait, et tous les prétextes étaient bons pour ensuite me convier à son mal-être, et cracher sur le comportement de Geert, qu’elle jugeait indécent. C’est d’ailleurs sur ce second point qu’elle insistait lourdement : ses mots se faisaient de plus en plus durs à son égard, lui et son orang-outang étaient devenus inséparables. Et c’est vrai que souvent, de la fenêtre de mon cabinet, j’apercevais ce grand dadais de Geert sortir de sa maison main dans la main, comme s’il partait promener son propre fils, puis revenir tous les deux, quelques heures plus tard, comme… Oui, comme des amoureux. De véritables amoureux : l’un entourant de sa main une épaule rousse, poilu, l’autre ceinturant de son interminable bras les hanches maigres de l’humain. C’en était grotesque et risible. « Mon inaction, et mon manque de réponse face à ses complaintes, lors de ces entretiens téléphoniques exacerba, je le crois, le repli d’Ann-Camille vers la religion. Ou plutôt, c’était une certaine forme de mysticisme et de croyances incohérentes. Tenez, comme exemple, je me souviens d’une conversation particulièrement bizarre. Ann-Camille se plaignait de l’état de la chambre du couple : ‘C’est devenu un vrai bordel notre chambre, Basile ! Les draps sont tous déchirés, la lampe de chevet est cassée, Geert oublie à chaque fois de la remplacer. De toute façon, il ne fait plus rien, il a même démissionné de son poste dans la holding. Il traîne toute la journée avec son singe. Ils me font très peur. L’après-midi, quand je regarde la télé au salon, tous les deux s’enferment dans notre chambre. Et ils y restent tout l’après-midi, jusqu’à la soirée parfois même. Je n’ose pas imaginer ce qu’ils y font. Mon Dieu !... Du sexe avec un animal… Mais tu vois Basile, si effectivement, ils le faisaient, ce n’est pas vraiment le fait qu’il le fasse avec un animal qui me dérange. Non, ce qui me dérange le plus, c’est que Geert fasse ça avec un mâle ! Tu te rends compte de l’horreur ? Et comment pourrait-il le faire ?...’ « C’est à compter de cet instant que je compris que son esprit venait de se soustraire aux sentinelles de la Raison, pour fuir vers des cieux incertains et extravagants. J’aurai pu l’aider, et la pousser à se faire aider psychologiquement. Mais mon travail au cabinet exige des horaires des horaires monstrueux, je ne pouvais m’occuper d’elle maintenant qu’elle n’était plus enceinte. Et puis de toute façon, c’était trop tard. Beaucoup trop tard pour que je prévienne un quelconque collègue psychiatre. Car, tenez-vous bien : pendant deux ou trois jours, je ne reçus plus aucun coup de fil, jusqu’au jour suivant. Je me souviendrai à jamais de cette date : c’était le 21 décembre. Au soir, vers 22h, que je n’avais pas vu, ni avec qui je n’ai parlé depuis ces deux ou trois jours, Ann-Camille s’était enfin décidée à me re-contacter. Seulement, l’appel, ce soir-là, ne fut pas comme les autres, car elle semblait prise d’une violente panique à l’autre bout du fil : ‘Basile ! cria-t-elle en pleurs. Au secours !... Il… il faut que tu viennes à la maison tout de suite ! C’est… C’est le singe de Geert, il… il est en train de nous faire du mal ! J’ai peur ! Nous sommes en danger, viens vite, je t’en supplie !...’ « Mon dieu, ils étaient en danger ! Étrangement, que ce singe leur fasse un jour du mal, cela ne m’avait jamais traversé une seconde l’esprit, tant la complicité entre Geert et son partenaire, certes sauvage, m’avait paru sans faille dès le début. Je décidai alors de me précipiter chez eux à pied, juste après avoir prévenu la police. « J’arrivai très vite aux abords de la demeure des Rijkevoors. Je traversai leur jardin, puis je frappai à la porte criant « Ouvrez ! C’est moi, Basile ! Ouvrez ! ». Mais cet appel resta sans aucune réponse. Bon sang, j’arrivais trop tard !... Je me décidai donc à défoncer cette porte que je pensais verrouillée ; eh bien je n’en eus pas besoin, car elle était déjà ouverte. Nom de dieu, qu’allais-je découvrir ? J’eus un frisson malfaisant en y pensant. La porte, curieusement, grinça lorsque je la poussai. Mais aucun bruit à l’intérieur. Le silence. Une étrange odeur, un peu fraîche, me rappela soudain mes anciennes années d’interne à l’hôpital. La salle de séjour était plongée dans une profonde et désagréable obscurité, et je dus m’avancer vers le canapé pour trouver un interrupteur. J’allumais la lumière. Et là, en face de moi… Ce que la clarté des ampoules me fit apercevoir me flanqua d’une nausée immédiate, doublée d’une image atroce et tenace : en position assise sur un fauteuil, je reconnus la silhouette de Geert, puis son visage qui, à la place de l’œil droit, se trouvait affublé un trou béant entouré de lambeaux de chair pendants. Sa bouche était béante. Le sang avait giclé autour, ses habits en étaient imbibés. L’odeur du sang dans cette pièce, c’est ce qui m’avait rappelé mes années d’interne… Puis je tournai la tête à droite, distinguant l’ombre d’un petit corps, allongé sur le canapé. Oh non !... Je reconnus le petit Bernard, une figure de mort, les yeux grands ouverts, et, surtout, la cage thoracique mutilée, déchiquetée… Mon dieu !... Une partie de ses entrailles se trouvaient sur son bas-ventre et sur le canapé. C’est là que je poussai un hurlement d’effroi, et de dégoût mêlés… Qu’avait donc fait cette bête ? Elle s’était rebellée contre son maître, et, sur un coup de folie, avait trucidé tout les habitants de cette maison ? Et elle traînait peut-être encore dans le coin. Mais je pensais soudainement à Ann-Camille. Où était-elle ? La bête lui avait-elle fait subir le même sort ? « C’est là que, comme par miracle, j’entendis le son de sa voix dans mon dos, et que le soulagement m’envahit. Mais, sans que j’eusse eu le temps de me retourner, je sentais une pression sur mon dos. La pression d’un objet longiligne, creux, et rond. Mais… Mais c’était un canon de fusil !... ‘Ne bouge pas, Basile ! me lança-t-elle avec une autorité inédite. Ne bouge pas, ou je te flingue tout de suite.’ Mais… Mais que lui arrivait-il donc ? C’était moi, Basile ! J’avais répondu à son appel au secours ! Elle me braquait maintenant à bout portant avec une énorme carabine. ‘Annie ! C’est moi Basile !... Je viens te sauver… – Tais-toi, imbécile ! me coupa-t-elle sèchement. Ferme-là !... –…Mais le singe ? Il ne t’a pas fait de mal ! continuai-je. – Ferme-là, ou je t’arrose de plombs ! Tu m’entends ? Il n’y a pas de singe !...’ « Paradoxalement, je n’éprouvais nulle peur à ce moment-là, c’est juste que je comprenais plus rien à cette situation, ou à cette méprise sûrement. J’aurais voulu y mettre fin, à ce malentendu, lui mon montrer mon soulagement de la voir là, vivante, en la serrant bien fort dans mes bras, mais Ann-Camille me força à rester immobile. Doucement, elle fit quelques pas autour, pour, ensuite, se retrouver face à moi, le fusil toujours fermement pointé en ma direction. Ce visage qui se présentait, fermé, crispé, ces yeux malveillants, larmoyants, imbibés d’une haine féroce à mon égard, inimaginable auparavant, commença peu à peu à me terrifier. Elle semblait déterminée. Moi, je tremblais devant ce fusil. Nos regards ne se quittèrent jamais. Quand enfin, elle mit des mots sur ces sanglots : ’Tout ça, Basile, c’est de ta faute ! Tu entends ? C’est de ta faute !... Ces morts dans le salon, si j’ai dû les tuer, c’est à cause de toi ! Ma fille, mon grand fils, tous ces morts, c’est de ta faute aussi, espèce de salaud !... Si nous n’avions jamais été voisins, si je ne t’avais pas rencontré, et si je n’avais pas trompé Geert, rien de tout ça ne serait arrivé ! Le ciel, l’au-delà, la justice divine ne m’aurait jamais punie sans cela Tout est de ta faute ! Tu m’entends, Basile ? Tout est de ta faute !...’ « Je fus effondré par ces violentes accusations, spécialement venant d’une femme que j’avais sincèrement aimée. Non. Non, rien de tout cela ne pouvait être de ma faute !... En tout, pas entièrement… Pour la mort de Louise… Oui, j’étais coupable, je l’ai toujours admis... Mais pas celle de Jerominus, non ! Non, je n’étais pas responsable ! Non ! Bien, sûr que non !... Je finis alors par m’écrouler sur les genoux, éreinté par le poids de la honte, les mains couvrant mon visage. Je pleurai à mon tour. ‘Ce n’est pas ma faute, Annie !... Réfléchis à ce que nous avons vécu !... Range ce fusil, suppliai-je, tu n’es pas dans ton état normal…. Range ce fusil, je t’en prie, ça ne sert à rien… – Oh que si, ça va servir ! Ça va mettre fin au véritable responsable de ce carnage, ce gâchis humain ! Et je vais savourer ma vengeance, crois-moi espèce de salopard !’ « Mes paupières se fermèrent. J’entendis Ann-Camille me mettre en joue. Elle était prête à tirer, mon heure allait sonner. Puis… Et puis… Puis soudain, la délivrance, complètement inattendue : j’entendis frapper à la porte ! Les policiers que j’avais pris le temps d’appeler tout à l’heure, ils étaient là ! C’est eux qui ont fait en sorte que je sois aujourd’hui ici pour vous raconter tout cela ! C’est extraordinaire ce que je leur dois à bougres… » Le docteur s’arrêta, et reprit alors son air pensif habituel. Vivre une telle histoire laisse toujours des séquelles. Mais nous le suppliâmes, moi et ma compagne, de raconter la dénouement de son rocambolesque guet-apens. « Ann-Camille fut surprise ; puis, instantanément, cette surprise se mua en détresse. Je crois qu’elle avait compris que c’était la fin. Elle me fixa de son regard accablant cette fois-ci. Puis, me lança comme un baroud d’honneur à sa propre folie : ‘Tu m’as trahi, Basile. Je croyais que tu m’aimais… Tu m’as trahi, Basile. Tu n’es vraiment qu’un salaud…’ « Et là, tout se passa en un éclair. Devant son refus d’ouvrir la porte, les policiers, finirent par la défoncer à coup de pied. Ann-Camille tourna instantanément son fusil vers eux. Ses longs cheveux noirs, que j’avais aimé humer avec délice, il y a quelques temps, tourbillonnèrent. J’entendis alors deux coups de feu éclater. Quand j’ouvris les yeux, un seul corps gisait. Ses longs cheveux noirs buvaient un liquide visqueux, rouge. Elle était morte. Je la regrettais infiniment. « Deux policiers vinrent me réconforter. Puis une dizaine de minutes après, ce fut toute une armée qui envahirent la demeure des Rijkevoors, charmants voisins, famille maudite, et qui emmenèrent les corps. Quant à moi, je restai prostré, immobile, assis sur une chaise au milieu du salon, indifférent à ce ballet autour. Qu’y avait-il à tirer de cette étrange histoire ? Je me le demande encore. Peut-être qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Guérir quand il est trop tard… Enfin, je ne sais pas… Puis tout à coup, une chose me sortit de ma torpeur : l’orang-outang, où était-il ? Je bondis alors de ma chaise pour me précipiter vers un commissaire : ‘ Monsieur, lui demandai-je, avez-vous trouvé le cadavre d’un singe dans cette maison ? – Un singe dîtes vous ? fit-il d’un ton dubitatif. – Oui, un singe. Enfin… un orang-outang, en fait ! Vous avez fouillé tous les recoins de la maison ? – Monsieur, mes hommes ont fouillé de fond en comble chaque pièce de ce foyer, et, j’en suis désolé, mais il n’y a aucune trace de ce singe… – Mais enfin, persistai-je, vous n’avez pas eu écho de la présence d’un orang-outan dans la région ? Tous les habitants l’ont vu ! – Ecoutez, monsieur, le seul orang-outan de la région que j’ai vu se trouve au zoo de la Barben. Tenez, je vais vous emmener jusqu’à ces messieurs là-bas ; je crois qu’après ce que vous avez vécu, un peu d’aide psychologique n’est pas de trop dans ces-là…’ « Bon sang, mais où était ce foutu singe ? Je ne l’avais tout de même pas rêvé ? Si Ann-Camille ne l’avait pas tué, alors… alors peut-être s’était-il enfui à temps. J’eus quand une impression persistante, bizarre, irrationnelle même, comme si l’existence de cet animal n’avait en fait été qu’un rêve… Et pourtant, j’en étais sur, je l’ai vu… Bref, tout cela pour vous répétez ce que j’ai dit au début : cet histoire sordide, tordue, et presque ridicule, a complètement bouleversé mes convictions cartésiennes. Voilà la fin de mon histoire, chers invités. J’espère ne pas trop vous avoir ennuyé avec mes digressions abondantes. – Pas le moindre du monde, lui répondis-je satisfait. – Oh ! réalisa soudain le docteur Seghdioui. Mais j’ai oublié une chose d’une importance capitale dans ce dénouement ! – Oui, docteur, lança ma compagne avec une certaine soif de curiosité. Il manque une personne dans cette famille. Qu’est donc devenue la petite Annabelle ? Elle a survécu ? – Oui, j’allais en parler. Le commissaire vint me voir après m’avoir envoyé voir le corps médical. Il m’indiqua que ses hommes venaient de retrouver un bébé au premier. Il était sain et sauf et dormait comme un loir : c’était Annabelle. Rien ne lui était arrivé. Les autorités décidèrent de confier l’orpheline aux parents d’Ann-Camille restés à Haarlem, aux Pays-Bas. Inutile de vous décrire l’intensité de leur souffrance lorsqu’ils apprirent la mort de leur unique fille, c’était littéralement indescriptible. Ils élevèrent du mieux qu’ils purent la petite Annabelle, qui ― est-ce dans les gènes ?― retourna dans son pays natal, la France, effectuer de brillantes études de médecine. Ses parents l’auraient souhaité, je le pense. – Mais qu’est-elle devenue exactement ? insista ma compagne avec bienveillance. Elle exerce déjà ? Et où vit-elle ? – Ah ! Vous aimeriez le savoir ? Je peux vous dire qu’elle à vingt-cinq ans, qu’elle est devenue médecin généraliste, et qu’elle exerce du côté d’Avignon. – C’est donc une de vos collègues ! s’enthousiasma-t-elle. La côtoyez-vous ? » Un sourire mutin envahit alors le visage du Docteur Seghdioui. Il se tourna alors vers sa femme : « Cette histoire date d’il y a vingt-cinq ans exactement. C’est l’âge de ma femme. Quand je l’ai vue, j’en suis tombé instantanément amoureux Grâce à son irrésistible air à la Louise Brooks, c’est sa mère toute crachée. J’ai déplacé mon ancien cabinet de gynécologie à Avignon pour la suivre, et parce que cette demeure devait accueillir une personne de plus. Annabelle et moi, nous sommes mariés il y a deux ans ; et Patricia est née il y a six mois. Elle dort d’ailleurs en ce moment-même là-haut, au premier. C’est un ange. » Elle avait donc vingt-cinq ans comme il me semblait. Son sourire naturel, qu’elle arborait continuellement le long de cette soirée, dénotait d’une gaieté incessante. Une grande femme. Ça alors, je ne l’aurais jamais deviné. Je me tournai vers ma compagne pour lui faire part de mon étonnement, mais je vis que son visage avait soudain changé. Une sorte de malaise grave habitait maintenant les traits de son visage. J’eus la désagréable impression, qu’après ces révélations, mon épouse fut comme prise d’une soudaine nausée.
FIN
8月1日 Le Singe (3ème partie)
Ndla : Voici la troisième et avant-dernière partie du récit "Le Singe". L'épilogue est à venir dans les prochains jours, et je sais que vous en piaffez tous d'impatience. La fin est proche les amis ;-)
Le docteur échangea un long regard attristé, empli de compassion, avec son épouse. Puis il reprit : « C’était émouvant. Les Rijkevoors repartirent tous à Haarlem en ce mois d’août funeste, pour l’enterrement de leur fils, ils reviendraient dans trois semaines, en septembre, pour la rentrée scolaire de leurs enfants. Leur attachement à mon égard fut tel qu’ils me proposèrent d’y assister avec eux. Mais je dus refuser, malgré toute ma peine sincère, ne me voyant pas être aux funérailles d’une personne dont le visage poupin ne m’était apparu qu’en photo. Geert refusa de me confier son quadrumane, il partirait tous en voiture cette fois pour ne pas rencontrer de problème à l’aéroport pour embarquer l’animal sauvage avec eux. Ceci eut le dont d’énerver Ann-Camille, que je vis fulminer avant le départ, reprochant à son mari qu’un trajet sur la route, en plus d’être interminable, serait amplement plus fatigant, non seulement pour eux-mêmes, mais pire, pour un nourrisson de moins d’un mois. Mais étrangement, Geert, le patriarche, le chef qui prenait les décisions, esquiva toutes ces récriminations par un silence entêté. Le placement de son singe dans la voiture semblait le soucier plus que tout. Il lui fallait de l’espace, du confort, et, surtout, qu’il puisse être près de la fenêtre pour apprécier le paysage français lorsqu’ils rouleraient. Décision fut donc prise de blackbouler son épouse de la place du mort, vers les sièges à l’arrière, avec bambins et bébé. Je pus m’entretenir quelques minutes avec Ann-Camille avant qu’ils ne partent tous. ‘Geert n’est plus le même depuis qu’il a rencontré ce singe, me murmura-t-elle avec la petite Annabelle dans les bras. Il ne fait plus attention à rien. On dirait qu’il n’y a plus que cet animal qui compte maintenant. Il s’est plus occupé de lui que de notre bébé. Et je ne te parle même pas de moi. – Tu sais… dis-je en cherchant vaguement des paroles réconfortantes. Avec la mort de Jerominus… Je crois qu’il faut lui laisser le temps… Cet animal… c’est peut-être juste un objet sur lequel il… il transfert les angoisses qu’il ressent pour la petite…’ « Ann-Camille me fit de gros yeux, me jeta un regard perplexe, dubitatif, comme si j’eus dit une énorme ânerie. Ce que j’avais fait. Bien évidemment, moi-même, je ne croyais pas à cette analyse psychologique, d’une finesse digne d’une cartomancienne éméchée, et que je tentais maladroitement de lui faire gober. C’est idiot, mais on a souvent tendance à penser que les étrangers que l’on côtoie, et qui ne parlent pas le même français que vous, vous font une confiance aveugle, vous mettent au rang de guide, d’éminent ambassadeur de votre culture, et que, de la sorte, ils se contenteront de ce que vous leur raconterez, sans sourciller, même lorsque vous remarquez qu’ils n’y ont visiblement rien compris. Pour ma part, c’est un vieux réflexe imbécile : dès que je vois une personne qui ne maîtrise pas le français comme moi, j’ai tendance à la classer dans le tiroir ‘manipulable’. Naïvement, l’idiot que je suis associe l’intelligence à la maîtrise d’une langue. « Ma vie reprit donc un cours à peu près normal. Ces trois semaines furent plutôt sobres, solitaires, et promptes au repos les derniers jours. Je passai mes dix premiers au cabinet de gynécologie, très occupé par mes consultations, et surtout, les accouchements. Saviez-vous que le mois d’août est très propice aux accouchements ? La région du nord Vaucluse ne faisait pas exception à la règle. Les natifs du Lion déferlèrent en un nombre exceptionnel cette année-là ! Enfin, si mes souvenirs sont bons… En tout cas, quoiqu’il en fût, il y a une chose dont je suis certain : c’est que cette décade passa aussi rapidement qu’un éclair. Il ne resta déjà plus que dix jours avant que les Rijkevoors ne revienne. Je décidai alors de prendre mes congés et de partir en vacances. Mais, me direz-vous, n’étais-je pas déjà en vacances depuis mon arrivée dans ce coin de France choyé par Hélios ? Certes. Mais il fallut que je me dégage de l’atmosphère de travail de ma maison pendant quelques temps. Je pris donc l’avion pour le Portugal, ce pays pauvre qui venait récemment de se propulser en jeune démocratie, chez des amis neurologues, des anciens camarades de promo installés là-bas depuis 1975, dans une superbe villa qu’ils avaient fait construire au bord de l’Atlantique, dans la région Alentejo. Je n’aurai qu’un seul mot pour décrire ce séjour : fabuleux. C’est simple, il ne pouvait y avoir autres mots. La beauté du ciel, le climat où se marie à merveille la chaleur et le soleil de la méditerranée et la douceur reposante de l’Océan, les paysages envoûtants de la côte portugaise, tout concorda pour que mon repos se déroula aussi vite que mes précédentes journée de travail. Tout y est d’une beauté ahurissante. Quel choc !... Pardon de m’extasier avec une nostalgie aussi obscène, mais l’amoureux des paysages agrestes que je suis éructe souvent ses souvenirs de manière inopinée. » Ce trait d’humour provoqua instantanément un grand rire chez ma femme et moi. Le docteur nous fit un sourire bouffon et clownesque. Il avait beaucoup de recul, c’était un homme extraordinaire. « Je revins ici, tout joyeux et reposé. Ils revinrent, eux, deux jours après, les mines défaites, les yeux encore rougis par le chagrin et le deuil. Jamais ne me suis-je senti aussi embarrassé de ne savoir quoi dire à des gens dans la tourmente. Moi-même n’avais-je onques eu à déplorer la perte soudaine d’un proche. Bien sûr je partageais leur peine, mais… Comment dire ?... Pas autant qu’eux… En fait, en y repensant aujourd’hui, je crois bien qu’en réalité, je m’en foutais éperdument… C’est triste à dire, mais c’est une vérité que je me dois d’admettre après toutes ces années : ma tristesse apparente à cette époque n’était que pur mimétisme. Je n’avais encore que trente-trois ans, aucun enfant, et la vie devant moi : je n’aurais jamais pu réellement comprendre, et même ressentir leur douleur. Et puis, à quoi bon ?... Ainsi, ma seule manière de compatir à la peine de cette famille, et par-dessus tout à celle de cette femme que je continuais d’adorer, fut de les aidait à décharger leurs affaires, et ce, dans un silence de recueillement. Certes, ce n’était pas grand-chose, mais j’en fis plus que certain. Et en effet, un détail eut la fâcheuse vertu de quelque peu m’ulcérer : le comportement de Geert. Celui-ci nous regarda, tout le long, porter toutes les valises en caressant doucereusement son singe, sans qu’aucun autre membre de la famille ne bronchât. Il me sembla alors que quelque chose d’indicible, une sorte de liant qui s’était aggloméré entre eux pour les réunir chaleureusement à la naissance de la petite dernière avait littéralement fondu pendant leur séjour en terre natale. Louise me parut la plus inquiétante : son air amorphe me rappela celui de ses plus sombres heures, lorsque je la voyais dans sa chambre, complètement stone, à la suite d’une prise de LSD. Je n’osai pas en alerter les deux autorités de cette famille, tant l’ambiance y était pesante. D’ailleurs, je pense que ces deux autorités-là furent eux-mêmes dépassés par les évènements : Ann-Camille et Geert se réfugiaient dans un mutisme angoissant en ne s’occupant plus que, pour l’une de son bébé, l’autre de son animal sauvage. J’eus devant moi, littéralement, la vision obscène des prémices de la dégénérescence d’une famille bienheureuse ; une famille que, jadis, j’avais vu fendre, d’une proue gaie et radieuse, les écumes limpides du bonheur. Ne serait-ce qu’en apparence… Enfin… en apparence, parce que je fus le seul à voir que leur fille allait déjà très mal depuis le début…» Le docteur Seghdioui interrompit subitement son récit, et se redressa sur sa chaise. Le regard se fit soudain terne. Il nous fixa d’un air sérieux, comme jamais auparavant je ne le vis. On sentit dès lors que ses prochaines paroles seraient de l’ordre de la confession, portées par le souffle de la repentance. La voix se fit chevrotante : « Pourtant, Dieu sait que j’aurai dû les prévenir tout de suite que leur fille allait très mal ! Et même, insister durement, ou m’occuper moi-même de son cas… Vous n’avez point idée à quel point ce regret me hante depuis vingt-cinq ans. Jamais me ne le pardonnerai-je !... Vous allez être, si l’on excepte ma femme, les premières personnes à entendre les déballages du lâche que j’ai été. Je ne me rappelle plus très bien combien de temps après leur retour cela recommença, mais Ann-Camille ne tarda des semaines avant de m’assaillir de coups de fil, et même de demandes d’entrevue. Elle eut très vite besoin d’une personne à son écoute, compte tenu des nouvelles et étranges priorités affectives de son mari. Et moi, donc, je l’écoutais… Ce n’était pas tant ses complaintes interminables, ses reproches inflexibles envers son mari, ou les principes d’éducation à donner à leur nouvelle fille qui m’intéressaient pendant ces entrevues, mais plutôt la précieuse et unique perspective de pouvoir renouer les mêmes liens, la même complicité qui, auparavant, nous animait l’un l’autre durant l’absence de Geert. Bien sûr, je n’avais plus rien à espérer quant aux aspects charnels de nos rencontres… Eh bien tant pis, qu’il en fut ainsi ! Elle comptait encore plus que tout. Plus que tout et… plus que l’état préoccupant de Louise, sa propre fille… Je me souviens très bien, c’était au téléphone. Ann-Camille se plaignait inlassablement du comportement trop proche de Geert avec son animal et qui, cette fois-là, commençait à faire le tour du village, et mêmes ceux alentours. Ils ne se cachaient plus, et plusieurs fois, me dit-elle, ils avaient été aperçus se baladant tous les deux sur plusieurs marchés de la région, main dans la main. Elle redoutait, plus que tout autre malheur, celui de la rumeur, qui les discréditerait irrésistiblement ; eux, les seuls étrangers du coin, à l’époque, à qui, c’était certain, l’on ne pardonnerait pas le moindre écart fait à la discrétion intégrationniste que les autochtones, implicitement, exigeaient de la part de ceux qu’ils considéraient encore comme des visiteurs. Je me souviens très exactement de la scène. C’était le soir. Au téléphone, elle me disait : ‘Tu sais, j’ai vraiment honte de lui, je n’arrive pas à lui parler…’, avant d’être subitement interrompue par le petit Bernard, pris d’une panique inhabituelle. Je l’entendais s’affoler et pleurnicher ‘Maman ! Maman !’ Elle s’excusa de devoir raccrocher. Cela sembla sérieux. » Il arrêta soudain son récit. Après un silence déconcertant d’une trentaine de seconde, le médecin dut rassembler ses forces pour continuer. « Quelques minutes après ce coup de fil, je vis un défilé morbide parader dans mon voisinage : des pompiers, des policiers, des ambulanciers passaient à grand renforts de sirènes devant mon cabinet, et se dirigèrent vers la grande demeure au pied de la colline… Cette maison maudite qui appartenaient aux Rijkevoors. Instantanément, je pensai à leur fille Louise, j’avais eu un pressentiment funeste, et je courais, n’ayant pas eu le temps de me changer, en pyjama jusqu’à chez eux. J’arrivais devant leur jardin, un peu essoufflé ; et là, devant moi, j’eus en spectacle une scène d’horreur, que pourtant, un homme du corps médical comme moi, était habitué à voir. Mais cette fois-ci, je tombais sur mes genoux, en me tenant la tête. Les brancardiers emportaient un corps inanimé vers l’ambulance. Ils l’avaient recouvert d’une couverture grise, un peu hâtivement, car on voyait encore la longue chevelure bouclée, châtain, et une partie du front dépasser. C’était le cadavre de Louise, je la reconnus tout de suite… Puis j’ai pleuré. J’ai pleuré comme si c’était ma propre fille qu’on emmenait… » Le désinvolte et joyeux médecin qui nous avait accueillis en début de soirée n’était plus. Ses yeux humides, certainement alourdis par la pudeur, se baissèrent. « Nous pouvons en rester là, docteur, si vous voulez, proposai-je alors. Nous avons passé une excellente soirée avec… – Non, non, je vous en prie, restez ! se rasséréna-t-il d’un coup. Si je suis dans l’état que vous me voyez, c’est que cette histoire compte beaucoup pour moi. – Justement, nous avons l’impression qu’en continuant à vous la faire raconter, nous deviendrions de véritables tortionnaires envers vous. – Allons, allons, ce serait plutôt moi le tortionnaire d’avoir à vous faire subir mes écarts émotionnels ! Mais ne vous en faîtes pas, notre torture à tous est bientôt finie, fit-il en retrouvant le sourire. J’ai besoin de terminer cette histoire, et que des gens l’entendent. Une question de paix intérieure. » Ma compagne et moi acquiesçâmes de la tête, impatients que nous étions d’en connaître le fin mot.
A suivre... 7月13日 Les Oeillets (2ème partie)Ndla : La saga de notre aristocrate normand aux valeurs éculées continue. Finalement, les thèmes abordés y seront si riches, variés, et partiront tellement tous azimuts que cette histoire ne pourra pas se limiter au cadre d'une nouvelle, ou même d'une novelette, mais prendra carrément le volume et la forme d'un roman. Ce sera un truc avec une fin émouvante, cynique, et digne de ce nom ! Eh oui, chers lecteurs, sachez que malgré le désordre affectivo-intellectuel qui me secoue l'esprit depuis quelques mois, cette histoire sera un projet ambitieux bouclé d'ici la fin de l'année. D'ailleurs, je ne publierai pas dans cette espace la totalité des chapitres pour des raisons évidentes de confidentialité. N'est-ce pas ? ;-)
II
De La Gauterie, devant les portiques d’entrée de la gare de Caen, attendait l’employé de l’agence d’intérim paneuropéenne, Europ’rim, laquelle lui avait fourni toute la main-d’œuvre qu’il allait devoir accueillir. Celui-ci devait le briefer, avec une courtoisie toute commerciale, sur l’organisation concrète de leur séjour, deux semaines en tout. Il s’était adossé sur le vitrage, à côté des portes automatiques, et semblait prendre consciemment une pose faussement négligée : le menton haut, les mains dans les poches, le pied droit relevé, appuyé contre le plexiglas. En ce premier samedi d’avril, une marée rutilante de rayons lumineux aiguayait agréablement la saleté des lieux, de cette chaussée garnie, sous un soleil généreux, de mégots et de gobelets broyés. Ce temps changeait des saucées habituelles. Ses grosses et dispendieuses Ray Ban Wayfarer noires ne lui parurent point excessives en cette lumineuse occasion, si rare dans la région ; car quelques candelas en trop provoquaient impunément un plissement exagéré des yeux, faisaient une frisure infâme de la peau des tempes, le forçaient à retrousser mécaniquement son nez aquilin ; ce qui lui enlevait alors tout panache, en affublant un air crétin à son visage allongé, qu’il fallait alors masquer sous ces énormes verres fumées. Ses cheveux noirs, savamment mis en bataille, ses joues creuses, comme sillonnées par les affres de sa jeune existence, et qui lui sculptaient une moue boudeuse, se chargeaient de muer ce moment d’attente, d’une platitude extrême, en brillante diapositive de figure sous-dandyesque, en train de combler son angoisse du vide actanciel par des poses, des artifices péteux de mirliflore. Une silhouette chétive sortit soudain d’une grosse berline blanche, garée à une dizaine de mètre. L’individu se dirigea vers l’entrée de la gare d’un pas dur et autoritaire, et on put peu à peu percevoir une large mèche châtain masquant sommairement un crâne dégarni. De La Gauterie fut frappé par son aspect poupin et son élégance, malgré la calvitie précoce et la petite taille du bonhomme : le costume bleu marine, comme le sien, se cintrait ad hoc pour modeler son corps fluet de manière harmonieuse. Cela ressemblait furieusement à du Hedi Slimane. L’homme s’arrêta devant la zone de dépose minute, regarda autour de lui, les sourcils froncés, l’esprit soucieux, semblant chercher quelqu’un. Il a une grosse montre en argent au poignet, remarqua le baron. Le bracelet est en argent aussi. Ou alors, c’est du fer blanc. Non, c’est bien de l’argent : elle a l’air lourde, et ne brille pas de manière ostentatoire au soleil. C’est une Richard Mille. Je vois que Monsieur est connaisseur… Le regard du petit coquet s’arrêta sur De La Gauterie. Il sembla avoir trouvé son homme, puis fit un pas vers le baron. « Excusez-moi monsieur, commença-t-il, je cherche monsieur Etienne Nehoult. - Nehoult de La Gauterie, lui-même. - Enchanté. Michel Bodard-Lachaud, de l’agence EUROP’RIM, fit-il sans même un sourire. Je suis chargé de vous accompagner et de répondre à vos questions concernant nos intérimaires, je peux servir aussi d’intermédiaire entre nos travailleurs et vous, je connais quelques mots en polonais et en roumain et j’espère que vous avez préparé des questions car je ne serai présent que ce premier jour. » Il sortit sa phrase d’un seul trait, extrêmement vite. De La Gauterie se sentit presque agressé par la tonalité froide et mécanique de ce discours, vomi avec une rapidité si prodigieuse, qu’on ne pouvait, au mieux, qu’en retenir le début et la fin. Quel sagouin, pensa-t-il. Une telle classe, ruinée par un vocabulaire et une diction de charognard. « Eh bien, en ce qui concerne mes questions, répondit le baron avec un sourire faussement naïf, j’en ai une qui me vient de la plus haute autorité existante : ma femme. Combien seront-ils exactement, ces intérimaires ? - C’est vous-même qui les avez sollicités, monsieur, vous devriez le savoir, rétorqua-t-il sèchement. L’agence m’a envoyé ici pour accueillir onze intérimaires dont neuf spécialistes en travaux d’intérieur, cinq Polonais, quatre Roumains et deux Bulgares incluant selon le devis que j’ai sous les yeux, deux carreleurs, deux jardiniers, deux peintres en bâtiment, un plombier, un électricien, un contremaître bilingue ― et je vous fais noter que c’est très rare d’en avoir un bilingue ― pour superviser le tout, ainsi que deux mains d’oeuvre. » Le débit hystérique du petit chauve laissa De La Gauterie perplexe. Il ne saisit que la première phrase cette fois-ci, et le mot bilingue, qui le frappa sans raison. Mais pourquoi me parle-t-il de la sorte, cet homoncule hautain ? Zut à la fin ! Premièrement, fulminait intérieurement le baron, ce n’était pas moi, mais mes beaux-parents qui les ont sollicités, et secondement, qu’il s’exprime plus clairement, le saligaud ! Prend-il son souffle lorsqu’il baragouine ? S’entraînait-il pour un hypothétique championnat d’apnée à l’air libre ? De La Gauterie sortit alors de manière automatique le seul mot entier qu’il déchiffra. - Bilingue, vous dîtes ? - Oui, le contremaître est bilingue. C’est bien pratique. Bilingue polonais – anglais, monsieur La Gauterie.» Effectivement, polonais - anglais, c’était bien pratique pour quelqu’un qui n’avait jamais entendu un mot de polonais, et dont les capacités en langue anglaises se réduisaient à celles de prononcer, avec un accent prodigieusement français, son nom et son prénom. Le bilinguisme du monsieur le contremaître lui faisait donc une sacrée belle jambe. « Comme il est écrit dans le contrat, reprit le petit homme, en échange d’une remise de 15% sur le devis total c’est vous qui vous chargez de les héberger, vous êtes au courant ? - Oui, oui, bien sûr. Le château de La Fausillière possède une dépendance, il y aura assez de lits je pense. - Ah oui… j’oubliais : je suis aussi là pour m’assurer des conditions de logements de notre main-d’œuvre. Vous savez, ça n’est pas grave s’il n’y en a pas assez. Ces gens-là ne sont pas très regardants et peuvent dormir dans des duvets ou chacun leur tour sur un lit commun. Entre vous et moi, je crois qu’ils ne sont pas comme nous, ou du moins que nous ne sommes plus comme eux. Nous avons perdu tout sens du sacrifice dans le travail alors qu’eux sont prêts à se saigner aux quatre veines pour nourrir les leurs quand nous, préférons largement nous rabaisser à mendier à genoux sur le trottoir pour trois bouts de pain. L’opulence et le confort ont annihilé les désirs de réussite. Les désirs tout court peut-être. C’est triste à dire, je le déplore autant que vous mais notre société a besoin de ces gens-là. Des gens qui ont le désir de réussir » De La Gauterie n’y comprenait décidément pas grand-chose, à cette marmelade sonore. Il lui sembla qu’avec le mot « société », qu’il venait vaguement de distinguer, ce type ajoutait maintenant un contenu politique dans son message. Il pensa qu’il le laisserait se débrouiller avec les parents Nozieux tout à l’heure, et répondit alors par un truchement de tête hasardeux, qui brandissait une mine sérieuse. Le petit homme lui fit enfin un grand sourire, puis lui lança : « Alors je ne vous conseillerai qu’une chose : profitez-en ! Le prix de nos services est imbattable grâce à eux. Par contre, les dépassement de jours de travail vous seront facturés 15% au-dessus du SMIC horaire.» Il était à présent 11h15. Le type de l’agence pressa De La Gauterie pour entrer dans la gare : le Corail Intercité en provenance de Paris devait arriver dans huit minutes maintenant. Mais en levant les yeux sur le tableau d’arrivée des trains, celui des travailleurs étrangers venait d’être infligé de trente minutes de retard. Le baron se para soudain d’une grimace désenchantée à l’idée de tuer tout ce temps, en compagnie de ce personnage pris d’un début de cyclothymie. Ce dernier lui fit signe d’aller attendre au bord du quai avec lui, à l’extérieur. De La Gauterie suivit à contrecoeur, commençait d’angoisser face à l’idée de supporter le blabla horripilant de cet inconnu. Il refusa une cigarette de sa part, comme un geste véhément de rébellion. Le jeune employé engagea alors la conversation comme par courtoisie forcée. Son discours prenait un débit étonnamment plus sain et spontané : « Dîtes-moi, monsieur Nehoult, il paraît que vous êtes d’extraction nobiliaire… C’est ça ? Vous avez des titres ? - Euh… oui, oui, fit-il surpris » Il avait bien de la chance, ce petit bonhomme : s’il y avait bien un sujet sur lequel De La Gauterie pouvait être intarissable, c’était sur lui-même et son histoire familiale. « Ma famille est issue d’une très vieille lignée de la noblesse d’épée, reprit-il, vous savez ce que cela signifie, oui ? Celle qui s’est distinguée par des faits d’arme, la plus prestigieuse des noblesses. C’est une des rares lignée qui ne se soient pas éteintes au XVème siècle. - Ah... Vous avez des titres, alors ? - Oui, oui, bien sûr, et pas qu’un seul, je dois vous avouer. Si vous voulez tout savoir, cela a commencé fin XIIème siècle. Selon la légende familiale, nous descendons tous de Gervald le Breton, un militaire fort habile à cheval, immigré d’Angleterre. Celui-ci s’était brillamment illustré durant la troisième Croisade, en 1191 exactement, où on l’envoya, dans une sorte de mission suicide déguisé, à la rescousse du fils cadet de Bohémond III d’Antioche, Bernard de Tyr, retenu.prisonnier dans les geôles de Saladin, à l’intérieur d’une forteresse, près de Naplouse, si je me souviens bien de ce que Papa m’a dit... Pour mener à bien cette périlleuse tâche, il eut la malicieuse idée de se travestir en jeune moine un peu niais, venu donner les saints sacrements chrétiens, juste avant l’exécution, à ce prestigieux prisonnier. Les geôliers musulmans furent, malheur pour eux, assez naïfs pour laisser pénétrer dans l’enceinte ce clerc aux chattemites airs inoffensifs ; car le bougre, tout rusé qu’il fut, réussit à dissimuler sous son froc monastique pas moins d’un arsenal de vingt kilos ! Figurez-vous : deux côtes de maille, trois cimeterres attachés à la taille, un vieux scramasaxe fixé habilement au dos, un poignard espagnol noué à la ceinture, six dagues turcs (des yatagans) superposées sur chacune des cuisses, et, enfoui dans sa capuche de franciscain, un lance-pierre en acier, tout cela sous une vulgaire robe de bure ! Impressionnant, non ? Gervald, armé jusqu’aux dents, entra dans la cellule de l’otage, lui donna la moitié de son attirail en guise de saints sacrements, puis sortirent tous deux pour prendre par surprise les gardes, et les égorger vaillamment. Ils écumèrent ensuite les couloirs, tels des ménechmes fous furieux avides de sang, pour massacrer le moindre Sarrazin à portée de lame, éventrer tout mahométan dont le seul tort fut de les croiser, décapiter chaque infidèle qui avait le malheur de faire dépasser de son corps, sa tête. Quand finalement, ils parvinrent à faire baisser le pont-levis et remonter la herse : ce fut le signal, pour qu’une centaine de croisés déchaînés, embusqués à l’extérieur depuis des heures, se ruent et envahissent la forteresse, déjà déchargée, grâce à ces deux gaillards, de la moitié de sa population de départ. Imaginez, ce fut une véritable boucherie ! On raconte même que des rivières de sang se déversaient littéralement des meurtrières et des fissures de la pierre. « Et lorsqu’ils en finirent tous avec la forteresse, ces mêmes croisés, comme des cavaliers de l’Apocalypse déferlant par centaines, s’attaquèrent aux villages alentours, faisant, là, un carnage historique. Gervald, alors, profita de ces bacchanales sanguinaires pour enlever une jeune Maure fort à son goût, dont il avait violé, puis étranglé la mère. Il ramena cette jeune levantine en terres normandes. Puis il l’épousa, une fois que celle-ci consentit, non sans mal, à se convertir au christianisme, et se faire baptiser Béatrice. Ce qui signifie que j’ai du sang arabe dans mes veines, le croiriez-vous ?... Mon aïeul obtint alors, pour ces glorieux faits d’arme en Terre Sainte, la baronnie du Mesnil-Auzouf, et il fut donc honoré du titre de baron par Philippe Auguste lui-même. Puis nous avons traversé les flots impétueux de l’Histoire : la Guerre de cent ans ne nous affecta guère, nous avions toujours entretenu une bonne relation avec les paysans du coin. Et leur soutien, combiné à une collaboration intelligente avec l’ennemi anglais, permit de ne pas nous faire confisquer notre territoire. Et encore plus tard, en 1616, Jean Nehoult reçut le titre de comte de La Gauterie, pour avoir brillamment servi au sein du Conseil des finances, et apposa celui-ci au nom de Nehoult. D’où mon nom complet : Nehoult de La Gauterie. C’est de cette époque que date la construction du château de La Fausillière que vous verrez tout à l’heure. Puis son fils acheta, par la suite, juste après la Révolte des Nu-pieds, durant laquelle, au passage, il cacha héroïquement des paysans recherchés par les dragons du Roi, le petit comté de Cauvicourt afin d’unifier des terres dispersées. - Ah… fit le petit homme incrédule. Et vous, vous êtes quoi ? - Je possède les trois titres. Ceux-ci ne se sont jamais dispersés malgré tous ces remous, Dieu merci ! Mais initialement, j’ai hérité du titre de Baron du Mesnil-Auzouf et de Comte de La Gauterie par la mort de mon père. - Ah… Toutes mes condoléances… - Merci. Mon frère cadet, Gilles, Comte de Cauvicourt, m’a laissé son titre que Papa lui avait légué de manière exceptionnelle sur son testament. Il est parti s’installer aux Etats-Unis, l’année dernière. Vous savez pour travailler où ? Dans le temple du grand capital : Wall Street. » - Et vous, vous faîtes quoi ? - J’ai repris le patrimoine immobilier de mes parents, que je continue de gérer, louer, retaper, etc. Ca marche plutôt bien, le bocage a toujours été très en vogue. Je vis de mes rentes, comme au bon vieux temps… » Bodard-Lachaud fit un début de grimace. Ce devait être à cause du mot « rente ». Après un léger instant, il reprit : « Mais au fait, comment est-ce que je dois vous appeler ? Monsieur ? Monsieur le comte ? Monsieur le baron ? Monseigneur ? - Ma femme m’appelle De La Gauterie… Oui, c’est une manière bizarre d’appeler son conjoint, mais c’est un truc entre elle et moi. Ce petit surnom cristallise toute notre complicité, à dire vrai : mélange de respect, de légère taquinerie, et d’admiration. Pourtant, elle fait une erreur grammaticale en m’appelant de la sorte, car La Gauterie aurait été plus approprié. Mais elle trouve que la double particule sonne très… pittoresque, dirons-nous. Ce « De » symbolise beaucoup de choses intimes. Mais c’est vraiment un truc entre elle et moi. - Et moi, je vous appelle comment alors ? lança le représentant avec un brin de malice. - Eh bien… fit-il non sans un léger sourire. Monseigneur serait bien à propos, cher monsieur. Mais Etienne suffira pour vous… » La voix féminine préenregistrée de la SNCF interrompit brutalement leur discussion, et annonça l’arrivée imminente du train des intérimaires. Tous les regards se focalisèrent alors sur l’extrémité droit du quai. On put apercevoir, au fond, une légère pastille sombre, qui, dans la perspective, grossissait au fur et à mesure que le rail, à cheval sur la ligne de fuite, s’approchait. De La Gauterie, soudain, sentit une désagréable sensation d’angoisse l’envahir : il commençait subitement à douter du bien-fondé de sa bonne idée, celle, benoîte, d’héberger onze inconnus, étrangers de surcroît, chez lui, dans sa luxueuse demeure, où vit en plus une très jolie femme, la sienne en l’occurrence, continuellement malade. N’importe quoi, et par-dessus tout le pire, pourrait alors arriver. Mais était-il encore temps de reculer ? Non, bien entendu. L’affaire fut donc très vite pliée… Le train, accompagné de la fanfare métallique assourdissante que ne connaissent que trop bien les habitués du transport ferroviaire, ralentissait devant des quais bondés, pour s’arrêter en un long crissement encore plus assourdissant. Les roues raclant contre les rails firent une série de grincements, décidément insupportables, même pour le client le plus aguerri de la SNCF. Le petit homme sortit alors un panneau blanc sur lequel était inscrit le nom de l’agence, EUROP’RIM. Il tendit le bras bien haut. Du moins, du plus haut qu’il put. Les portes des voitures s’ouvrirent toutes en même temps, dégurgitant, tant ils étaient nombreux, des dégueulis de voyageurs anonymes, de touristes en mal de verdure, d’étudiants aigris en week-end chez leur parents, de vagabonds alcoolisés trimballant des chiens hideux et massifs. Tout ce beau monde croisait, sans égard aucun, les passagers suivants, en piquet, prêts à monter. Cet agglutinement humain se morcelait ensuite, pour grouiller de partout sur le quai, comme une armée de poux excités sur un scalpe longtemps négligé, traînant des valises dix fois trop volumineuses. C’est au milieu de cette cohorte ambulante et hétéroclite se cachaient donc nos amis travailleurs étrangers. Le demi-chauve leva le bras encore plus haut. De La Gauterie eut envie de lui venir en aide, en lui faisant profiter de sa grande taille. Mais il aperçut soudain une dizaine de types, tous très mal rasés, très mal coiffés, et portant des salopettes bleues tel de simples pantalons, les bretelles nouées à la taille ; ce qui laissait apparaître des pulls d’une autre époque, informes et bigarrés, à motifs géométriques, se diriger vers lui. Il les prit d’abord pour des va-nu-pieds dotés d’un je-ne-sais-quoi de slave. Le côté bohémien des vêtements certainement. Mais il se rassura très vite lorsque l’un d’entre eux, un brun très maigre, barbu, serra la main de l’agent d’EUROP’RIM. « C’est étrange, pensa De La Gauterie, mais avec ces pulls ringards, j’avais plutôt cru qu’ils fussent ukrainiens… » Le brun très maigre et barbu vint ensuite lui serrer à son tour la main, balbutia quelques mots issus du français limité aux salutations d’usage. On ne distinguait pas très bien le mot bonjour, mais ce fut tout de même charmant. L’ouvrier se présenta en anglais, disait qu’il s’appelait Otto, et que sa famille résidait à Krakow. Ah oui, comprit soudain De La Gauterie, c’est Cracovie en français ! Il voulut être poli et prendre le temps de serrer la main de chacun des étrangers derrière, seulement, Michel Bodard-Lachaud d’Europ’rim l’en empêcha, et ordonna, de sa voix redevenue autoritaire, qu’on ne perdit pas une minute de plus pour conduire tout ce joli monde vers la voiture. Il se proposa même pour transporter les éventuels surplus de bagages qui n’entreraient pas dans le coffre du van de location, mais, curieusement, les intérimaires furent si peu chargés en affaires pour un séjour de deux semaines, qu’il n’y en eut pas le besoin. Ces gens-là vivent décidément dans une sobriété extraordinaire.
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Tous purent prendre place dans le grand van Volkswagen avec leurs bagages, lesquels se limitaient à des gros sacs Adidas assez peu remplis, et posés sur leurs genoux. Bodard-Lachaud suivait, seul, derrière, dans sa grosse berline blanche. Les dix ouvriers, fatigués de leur long voyage, s’assirent, ou plutôt, s’affalèrent, sur les sièges à l’arrière. Rien ne semblait distinguer les Polonais des Roumains, les Roumains des Bulgares, les Bulgares des Polonais. Si l’on jetait ne serait-ce qu’un fugitif coup d’œil sur cette masse d’étrangers avachis, aux regards flapis, aux barbes brunes cracra, désertées des lames rédemptrices par plusieurs jours de voyage, ils ne pouvaient, pour De La Gauterie, appartenir qu’à une seule et unique nation : la Cradinguie, nation damnée des pouilleux. Une persistante odeur suspecte, exhalant fortement celle du maroilles, avait, de plus, imprégné la douce atmosphère confinée du véhicule. Certains avaient osé retirer leurs godillots derrière. « C’est pour cela que les Polonais se sont si bien adaptés dans le Nord Pas-de-Calais » songea très finement De la Gauterie. Et de ses neurones ponantais ignares, jaillissaient, de manière latente, encore d’autres réflexions intérieures tout aussi infantiles ou obscènes, tels que « Mon dieu, le tiers monde n’est pas en Afrique, il est juste à nos portes… », « C’est la légion étrangère cette agence ! Ils sont en cavale, recherchés par la brigade du mauvais goût de leur pays », ou encore « La France est vraiment un beau pays. » Sur ce modèle de van Volkswagen customisé, une réédition des vieux modèles rouges et blancs adulés en 1970, le siège conducteur était une sorte de banquette qui traversait le véhicule dans toute sa largeur, et où deux passagers pouvaient s’asseoir au côté du chauffeur. Le levier de vitesse, raccourci, s’en trouvait alors repoussé sous l’emplacement de l’autoradio, pour pouvoir accueillir trois personnes devant. Celui qui sembla être leur chef, Otto l’anglophone, s’était mis sur la place du mort, entre le baron et un de ses coéquipiers, un châtain barbu. On put entendre des conversations très brèves à l’arrière, sûrement entre ceux qui parlaient ce salmigondis sonore incompréhensible, mélange indigeste de consonnes gutturales et chuintantes, que semblait former la langue polonaise. Ces échanges se tenaient de manière extrêmement sporadique, seuls deux ou trois ouvriers, à qui il restait encore un peu de force pour articuler de vaines paroles, baragouinaient, marmonnaient vaguement de temps à autre, et pourtant, ils avaient le don d’irriter les oreilles atrabilaires de sa triple Seigneurie. Car, comment diable pouvait-on se comprendre par le biais d’une telle langue ? C’est insensé ! rouspéta-t-il en moutard capricieux. Notre bon baron, au volant du van, se sentant alors encerclé de voix et d’intonations barbares, tentait de se rassurer tant bien que mal, par des regards inquisiteurs sur le rétroviseur intérieur, ou plus exactement, sur les trois figures ensuquées du lot que reflétaient le miroir : un jeune blond, barbu, silencieux, au regard vide et triste, assis les bras croisés entre deux autre ouvrier sur la première des banquettes arrières ; derrière lui, une barbe noire suspendue à une figure de vicelard, mis de profil pour mieux débattre avec son voisin de gauche, et bavard comme une pie, articulait des syllabes de saoulard désoeuvré ; puis au dernier rang, un brun chevelu au visage poupin et rubicond, somnolant la bouche aqueuse béante, et la tête appuyée contre la vitre du véhicule. Excepté pour le second, ils n’avaient finalement pas des airs si inquiétants que cela. Seulement voilà, une gentille brebis aurait-elle toujours la même gentillesse au milieu d’un troupeau de brebis, certes toutes gentilles, mais dont le désir d’ordre n’était point le but ? Les phénomènes grégaires rendaient les individus si imprévisibles, nota De La Gauterie, et si dépendants du caractère de leur leader, qu’il ne fallait absolument pas se fier à des observations isolées et positivistes. Imaginons, ne serait-ce qu’une seule seconde, que leur leader naturel et charismatique fut ce brailleur barbu au regard de sadique, assis au deuxième rang, et non Otto, le Polonais bilingue à ses côtés… Cette perspective lui convulsa soudain toute la surface du dos. Mais il se rappela aussitôt que ces gens-là étaient tous originaires de pays chrétiens, où la religion et la morale n’étaient pas encore devenues de pouacres idées. Ils obéissaient donc à des règles communes qui ne pouvait qu’être familier au croyant qu’il était. Mon Dieu, se rasséréna-t-il tant bien que mal, c’est toujours ça : heureusement, je n’ai pas engagé des musulmans !...
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Le minuscule convoi De La Gauterie ressemblait à une colonie de vieux hippies, friande d’auto-stoppeurs illuminés, ouvrant le passage à une figure importante, presque chauve, au volant de sa propre Audi blanche. Tout ce joli monde arriva enfin devant ce qui clôturait l’entrée du domaine de la Fausillière : un portail, dont les barreaux en fonte, hauts et menaçants, étaient traversés d’une frise ondulante en fer forgé, jouant avec les armoiries de la maison. De La Gauterie sortit du véhicule, et déverrouilla ces lourdes portes, qu’il eut toujours autant de mal à pousser. Une fois les grilles laborieusement refermés, les deux voitures s’engagèrent sur une tortueuse allée sillonnant les deux hectares de jardins, parsemés en un semblant de hasard d’ormes dangereusement feuillus, de tilleuls bourgeonnants, de troènes grabataires laissés à l’abandon, et dont les feuilles pourrissaient littéralement la verdeur du gazon. De La Gauterie fut alors surpris par le soudain manque de retenue de ses passagers : ils collaient leur barbe contre la vitre, comme excités par le décor qu’ils découvraient en ce moment, et laissèrent fuser toutes sortes d’exclamations, inconnues aux oreilles du propriétaire des lieux. Otto le gratifia même d’un « Very nice, sir ! » très souriant, qu’il devait supposer être une appréciation positive. L’enthousiasme monta lorsqu’on put apercevoir, trônant au bout du chemin comme un vieillard grabataire, le château délabré de La Fausillière, tout en forme rectangulaire, aux couleurs brunes tristes ne seyant qu’à la lumière d’automne, et boursouflé, sur son l’entrée, de quatre piliers fièrement alignés qui trahissaient indéniablement les sournoises influences palladiennes, et donc anglaises, de l’architecture. De La Gauterie distingua une fine silhouette devant ces colonnes, celle de sa femme, surprise de voir revenir le van traînant une seconde voiture. Les véhicules se garèrent devant la demeure. Le baron descendit le premier et vint embrasser Elisa, couverte d’un cachemire par ce temps de rêve. « Tout s’est bien passé, De La Gaut’chou ? Vous avez eu besoin d’une autre voiture ? demanda-t-elle doucement. - Oui, il n’y a pas eu de soucis, juste un retard de leur train. La seconde voiture, c’est un type de l’agence qui vient pour nous briefer. Il est un peu goujat, je trouve, c’est une sorte de parvenu pas très élégant dans sa manière de s’exprimer. Mais nous ferons avec, il s’en va ce soir au plus tard. Au fait, est-ce que tes parents sont arri…? » Mais à peine eut-il le souffle pour quasiment finir sa question, qu’il se rendit compte qu’Elisa fut bel et bien en train de dangereusement tourner de l’œil. Ses pupilles devinrent soudainement vides, tous ses muscles l’abandonnèrent d’un seul coup, son corps bascula promptement sur le côté droit. De La Gauterie eut juste le temps de retenir la frêle créature de sa chute. Crénom, mais pourquoi s’évanouissait-elle encore ? pesta-t-il. Je lui ai pourtant répété d’innombrables fois de ne pas se lever du lit si elle avait des vertiges ! Il l’allongea doucement sur ses bras pour la porter, comme il avait l’habitude de le faire, puis se retourna vers l’assemblée afin de faire ses excuses pour sa future absence, le temps de monter Elisa dans la chambre. Il les vit tous, réunis en une seule rangée, comme s’il se tenait devant une très longue table. De La Gauterie eut tout à coup une pieuse vision, et la réponse à sa question sur l’étourdissement de sa femme : avec Bodard-Lachaud, cela faisait douze personnes alignées. En comptant son mari comme le personnage centrale de sa vision, Elisa avait eu sous les yeux une toile mettant en scène le nombre maudit : treize. Son esprit n’avait pas supporté. De La Gauterie la porta jusqu’à sa chambre.
A suivre...
6月26日 Sonnet du labradorNous continuons notre exploration des oeuvres les plus récemment découvertes de notre chère poétesse hongroise, à qui je consacre une très grande partie de cette espace perso, proportionnelle à la fascination qu'elle exerce à mon égard. Le deuxième poème est toujours tiré des Fantaisies animalesques, série de poèmes ayant pour sujet des scènes plus ou moins cocasses de la vie animale. Celui que j'ai sélectionné aujourd'hui est un sonnet, forme archi-classique, voire canonique, de la poésie française, très rarement utilisée dans l'oeuvre poétique de Milana Hartner. On n'en trouve guère plus de deux ou trois dans toute sa carrière, et tous composés durant sa prime jeunesse. Si j'ai choisi de vous montrer celui-là, c'est non seulement parce que c'est un poème d'une forme rare, mais aussi parce que, selon les propres mots de Jaco van Buluy, spécialiste de la poétesse que j'ai eu il y a quelques jours au téléphone, et qui a partagé mon enthousiame en découvrant ce sonnet, c'est "une vision magnifiquement obscène et déroutante de la part animale chez l'Homme". Je vous laisserai seuls juges de l'intérêt de cette oeuvre : Sonnet du labrador (1981)
Par Milana Hartner
C’est à chaque couchant, la même gourmandise Que liche goulûment Kouchka le labrador, Beau mâle que drape une robe beige et grise, Chéri d’une maîtresse aveugle aux mains en or.
La friandise acide, adoucie par du miel, Se fend d’un sillon rubescent dont le sommet, Velu, est surmonté d’un filiforme oriel De chair ; cet endroit est le plus emmiellé.
Fruit carné d’une récompense sans mérite, Sa dégustation est un doux moment céleste Où le plaisir semble partagé, sybarite,
La jupe soulevée, les lichées se font lestes Des mots sortent : elle bénit ce cunnilingus, Et continue de sucrer son mont de Vénus.
6月15日 La Complainte lascive du Mirounga abandonnéNous vous présentons aujourd'hui un poème de Milana HARTNER (1948-1982) issu d'une série intitulée Fantaisies animalesques, récemment retrouvé, comme par miracle, dans de vieux carnets à l'apparence anodine, vendus dans une brocante du vieux-Nice. Je dois d'ailleurs remercier à ce sujet mon ami, Francesco Cavalieri, qui tomba par hasard sur ces carnets, d'une valeur inestimable à mes yeux et à tous les admirateurs de la poétesse. Ils sont datés de 1981, c'est-à-dire vers la fin de sa vie. On sent tout de suite un certain désabusement, une certaine amertume à propos de la nature humaine, et ce, dès la première lecture des ces poésies animalesques. J'ai confié le reste des poésies aux spécialistes de Hartner, et leur laisserai le soin d'analyser le contenu de ces oeuvres. Ce que l'on sait dès maintenant, c'est que ces fantaisies animalesques sont des poèmes ayant pour sujet des scènes de la vie animale. Voici donc celui que j'ai choisi, non sans une certaine excitation, de vous montrer aujourd'hui :
La Complainte lascive du Mirounga abandonné (1981)
Par Milana HARTNER
N’ayant pour dulcinée que la brume argentine, Un éléphant de mer… Esseulé. Pauvre hère ! Son œil avide épie la grève malouine Où, bref phalanstère, jouissent ses congénères.
Le choc entre titans gris des îlots australs Fut piteux pour celui qui, délaissé, ci-gît. Il meut encor, sans repos, son fanon nasal Vers un harem perdu, licencieux paradis.
L’âme aigrie crève d’épancher sa libido Dans une almée, qu’importe ! Même un ersatz, un creux ! La bête cède alors aux puérils fados D’une proie facile, un éléphanteau peureux
Dont l’aspect rappelle un gros boudin brun dormant. Immature mâle ou femelle, c’est égal, Car l’œil avide s’est mué concupiscent Sous la menue chair. Sus ! Allons, ouvrons le bal !
Le colosse horizontal soulève sa masse, Tangue, ondule et roule son cuir peu gracile, Heurte et cisaille son adipeuse carcasse Contre le sol tranchant, vers cet amant docile,
Bercé par la lyre marine. Quand soudain… Une ivre houle sur son petit dos s‘abat, Écrase, de sa double tonnes, son bassin Qu’un Priape insolent fouille de haut en bas.
Grand Dieu !...
Sainte Hormone a rendu ce gros mirounga fou ! Son dard cherche une issue dans ce carné casse-tête D’où l’on ne pénètre qu’au travers d’un seul trou… Et zut ! Il s’agit d’un jeune mâle en fait.
La symphonie des flots se fait dissonante Troublée de chants tantôt charnels, tantôt plaintifs Terpsichore invite à une danse navrante ; L’aubade est atroce, le coït fugitif
Dès lors, l’assaillant se retire, délesté, Se demandant encore quel démon le prit. Mère nature, ainsi l’as-tu donc poussé A laisser derrière, plus qu’un anus démoli,
Des humains interloqués d’avoir eu affaire A cet affligeant cirque faussement baroque Qui s’écrieront, non sans un ironique air, Ô combien glorieuse est la société des phoques !
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